ALBERT CAMUS, L'ÉTRANGER

Annales corrigées : sujet d'oralFrançais1re ES1re L1re SHors Académie2012


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Dans le cadre de l'objet d'étude : « La question de l'homme ».

 Comment Camus, dans ce dialogue amoureux, rend-il compte de l'incommunicabilité entre les êtres humains ?



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Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. « Pourquoi m'épouser alors ? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : « Non. » Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit : « Naturellement. » Elle s'est demandé alors si elle m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre, qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se marier avec moi. J'ai répondu que nous le ferions dès qu'elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a demandé comment c'était. Je lui ai dit : « C'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. »

Albert Camus, L'Étranger, 1942.

Corrigé : 

Préparation


Tenir compte de la question

  • La question tourne autour de l'idée d'« incommunicabilité entre les êtres ». Or, ici, il s'agit d'une conversation - et qui plus est amoureuse - entre Marie et Meursault. Il y a donc apparemment un paradoxe : les personnages se parlent mais ne communiquent pas. Vous devez élucider ce paradoxe.

  • « Comment » suggère d'analyser les moyens que Camus utilise pour montrer que les deux personnages ne se comprennent pas, que la communication n'est qu'apparente.

Trouver les axes

  • Utilisez les pistes ouvertes par la question, mais composez aussi la « définition » du texte.


    Dialogue de roman (genre) au sujet du mariage (thème), insolite, neutre, simple (adjectifs), pour peindre les personnages et permettre au lecteur de faire des hypothèses de lecture (buts).

  • Utilisez les termes de la « définition » pour trouver des axes.

    •  Première piste : « dialogue insolite » - comme le terme d'« incommunicabilité » dans la consigne - suggère d'étudier en quoi cette demande en mariage est inhabituelle : pourquoi le dialogue ne fonctionne-t-il pas normalement ?
    •  Deuxième piste : « peindre les personnages » : il s'agit d'analyser ce que le dialogue - forme et teneur - révèle des personnages.
    •  Troisième piste : quelles hypothèses de lecture le lecteur peut-il faire à partir de cet épisode ?

    Pour bien réussir l'oral : voir guide méthodologique.

    Les genres de l'argumentation : voir lexique des notions.

Présentation


Introduction

Amorce : La question de l'incommunicabilité entre les êtres est au centre des préoccupations du xxe siècle et la littérature s'en fait l'écho. « Non, il est impossible, il est impossible de transmettre la vie, la sensation d'une époque donnée de son existence - ce qui fait sa vérité, son sens, son essence subtile et pénétrante. Nous vivons comme nous rêvons, seuls », écrit le romancier Joseph Conrad en 1902 dans Au cœur des ténèbres.

L'œuvre : Camus, dans son roman L'Étranger, se fait l'écho de ces préoccupations.

Le texte : Le narrateur, Meursault, employé de bureau à Alger, a appris que sa mère était morte et il va l'enterrer sans larmes. À son retour, il retrouve une ancienne collègue, Marie, qui devient sa maîtresse. Huit jours plus tard, Marie aborde la question du mariage.

Rappel de la question et annonce des axes.

I. Un dialogue qui ne fonctionne pas

1. Les rôles renversés : une demande en mariage insolite

L'épisode reprend un lieu commun littéraire (la demande en mariage), mais inversé.

  • C'est en effet la jeune femme qui a l'initiative et fait la demande : elle pose des questions (« m'a demandé »), elle utilise des verbes connotant la volonté (« vouloir »). Elle marque des temps de réflexion (suggérés par les silences). C'est elle qui a les gestes tendres (« elle m'a pris le bras »). Le verbe « déclaré » (l. 18) prend ici tout son sens (= décidé).

  • Un personnage masculin sans consistance, passif : Meursault est réduit à « dire » et à « répondre » (verbes neutres qui n'indiquent aucune intonation affective). Ses explications sont laconiques. Il se contente de reprendre les mots de Marie en en changeant un peu la formulation, et cela pour se justifier. Quand il ne sait pas, il ne répond pas. Il fait dépendre son acceptation de la proposition de Marie elle-même (« si elle le désirait », l. 7). Il a du reste conscience de sa passivité (« je me contentais de dire oui », l. 8).

2. Un dialogue refermé sur lui-même, marqué par le silence

  • La structure du texte marque l'inanité du dialogue : il semble ne pas avoir avancé, il se ferme comme il s'est ouvert, sur la demande en mariage (« si je voulais me marier avec elle » [l. 1-2], « qu'elle voulait se marier avec moi » [l. 19] : seule la place et la fonction des pronoms ont changé).

  • C'est le silence, plusieurs fois mentionné, qui domine : « Elle s'est tue [...] et elle m'a regardé en silence » (l. 10).

  • Il n'a pas de fil conducteur : Meursault change de sujet sans crier gare, comme si la demande en mariage était une affaire classée (pas de transition, marquée par l'asyndète : « Je lui ai parlé... », l. 20).

3. Une écriture sans relief, à l'image du vide du dialogue et du narrateur

L'écriture efface toute tonalité dans le dialogue, gomme toute affectivité de la part de Meursault, le narrateur.

  • Les phrases sont brèves, syntaxiquement plates (le plus souvent pas de subordonnées, sauf hypothétiques et constitutives du style indirect). L'absence de connecteurs logiques ou temporels, la juxtaposition des phrases sans hiérarchie rendent compte de la neutralité et du vide du dialogue.

  • Le vocabulaire est très simple, le plus souvent général. Les mots sont courts, ordinaires, plats : « est venue », « faire » (plusieurs fois), « demander », « répondre »...

  • Le choix du style indirect enlève toute vivacité à la scène, toute coloration au dialogue. Meursault prend de la distance par rapport à la scène qu'il raconte sur un ton indifférent.

II. Deux attitudes opposées inconciliables

Les causes de cette incompréhension sont à chercher dans l'opposition fondamentale entre les deux personnages, qui ont une attitude totalement opposée face au monde et à la société.

1. Marie, un personnage conformiste

Marie a une conception traditionnelle de la vie et de la femme.

  • Un être sentimental : pour elle, l'amour est un sentiment important qui se traduit par des gestes (« pris le bras en souriant », l. 18).

  • Le conformisme social : l'accomplissement pour une femme réside dans le mariage, qui est une suite logique de l'amour (« Elle a voulu savoir alors si je l'aimais », l. 3 ; « Pourquoi m'épouser alors ? » l. 5). Le mariage est l'engagement total de deux êtres (« une chose grave », l. 9).

  • La curiosité : Marie a des projets, des envies (« elle aimerait connaître Paris », l. 21). Elle vit dans le présent et dans l'avenir.

2. L'indifférence et l'étrangeté de Meursault

  • Le refus du conformisme social : pour Meursault, l'amour ne signifie rien, le mariage non plus (« Non »). Les convenances et les usages lui paraissent absurdes. Les questions de Marie n'influent pas sur son indifférence (« J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois », l. 4).

  • L'indifférence à tout : toutes solutions se valent pour lui (c'est le sens des hypothèses envisagées : « si elle le désirait », « j'aurais accepté [...] venant d'une autre femme » = si elle venait d'une autre femme). L'expression qui le résume est « cela m'était égal ».

  • L'incertitude, le doute et l'ignorance de soi et des autres : son absence de certitude se marque dans les adverbes « sans doute [= peut-être] je ne l'aimais pas », l. 5) et l'abondance des tournures négatives (« je ne pouvais rien savoir sur ce point », « non », « ne ... pas », « n'ayant rien à ajouter »).

  • Le goût de la provocation : il ne dit rien à Marie de son vécu (à Paris), mais en fait une description à l'emporte-pièce, sans nuances, presque provocatrice dans sa superficialité. La description est négative (« sale ») et ne rend compte que de réalités élémentaires et des couleurs (Meursault, homme des sensations, voit mais ne manifeste aucune émotion : « noires / blanche »). Incongrûment, il parle des « pigeons » avant de parler des « gens ».

    Paradoxalement, le narrateur-personnage se dévoile très peu et le lecteur n'arrive pas à comprendre son « étrangeté », tout comme Marie (« elle a murmuré que j'étais bizarre », l. 15). Il reste impénétrable pour les autres comme pour le lecteur. C'est une fausse confession comme le texte est un faux dialogue.

III. Quelles perspectives pour la suite du roman ?

Le dialogue se termine par une promesse de mariage. Quelles hypothèses le lecteur peut-il faire à partir de cet épisode ?

1. Une apparente promesse de bonheur

  • Le dialogue semble augurer d'un avenir : il ne laisse présager aucun ­conflit. Les deux personnages semblent d'accord sur leur avenir : la proposition du patron et le désir de Marie concordent.

  • Le geste affectueux de Marie témoigne d'une certaine tendresse.

  • Marie écarte toute source de conflit en acceptant de n'obtenir aucune réponse de Meursault et de ne plus essayer de le comprendre.

2. Des perspectives pessimistes, germe de l'échec du couple

Cependant, sous cette entente apparente, le dialogue augure mal de la suite du roman et porte le germe de l'échec du couple.

  • Meursault ne répond pas au geste affectueux de Marie : pour compenser son mutisme, il n'utilise même pas le langage du corps.

  • Meursault brise tout enthousiasme de la jeune femme, notamment la perspective de la vie à Paris (« sale », l. 23).

  • Marie prédit elle-même l'éventualité d'un échec : « peut-être un jour je la dégoûterais » (l. 17, verbe très fort et très crû).

Conclusion

Cette étrange demande en ma
iage class="EncadreRouge">révèle les deux personnages et ­continue &
grave; installer un climat d'étrangeté dans le roman. Meursault a cependant un peu changé : il n'essaie plus de fuir totalement le dialogue (comme avec le militaire rencontré dans le bus) et il assume son indifférence. Les hypothèses de lecture vont se confirmer par la suite : les deux personnages ne se rencontreront qu'une fois (dans la deuxième partie).

Entretien


L'examinateur pourrait débuter l'entretien par la question suivante.

 Qu'entend-on par « question de l'homme » ?

  • La réponse à la question doit refléter la réflexion que vous avez menée sur cet objet d'étude : elle reprend en partie votre cours. Mais vous ne devez pas le réciter purement et simplement. Il faut rendre sensible votre propre interprétation et donner des exemples personnels.

  • Expliquez et alimentez chaque remarque d'exemples personnels qui l'illustrent.

Pour réussir l'entretien : voir guide méthodologique.

Pistes pour répondre à la question

La « question de l'homme » est très vaste ; elle implique des interrogations sur :

  • la nature humaine : est-elle unique ou multiple ? Qui est « moi » ? Qui est « l'autre » ? Cela implique une réflexion sur les rapports avec autrui, sur le pouvoir ;

  • les « composantes » d'un être humain : le corps, l'être affectif, l'esprit, la conscience ;

  • l'idéal de vie : qu'est-ce que le bonheur ? Quelles règles morales faut-il suivre ?

  • la destinée humaine : existe-t-il une fatalité ? L'homme est-il libre ? La vie humaine est-elle absurde ?

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