Claude Lévi-Strauss, Race et histoire

Annales corrigées : dissertationPhiloTle ESTle LTle STle TechnoL'oral de contrôleHors Académie2009
 Commentez ce texte de Lévi-Strauss, extrait de Race et histoire.


Document

 



« L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n'est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarti­culation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. [...]

En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. »

Claude Lévi-Strauss (1908-2009), Race et histoire, Gallimard, 2007.

Corrigé : 

Préparation


Cerner les enjeux

Ce texte s'inscrit dans une réflexion sur la notion de culture, en particulier la culture telle qu'elle se définit pour un Occidental. Qu'est-ce qu'un homme cultivé ? s'oppose-t-il à celui que l'on appelle barbare ? Et sur quoi repose la prétention à qualifier l'autre de « barbare » ? ne manque-t-on pas soi-même d'humanité en la refusant à autrui ?

Éviter les erreurs

La plus néfaste des erreurs serait de faire un contresens sur le propos de Lévi-Strauss en ramenant la barbarie à une absence de culture, ou encore à une simple différence de culture.

La référence à l'ethnocentrisme est incontournable, même si le terme n'est pas dans le texte.

C'est un texte qui appelle des exemples précis.

Présentation


Introduction

Lorsqu'en 1952 l'UNESCO publia des brochures sur le racisme, Claude Lévi-Strauss écrivit un essai qui devint Race et histoire, ouvrage qui permit d'apporter une réflexion nouvelle sur la culture occidentale. Le texte à étudier illustre tout à fait le concept clé de l'auteur, et le chapitre 3 dont il est extrait porte le même nom : « l'ethnocentrisme ». Celui-ci consiste à faire de sa propre culture un modèle, et à rejeter hors de la culture en général tout ce qui ne rentre pas dans la sienne.

Lévi-Strauss part d'un constat : c'est une attitude communément partagée de répudier spontanément ce qui n'appartient pas à sa propre culture. L'auteur va montrer ensuite comment, derrière les mots utilisés pour qualifier des hommes d'autres cultures, on leur refuse la valeur même d'êtres de culture. De là, il n'y a qu'un pas pour leur refuser l'humanité ; c'est ainsi que, dans la dernière partie, l'auteur pose sa thèse : « Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. »

Développement

Première étape

L'auteur commence par un constat d'attitude, et en cela il est anthropologue : lorsqu'on se trouve dans une « situation inattendue » comme lors d'un voyage ou lorsqu'un étranger arrive, soit chaque fois que l'on rencontre une autre culture que la sienne, on a tendance à rejeter ce qui n'appartient pas à sa propre culture. Ainsi des actions d'ordre moral (comme les questions de polygamie), religieux (comme certains sacrifices), social (comme la manière de se saluer), ou esthétique (comme la décoration de son corps) sont facilement critiquées dès qu'elle ne nous ressemblent plus.

Deuxième étape

Cette attitude n'est pas nouvelle et semble communément partagée. Dans notre langue elle se traduit par des expressions telles que « habitudes de sauvages, « cela n'est pas de chez nous » ou encore « on ne devrait pas permettre cela ». L'auteur qualifie alors ces propos de grossiers, dans le sens où à la fois ils témoignent d'une certaine ignorance, voire de bêtise, mais aussi d'une capacité à agresser l'autre. L'analyse psychologique qui en est faite consiste à voir dans le « frisson » face à tout ce qui est étranger une forme de peur. C'est la même peur que l'on retrouve dans le racisme, à la différence qu'ici il est question d'un rejet de toutes caractéristiques culturelles étrangères et non plus naturelles, comme lorsqu'on parle de race. Ainsi l'auteur va se livrer à une critique de ce qu'on appelle l'ethnocentrisme. Celui-ci consiste à faire de sa propre culture, de son groupe ou ethnie, une norme, un modèle pour les autres.

Troisième étape

L'histoire du mot « barbare » illustre ce propos : à l'origine il désignait tous ceux qui, pour les Grecs, n'appartenaient pas à leur civilisation. Puis la civilisation occidentale a fait le même usage du mot « sauvage ». Or ces deux termes renvoient au domaine de la nature : le premier au langage inarticulé des oiseaux, le second signifie « de la forêt ». Ainsi traiter l'autre de barbare ou de sauvage c'est le ramener à l'ordre de la vie animale, donc en faire un être dénué de toute culture.

Quatrième étape

Cet effet de l'ethnocentrisme, qui consiste à voir en l'autre un barbare, ne réside même pas dans la prétention à une culture supérieure, mais en une négation de toutes formes de culture autres que la sienne. Or l'humanité ne se partage pas qu'avec celui en qui on se reconnaît. Juger inhumain, sauvage ou barbare l'autre parce qu'il est radicalement différent, c'est soi-même manquer d'humanité. C'est refuser ce qui fait la dignité de l'autre, sa nature humaine. Lévi-Strauss met en avant un devoir éthique de respect de l'autre dans son altérité. Le barbare est celui qui croit à la barbarie de l'autre, c'est-à-dire à son inhumanité. Il croit que l'autre est un barbare parce qu'il ne respecte pas sa dignité d'homme. Or ne pas reconnaître en l'autre une même nature humaine, c'est cela être barbare.

Conclusion

Ce texte a donc établi à partir d'un constat anthropologique et d'une étude linguistique qu'il existe en chacun de nous un préjugé ethnocentrique qu'il faut combattre, car il peut ramener l'autre à un être exclusivement de nature et non de culture. En effet, lorsqu'on refuse abusivement l'humanité à l'autre, on risque soi-même de se comporter de manière inhumaine. Le barbare, au sens d'« être cruel », est donc bien celui qui croit qu'il existe des barbares, c'est-à-dire des hommes qui ne méritent pas leur statut d'humains.

Entretien


Voici d'autres questions que l'examinateur pourrait vous poser lors de l'entretien.

Expliquez la phrase : « on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ».

Quand on est ethnocentrique, on pense qu'il n'y a qu'une seule culture, la sienne, au lieu de reconnaître que les cultures peuvent être différentes. En refusant l'existence d'une diversité culturelle, on refuse l'existence d'une culture chez l'autre, et donc on le ramène au rang de l'animal.

Quels sont les enjeux du texte ?

Il s'agit de dénoncer le préjugé ethnocentrique qui procède, comme le racisme, par la négation de l'altérité d'autrui.

Créez votre compte annabac.com et révisez efficacement ! Je crée mon compte Déjà inscrit ? Je m'identifie