La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

Annales corrigées : dissertationPhiloTle ESLa justice et le droitFrance métropolitaine2011

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Égalité

  • L’égalité est d’abord un terme mathématique qui désigne un rapport d’équivalence ou de substitution entre deux termes. On peut distinguer l’égalité de l’identité : deux termes égaux ne sont pas nécessairement semblables.
  • Elle désigne également un principe politique selon lequel les individus doivent être considérés de la même façon.
  • On la distingue de l’équité, puisque l’égalité renverrait au principe suivant : « à chacun la même chose », quand l’équité dirait : « à chacun selon ce qui lui revient, en fonction de son mérite, son besoin, etc. »
  • Il est possible de distinguer l’égalité des droits, c’est-à-dire l’égalité de tous devant la loi, qui repose sur l’idée d’une égale dignité de tous, et, d’autre part, l’égalité des conditions, c’est-à-dire l’égalité des moyens et des conditions d’existence, ce qui renvoie à la distinction marxienne entre l’« égalité formelle » et l’« égalité réelle ».

Menacer

Une menace, c’est le risque qui pèse sur une chose, à savoir ce dont on juge qu’il est possible qu’il nuise à cette chose, qu’il lui porte atteinte. Une menace est donc une atteinte toujours en suspens, puisqu’elle relève du possible.

Liberté

On peut définir la liberté comme indépendance ou autonomie. L’indépendance désignerait la capacité d’agir conformément à sa volonté (faire ce qu’on veut), quand l’autonomie désignerait la capacité à se conformer à sa propre loi. La liberté dont il s’agit ici semble désigner la liberté politique plus que la liberté au sens psychologique (libre-arbitre), puisque le sujet porte sur l’examen des rapports entre les hommes.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème réside ici dans la dissociation de la liberté et de l’égalité, puisqu’il nous semble a priori que ces deux notions sont liées : l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 les associe, en ­affirmant que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Comment alors penser que l’égalité puisse nuire à la liberté ?
  • La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agira de se demander si la liberté et l’égalité sont compatibles, ou si l’égalité peut ruiner la liberté. Car pourquoi devrait-on envisager ensemble la liberté et l’égalité ? L’égalité des conditions ne nuit-elle pas à la liberté ? Mais comment penser la liberté d’hommes inégaux dans leurs moyens d’existence comme autre chose qu’une liberté formelle et vide, une liberté « de droit » ? Pourtant, la liberté est-elle possible en dehors de l’égalité mise en place par la loi ?

Le plan

  • Dans un premier temps, on pourra faire l’hypothèse suivante : l’égalité menace la liberté dans la mesure où elle bride les aspirations individuelles.
  • Dans un deuxième temps, nous verrons que c’est l’inégalité qui est dangereuse pour la liberté, celle-ci s’en trouvant alors réduite à une liberté de principe. C’est pourquoi nous verrons enfin que l’égalité, loin de la menacer, conditionne la liberté.
Corrigé : 

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Se demander si la liberté est menacée par l’égalité, c’est se demander si l’égalité peut dissoudre la liberté, et si une certaine inégalité pourrait au ­contraire favoriser la liberté.

A priori, on a tendance a associer ces deux termes, comme en témoigne la devise de la République française, ou encore la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui fait de l’égalité et de la liberté des qualités avec lesquelles « naissent et demeurent » les hommes.

Mais qu’entend-on par égalité ? L’égalité est d’abord un terme mathématique qui désigne un rapport d’équivalence ou de substitution entre deux termes ; on la distingue de l’identité, car deux termes égaux ne sont pas nécessairement semblables. Elle désigne également un principe politique selon lequel les individus doivent être considérés de la même façon. Il est possible de distinguer l’égalité des droits, c’est-à-dire l’égalité de tous devant la loi, qui repose sur l’idée d’une égale dignité de tous et, d’autre part, l’égalité des conditions, c’est-à-dire l’égalité des moyens et des ­conditions d’existence.

Une menace, c’est le risque qui pèse sur une chose, à savoir ce dont on juge qu’il est possible qu’il nuise à cette chose, qu’il lui porte atteinte. Une menace est donc une atteinte toujours en suspens, puisqu’elle relève du possible.

On peut définir la liberté comme indépendance ou autonomie. L’indépendance désignerait la capacité d’agir conformément à sa volonté (faire ce qu’on veut), quand l’autonomie désignerait la capacité à se conformer à sa propre loi. La liberté dont il s’agit ici semble désigner la liberté politique plus que la liberté au sens psychologique (libre-arbitre), puisque le sujet porte sur l’examen des rapports entre les hommes.

La question semble donc paradoxale, dans la mesure où on nous demande d’envisager la possiblité d’une exclusion mutuelle entre une liberté et une égalité dont il nous semble qu’elles s’associent. Mais au fond, pourquoi seraient-elles associées ? Pourquoi devrait-on envisager ensemble la liberté et l’égalité ? On pourrait penser que l’égalité des conditions nuirait à la liberté – mais comment penser la liberté d’hommes inégaux dans leurs moyens d’existence comme autre chose qu’une liberté formelle et vide, une liberté « de droit » ? N’est-ce pas alors l’inégalité qui menace la liberté ? Pourtant, la liberté est-elle possible en dehors de l’égalité mise en place par la loi ?

1. L’égalité menace la liberté

A. Car l’égalité est une passion qui porte à la servitude

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville voit dans ce qu’il appelle la « passion de l’égalité » le vice possible d’une démocratie qui tend alors à l’uniformisation, à la tyrannie de la majorité et dégénère en un despotisme doux : « il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » Autrement dit, l’égalité peut nuire à la liberté dans la mesure où l’individu démocratique est animé par ces deux passions dominantes que sont l’égalité et le bien-être. Or, c’est l’État qui, dans une société démocratique, assure l’extension de l’égalité des conditions dans le domaine politique qui est encadré par les lois. L’État peut alors écarter les prérogatives individuelles, et étendre sans cesse les règles qui encadrent la vie sociale, avec l’aval d’un individu préférant de ce fait l’égalité à la liberté. La tradition libérale verra ainsi dans une égalité, qui ne serait pas seulement « de droit », une menace pour la liberté.

B. Car l’égalité est une invention des faibles pour dominer les forts

Mais si l’égalité peut nuire à la liberté, c’est peut-être aussi dans la mesure où nous sommes naturellement inégaux. Or, la loi, en instaurant une égalité entre nous, bride notre liberté : l’égalité entre alors en contradiction avec la liberté. C’est ce qu’explique Calliclès dans le Gorgias de Platon, en définissant la liberté comme la capacité à assouvir ses passions et désirs, et de tout mettre en œuvre pour cela. Or, les lois représentent bien des ­contraintes sur lesquelles viennent se heurter nos volontés. Pourquoi, alors, vouloir l’égalité instaurée par la loi ? C’est, dit Calliclès, que les lois sont l’invention des faibles qui, dénonçant l’inégalité comme injuste, sont parvenus par les lois à triompher des forts en promouvant l’idée d’égalité.

[Transition] Mais la liberté est-elle donc garantie par l’inégalité ? Faut-il, pour être libres, être inégaux ?

2. L’inégalité menace la liberté

A. Car une liberté sans égalité réelle n’est qu’une liberté de principe

Marx identifie dans le Manuscrit de 1857-1858 Grundrisse, l’équation liberté/égalité, cœur de la démocratie bourgeoise et de l’idéologie des droits de l’homme, à une représentation idéalisée de la circulation des marchandises et de l’argent, qui serait la base réelle de ces démocraties. La réciprocité de l’égalité et de la liberté, tenues pour des droits universels, définirait en réalité l’individu du marché, individu indéterminé porteur de cet universel qu’est le pouvoir d’achat. Ces qualités que l’idéologie bourgeoise donne pour essence de l’homme (la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 en fait les premières propriétés inaliénables de l’homme, et adjoint à la liberté conçue comme droit inaliénable, dans l’article 2, la propriété) sont en fait, dit Marx, indispensables au fonctionnement du marché. Mais que devient la libre volonté de l’ouvrier plié aux contraintes du capital, et forcé de se vendre à celui-ci ? Liberté et égalité, dit Marx, sont en réalité le langage qui masque l’exploitation : car que vaut le droit d’être libre quand on se vend au capital, et que vaut le droit fondamental d’être propriétaire quand on ne peut pas l’être, en réalité ?

B. Car la liberté sans égalité est impuissante

Que vaut une liberté de principe, condamnée par une inégalité de fait ? C’est la question qu’examine Sade dans Français, encore un effort pour être républicains, en se demandant « si le vol, dont l’effet est d’égaliser les richesses, est un grand mal dans un gouvernement dont le but est l’égalité », et en exposant la nécessité, pour un gouvernement républicain, de ne pas punir l’atteinte à la propriété privée. Sade pointe l’absurdité de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui fait de la propriété un droit, une liberté, qu’elle protège, quand seul le riche profite de cette protection, puisque le pauvre n’a rien à protéger. En d’autres termes, l’inégalité réelle fait de la liberté une liberté illusoire, et c’est au nom de cette incohérence que Sade demande que le vol ne soit pas sanctionné.

[Transition] Mais si l’inégalité de conditions mine la liberté, la liberté est-elle même possible en dehors de l’égalité de droit ?

3. L’égalité conditionne la liberté

A. Car la liberté n’est pas l’indépendance

En réalité, il n’y a pas de liberté dans l’inégalité : c’est ce que démontre Rousseau dans les Lettres écrites de la montagne en faisant la distinction entre l’indépendance et la liberté. « Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. » Autrement dit, être libre n’est pas faire ce que l’on veut, mais obéir à une loi devant laquelle nous sommes tous égaux.

B. Car seule la loi rend possible la liberté

C’est par conséquent la loi et l’égalité de tous devant elle qui rend possible la liberté. Dans l’état de nature, dit Rousseau, cet état fictif où nos rapports ne sont pas régis par des lois, les hommes sont également libres, puisqu’ils obéissent tous à la loi naturelle. C’est l’apparition de l’idée de propriété qui marque la fin de l’état de nature, puisqu’elle produit l’apparition de l’inégalité (le plus fort possède plus), et de la violence. Dès lors, il est nécessaire de réintroduire une égalité entre les hommes, et c’est précisément la fonction du contrat social, par lequel se trouvent fondées les lois.

Conclusion

En définitive, on peut dire que, loin de menacer la liberté, l’égalité est une ­condition de possibilité de la liberté. S’il semble que la liberté soit menacée par les inégalités réelles, on peut dire qu’une liberté sans égalité, même formelle, est impossible.

Créez votre compte annabac.com et révisez efficacement ! Je crée mon compte Déjà inscrit ? Je m'identifie