Le travail peut-il être aimé pour lui-même ?

Annales corrigées : dissertationPhiloTle ESTle LTle SLe travail et la techniqueFrance métropolitaine2011

Le travail peut-il être aimé pour lui-même ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Travail

  • Il désigne à la fois une activité supposant un effort, et le résultat de cet effort : il est producteur de valeur. Il peut se définir comme une activité de transformation de la nature par laquelle l'homme se transforme lui-même : il s'agirait alors du travail-effort, que Marx distinguera du travail moderne.

  • L'étymologie du terme (du latin tripalium, instrument de torture) indique son ambiguité : effort, il est aussi souffrance, contrainte, affecté d'une valorisation négative dont témoigne le récit biblique, où le travail est effet de la malédiction divine.

Aimé

« Aimer » peut renvoyer à l'amour comme à l'amitié : dans les deux cas, il s'agit de sentiments valorisés positivement, renvoyant à un désir d'union, et porteurs de joie ou d'épanouissement.

« Peut-il »

« Peut-il » peut désigner la permission (« est-il permis »), ou la possibilité (« est-il possible »). Ici, la question porte sur une possibilité, autrement dit sur la compatibilité ou non du travail et de l'amour.

« Pour lui-même »

Aimer une chose pour elle-même se distingue de l'aimer pour ce qu'elle nous apporte : dans le premier cas, c'est la considérer comme une fin en soi ; dans l'autre cas, c'est l'envisager comme le moyen d'obtenir autre chose.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans l'association entre le travail, a priori pensé comme contraignant, et l'amour, que l'on investit habituellement d'une valeur positive.

  • La problématique découle de ce problème central, puisqu'il s'agira de se demander s'il est possible d'aimer le travail non pour ce qu'il vise (le produit fabriqué, la reconnaissance sociale, l'argent…), mais pour ce qu'il est. Autrement dit, si l'on aime ce à quoi on attribue une valeur, d'où vient la valeur que nous accordons au travail ? Est-elle propre au travail lui-même (je veux travailler pour travailler), ou est-elle externe au travail (je veux travailler pour obtenir certaines choses) ?

Le plan

On pourra montrer, dans un premier temps, la valeur propre du travail, activité par définition porteuse de développement et de reconnaissance. Mais il faudra alors se demander si le travail moderne, défini par ce but qu'est la productivité, peut encore être aimable. Enfin, nous verrons qu'il est impossible d'aimer le travail en soi.

Éviter les erreurs

L'erreur possible sur ce sujet serait d'oublier la fin de l'énoncé : autrement dit, de traiter la question « Peut-on aimer le travail ? » La question est plus précise, et suppose une alternative : peut-on aimer le travail pour le travail, ou ne peut-on l'aimer que pour ce qu'il nous apporte ?

Corrigé : 

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Introduction

Se demander si l'on peut aimer le travail pour lui-même, c'est déjà supposer qu'il est possible de l'aimer. Mais pour quelles raisons, alors, l'aime-t-on ?

A priori, on aurait tendance à répondre qu'il est possible d'aimer le travail pour ce qu'il est : de fait, certaines personnes disent aimer leur travail. Mais au fond, l'aiment-ils vraiment pour ce qu'il est, ou pour ce qu'il leur permet d'avoir ?

Aimer est un sentiment ordinairement valorisé, en ce qu'il est potentiellement porteur d'épanouissement. L'amour ou l'amitié déclinent chacun ce désir d'union qui nous attire spontanément vers l'autre. Travailler est une activité qui suppose un effort, puisqu'il s'agit d'un acte de transformation d'un donné extérieur à nous, par lequel nous nous transformons nous-même. Mais dans quelle mesure serions-nous portés spontanément à vouloir faire des efforts ? Si l'on peut accepter de travailler, chercher du travail, s'habituer à son travail, il semble difficile de penser notre lien au travail sous la forme d'un affect positif. Mais alors, pourquoi voulons-nous travailler ?

Il s'agira donc de se demander s'il est possible d'aimer le travail non pour ce qu'il nous permet d'obtenir (le produit fabriqué, la reconnaissance sociale, l'argent…), mais pour ce qu'il est. Autrement dit, si l'on aime ce à quoi on attribue une valeur, d'où vient la valeur que nous accordons au travail ? Le travail est-il notre fin, ou le seul moyen d'obtenir autre chose que lui ?

Nous examinerons dans un premier temps la valeur propre du travail, activité par définition porteuse de développement et de reconnaissance. Mais il faudra alors se demander si le travail moderne, défini par ce but qu'est la productivité, peut encore être attrayant. Enfin, nous nous demanderons s'il est possible d'aimer le travail, que ce soit pour lui-même ou pour d'autres raisons.

1. Il est possible d'aimer le travail pour lui-même

A. Car travailler me procure du plaisir

Dans un premier temps, on peut penser que le travail est en soi aimable. En effet, il s'agit d'une activité supposant un effort, et produisant de la valeur. Ces deux caractéristiques du travail peuvent rendre compte de son attrait.

D'une part, si l'effort peut sembler rebutant, il y a aussi en lui une dimension épanouissante. Dans Le Capital, Marx se pose la question suivante : quelle est la spécificité de l'activité humaine que l'on appelle travail ? Il prend l'exemple de deux animaux dont l'activité est souvent considérée comme un travail dans la mesure où elle est productrice, à savoir l'araignée et l'abeille. « Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, écrit-il, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » Autrement dit, alors que l'activité de l'abeille est purement instinctive et ne l'amène pas à évoluer, le travail est une activité par laquelle l'homme, tout en transformant la nature extérieure à lui, transforme sa propre nature. Tout architecte, en effet, mobilise dans son activité des facultés intellectuelles (mémoire, attention, imagination…) qu'il développe en affrontant la nature, autrement dit le matériau brut qu'il doit mettre en forme. Parce qu'il est avant tout transformation et développement de soi, le travail est donc aimable par définition puisque porteur de plaisir.

B. Car le travail produit de la valeur

D'autre part, le travail est une activité productrice de valeur. Par là, il ne faut pas entendre que le travail produit seulement de l'argent ou de la richesse : c'est-à-dire une valeur extérieure à soi. En effet, le travail est valorisant d'un point de vue social. Le « sans-travail » se trouve nécessairement exclu d'un monde social rythmé par cette activité que nous recherchons tous. En soi, travailler, c'est s'inscrire dans des réseaux de sociabilité, reconnaître les autres et se faire reconnaître d'eux. C'est trouver à faire reconnaître par les autres nos talents, nos compétences singulières. En ce qu'il semble être une source de valorisation personnelle, le travail semble donc bien porter une charge affective : on peut l'aimer dans la mesure où nous faisons en lui, comme dans l'amour, l'expérience de notre singularité, c'est-à-dire de notre caractère fondamentalement irremplaçable. Si, comme le dit Spinoza, « l'amour n'est rien d'autre que la joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure », le travail où se déploie notre singularité peut susciter cette joie.

Transition


Mais aimer le travail pour lui-même n'est donc possible qu'à cette double condition : qu'il nécessite un effort et permette un développement ; et d'autre part qu'il valorise le travailleur. Ces conditions, si elles se trouvent réunies dans le travail de type artisanal, le sont-elles dans le travail qui, sous sa forme moderne, tend à être simplifié et vidé de tout investissement personnel ?

2. Il est impossible d'aimer le travail pour lui-même, on l'aime pour ce qu'il nous apporte

A. Car le travail moderne est un travail simplifié

À partir du xviiie siècle, le développement du machinisme a permis de fragmenter ce qui était le temps global d'un métier (souvent hérité d'une famille ou d'un groupe social) en un ensemble de gestes mesurés à la cadence d'une machine : c'est la mise en place de ce qu'on appelle la « division du travail ». Dans Fondements de la critique de l'économie politique, Karl Marx souligne qu'on passe alors d'un travail pensé comme un métier à un travail pensé comme une activité impersonnelle et efficace. Autrement dit, on passe d'un travail valorisant, où je déploie mes talents et forme mon identité (je mets du temps à construire l'objet, je m'y applique et m'y investis personnellement), à un travail disqualifiant (le but étant de fournir le même volume de production le plus vite possible). Car la division du travail en tâches distinctes cherche à faire le calcul optimal du temps de travail : il s'agit de déterminer le meilleur rapport entre l'énergie fournie par le travailleur et la valeur produite par son travail. Le but est d'accroître la productivité, c'est-à-dire le rapport entre le volume de production et le temps nécessaire à cette production. Un tel travail, simplifié et répétitif, ne sollicite plus mes talents : j'y deviens remplaçable, indifférent. Paradoxalement, c'est donc la facilité de ce travail qui le vide de son attrait.

B. Car le travail moderne est un travail impersonnel

Ainsi, aimer le travail pour lui-même semble difficile dès lors que ce travail ne se trouve plus défini que par ce qu'il produit à l'extérieur de nous. Dans les Manuscrits de 1844, Karl Marx définit ainsi ce qu'il appelle l'« aliénation du travail » : l'aliénation est liée au caractère extérieur du travailleur au produit de son travail, mais aussi au caractère extérieur du travailleur à son travail lui-même. En d'autres termes, si, dans le travail, je deviens étranger à moi-même (en latin, alienus signifie étranger, autre), si le travail moderne, au lieu de me réaliser, m'éloigne de moi-même, c'est pour deux raisons majeures. Tout d'abord, contrairement à l'artisan qui accompagne l'objet qu'il fabrique du début à la fin, le travailleur moderne n'a plus affaire qu'à une tâche. Son rapport au produit est donc désincarné, abstrait : il ne peut plus y reconnaître sa marque, son temps de travail est donc un temps de souffrance. Par ailleurs, il s'agit de travail aliéné dans la mesure où le temps du travail est un temps qui n'appartient plus au travailleur : rythmé par la machine, ce temps est un temps vendu en échange d'un salaire, et qui n'a plus pour but exclusif que ce seul salaire. Comment aimer pour lui-même ce travail qui n'a plus d'autre but que le salaire, et qui, en dehors même de toute récompense ou contrainte, est, comme le remarque Marx, « fui comme la peste » ?

Transition


Mais alors, rechercher le travail pour ce qu'il nous apporte (un salaire, un volume de production), est-ce l'aimer ? Et s'il est impossible d'aimer le travail pour lui-même, au fond, est-il encore possible de dire qu'on l'aime ?

3. Il n'est pas possible d'aimer le travail puisqu'il n'est pas possible de l'aimer pour lui-même

A. Car on ne peut aimer ce qui nous fait souffrir

Tout d'abord, que le travail soit le moyen de nous apporter de l'argent, de la reconnaissance ou de nous valoriser, il est dans tous les cas une forme de souffrance. L'étymologie même du terme (de tripalium, qui en latin désigne un instrument de torture) nous rappelle à cette dimension douloureuse du travail, qui implique toujours la peine, l'effort. Or si, comme le dit Spinoza, l'amour est un sentiment joyeux, c'est-à-dire un sentiment qui correspond à un épanouissement de ma nature, il ne peut se porter sur ce qui nous ferait souffrir. Dans cette mesure, il est impossible de parler d'un amour du travail.

B. Car l'aimer pour ce qu'il nous apporte, ce n'est pas l'aimer

Par ailleurs, aimer une chose pour ce qu'elle nous apporte, ce n'est pas l'aimer. C'est là la distinction que fait Kant entre l'« amour pratique » et l'« amour pathologique » : dans le premier cas, j'aime quelqu'un pour lui-même, c'est-à-dire que cet amour m'est dicté par ma raison ; dans le second, j'aime quelqu'un pour ce que j'en attends. L'amour pathologique est ainsi le faux amour qui ne m'est dicté que par mes sens : dans cet amour, je recherche autre chose que la personne qu'il vise (j'en attends par exemple du plaisir). On peut faire usage de cette distinction pour remettre en cause la possibilité même d'un amour du travail. Que je l'aime pour le plaisir ou la reconnaissance sociale qu'il m'apporte, pour ce qu'il me valorise ou pour le salaire qu'il me procure, il ne peut en aucun cas s'agir d'amour, puisque cet amour serait intéressé.

Conclusion

En définitive, aimer le travail pour lui-même est impossible : dans tous les cas, on l'aime pour ce qu'il nous apporte, qu'il s'agisse de plaisir, de reconnaissance ou d'argent. Or, on ne peut aimer une chose pour ce qu'elle nous procure : il peut alors s'agir d'attrait, mais pas d'amour. Dire que l'on aime son travail est finalement abusif : on peut le trouver agréable, en retirer de la satisfaction, mais il est impossible d'aimer le travail pour ce qu'il est.

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