Peut-on désirer sans souffrir ?

Annales corrigées : dissertationPhiloTle ESLe désirFrance métropolitaine2008

dissertation • Série ES

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Peut-on

« Peut-on » renvoie soit à une possibilité, se poser alors la question de la contradiction entre désirer et ne pas souffrir ; soit à une légitimité, peut-on tout désirer sans souffrance, notamment celle infligée aux autres ?

Désirer

Ce verbe désigne d’abord le fait d’avoir un manque par rapport à un objet imaginé ou réel, et qui doit être source de satisfaction. Le désir se distingue du besoin dans la mesure où il n’est pas lié à une nécessité vitale. Il peut également désigner l’élan pour combler ce manque, voire la puissance d’être, et donc l’essence de l’homme.

Souffrir

Ce terme implique que l’on endure une peine, une douleur physique ou morale. La souffrance s’oppose au plaisir.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Il semble étonnant qu’on associe le désir et la souffrance dans la mesure où l’aboutissement du désir doit être le plaisir, le contraire de la souffrance. Or un désir, avant d’être satisfait, se définit comme manque. On peut alors s’interroger sur la possibilité de tout mettre en œuvre pour dépasser ce manque. N’y a-t-il pas de désir moralement dangereux ? Faut-il alors y renoncer ? Mais le désir n’est-il pas au cœur de l’humanité ?

Le plan

Il s’agit d’abord de montrer en quoi désir et souffrance sont liés pour envisager ensuite la possibilité de désirer sans souffrir. On aborde alors la solution épicurienne, mais celle-ci donne des prescriptions morales qui impliquent une forte renonciation, autre forme de souffrance. En replaçant alors le désir au cœur de l’homme, on peut voir dans un désir assumé et compris la possibilité d’échapper aux souffrances, aussi bien psychologiques que physiques.

Éviter les erreurs

C’est un sujet classique de philosophie qui interroge le rapport entre deux notions du programme, le désir et le bonheur. Il ne faut pas se contenter de questionner le sujet en analysant la question du désir de faire souffrir, de la cruauté.

Corrigé : 

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans la passion amoureuse, telle que la vit par exemple Emma Bovary, s’entremêlent des désirs et des souffrances. L’attente de l’aimé, la peur de perdre l’autre, mettent l’être désirant dans un état à la fois de jubilation et d’angoisse. Mais peut-on désirer sans souffrir ? Il faudrait pour cela ne considérer que les désirs dont on est sûr qu’ils seront satisfaits. Mais s’il n’y a plus d’attente, plus de manque, il n’y a plus de désir non plus.

Peut-on alors faire une sélection des désirs ? Et dans ce cas, en renonçant à certains désirs pour éviter ainsi quelques souffrances, ne risque-t-on pas de passer à côté du bonheur ?

D’autre part, le désir n’est-il pas aussi ce qui permet à l’homme de trouver de l’énergie ? Connaître ce qui constitue son propre moteur ne permettrait pas alors de se réaliser ?

1. Par définition, le désir implique la souffrance

A. Le désir comme manque

Distinguons d’abord le désir du besoin : celui-ci est une privation liée au bon fonctionnement de l’organisme, et trouve son assouvissement dans un objet spécifique qui lui préexiste. Le désir en revanche n’a pas d’objet assigné par avance. Il anticipe un plaisir, mais l’objet de son plaisir est souvent le fruit de son imagination, il est lié au fantasme. Cependant le besoin, lié à une nécessité vitale, se trouve parfois entremêlé avec le désir de manière confuse, par exemple lorsqu’on mange. Cette anticipation du plaisir est à la fois réjouissance, jubilation donc source de joie, mais aussi attente, manque, et donc source d’inquiétude, de souffrance. Le rapport du désir à son objet est paradoxal, car le désir vise la possession de l’objet désiré, donc la fin du désir. Le désir vise, en ce sens, à s’autodétruire.

Platon, dans Le Banquet illustre cette idée avec le mythe d’Aristophane, retraçant l’origine de l’amour. L’amour serait la recherche d’une union perdue avec sa moitié, et finalement le désir de retrouver un amour fusionnel. À l’origine, des êtres primitifs sont composés de sphères à deux têtes et huit membres, selon trois espèces : l’homme double, la femme double et l’androgyne. Ces espèces, prises d’orgueil, veulent défier les dieux. Ceux-ci se fâchent et les punissent en les coupant en deux. Ceux qui viennent d’une espèce androgyne sont voués à chercher leur moitié chez le sexe opposé, les autres sont mus par l’instinct homosexuel. Le désir amoureux est bien ici un sentiment de manque que l’on cherche à combler par la recherche non pas d’une âme sœur, mais d’un corps jumeau. Cet être de désir qui semble destiné à chercher continuellement son être manquant ne se prépare-t-il pas aux pires souffrances ?

B. Une quête infinie du désir

Dans le Gorgias, Platon met en scène un dialogue entre Socrate et Calliclès. La question est de savoir s’il est possible de satisfaire tous ses désirs sans limite pour être heureux. Selon Socrate, chercher toujours un objet de satisfaction à son désir, c’est se préparer aux pires souffrances. En effet, une fois un désir satisfait, l’homme cherche immédiatement à en satisfaire un autre, comme s’il voulait remplir perpétuellement un tonneau percé. Ce serait un véritable supplice des Danaïdes (en référence aux femmes punies pour avoir égorgé leurs maris et qui furent selon la légende condamnées à verser du liquide toute leur vie dans des tonneaux troués).

Mais Calliclès répond que le bonheur réside dans la satisfaction de tous les désirs. Selon lui, ne plus chercher le plaisir et adopter une vie de tempérance (en satisfaisant seulement quelques désirs essentiels), c’est ne plus souffrir certes, mais c’est ne plus vivre non plus, ou alors comme une pierre, c’est-à-dire comme un mort. Or il faut distinguer le plaisir, simple satisfaction d’un désir qui reste éphémère, et donc appelle toujours un autre désir, du bonheur, état durable de plénitude. La vie que propose Calliclès est une vie de plaisirs, mais qui n’atteint jamais de satisfaction absolue, de bonheur. On peut penser ici à la figure de Don Juan, qui cumule les conquêtes amoureuses sans jamais être heureux, car à ses plaisirs se mêlent étroitement de nombreuses souffrances. Ne faut-il pas alors renoncer à certains désirs ?

2. Pour ne pas souffrir, il faut renoncer à certains désirs

A. La sélection des désirs

Pour l’épicurisme, la maîtrise des désirs peut consister dans la connaissance et la sélection des bons et mauvais désirs. La nature du désir dépend de l’objet convoité. Seuls les désirs naturels et nécessaires, donc les besoins, doivent être satisfaits si l’on veut éviter les souffrances. En effet, les désirs non naturels et non nécessaires tels que la gloire, les richesses ou le pouvoir, sont bien souvent des désirs superflus qui ne peuvent qu’encourager la corruption. Épicure essaye d’encourager la pratique de la tempérance et de la vertu en lui donnant la figure d’une promesse de bonheur. Ainsi on pourrait avoir certains désirs sans souffrir parce qu’on choisirait les bons objets à désirer. Or le désir n’est pas une faculté de la raison comme la volonté, qui implique un choix délibéré. Le désir trouve sa source dans la sensibilité humaine et ne se commande pas. Mais l’on peut renoncer à la satisfaction du désir plutôt qu’au désir lui-même. Dès lors, la frustration ne constitue-t-elle pas une nouvelle souffrance ? La satisfaction morale d’avoir bien fait préserve-t-elle vraiment de toutes souffrances ?

B. L’absence de coïncidence entre la vertu comme renonciation 
et le bonheur

La volonté de la philosophie antique de concilier bonheur et morale ne peut se faire que sous forme d’idéal, ou de croyance. Kant va rompre radicalement avec cette pensée en affirmant qu’en morale le Bien n’est pas ce que l’on cherche pour son bonheur, mais ce qui commande de manière absolue à agir selon ce qu’il appelle « impératif catégorique », c’est-à-dire à agir comme si la maxime de son action devait être érigée en loi universelle.

Dès lors, ce qui pousse à faire le bien n’est pas l’idée de se préserver des souffrances, en ce sens l’action serait intéressée et donc amorale, mais l’obéissance à un commandement. Ainsi, vouloir mettre le désir au service du Bien ne peut préserver de la souffrance.

Ne faudrait-il pas alors s’interroger sur la nature même du désir, son origine en l’homme, indépendamment de l’objet auquel il s’applique ?

3. La connaissance du désir, essence de l’homme, 
peut donner les conditions du bonheur

A. Le désir comme moteur de l’action humaine

Le désir peut être considéré non seulement comme manque, mais aussi comme l’énergie déployée par l’homme pour satisfaire ce désir. En ce sens, il devient le moteur de l’action humaine. Spinoza en fait l’essence de l’homme. Le désir ne dépend pas de l’objet auquel il s’applique, mais il est la puissance même de l’homme qui persévère dans son être (conatus) qui fait l’effort de déployer toute sa puissance. Désirer consiste alors à être, agir et devenir ce que l’on est. Le désir se distingue du simple « appétit » dans la mesure où il est conscience de lui. L’homme qui désire coïncide avec lui-même, ne subit pas seulement une nécessité mais devient acteur de son existence. Réaliser ce qu’on est implique d’abord qui on puisse se ­connaître. Le désir devient alors tributaire de la connaissance de soi.

B. Psychanalyse et liberté

« Connais-toi toi-même » est l’adage de Socrate. Il peut être repris par la psychanalyse, mais dans un sens différent. Car il s’agit pour Freud de prendre conscience de certains désirs inconscients qui, parce que refoulés, produisent diverses formes de souffrances physiques ou morales.

La connaissance du désir et par le désir vise ici un mouvement d’accomplissement de l’homme dans une perspective libératrice. La connaissance de soi, et donc de son désir, pour essayer d’atteindre le bonheur est au cœur de l’enjeu psychanalytique. La réalité du bonheur réside peut-être dans la poursuite de cet idéal. Libérés de désirs inconscients qui nous font agir malgré nous, nous pouvons alors les affronter ou les refuser consciemment, et en étant plus libres. Ricœur parle en ce sens d’une véritable maïeutique de la liberté dans l’analyse. Ainsi on peut tendre vers un désir sans souffrance, dans la mesure où l’on travaille sur la connaissance de celui-là.

Conclusion

Alors même que ce que l’on attend du désir c’est le plaisir, le sujet nous invite à penser que le désir non seulement ne nous empêche pas de souffrir, mais est étroitement lié à la souffrance. Toute tentative morale d’associer la restriction du désir au bonheur se heurte à de nouvelles frustrations, sans pour autant assurer une véritable morale désintéressée au sens kantien. Dès lors, le désir ne doit plus être considéré par rapport à son objet comme un manque, mais en tant que tel, comme mouvement permettant à l’homme de se réaliser. La première condition n’est plus alors de distinguer bons ou mauvais objets de désir, mais de prendre conscience de ses propres désirs afin de surmonter le conflit principe de réalité/principe de plaisir.

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