Texte de La Fontaine, Le Loup et l'Agneau - Sujet 2 - Inédit 2010

Annales corrigées : commentaire littéraireFrançais1re ES1re L1re SLes procédés littérairesHors Académie2011

 Vous ferez le commentaire de la fable de La Fontaine « Le Loup et l'Agneau ».

Se reporter au document A du sujet n° 33.


     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte.

  • Extrayez de cette « définition » des questions à se poser sur le texte ou ses centres d'intérêt ; elles pourront vous aider à trouver les idées directrices de votre commentaire.




Fable (genre) qui raconte (type de texte) la rencontre entre un loup et un agneau (thème), dramatique (registre), vivante, qui argumente (type de texte) sur les rapports de force dans la société (thème) pour en constater avec lucidité l'inégalité.



Pistes de recherche

Première piste : des personnages vivants

  • Montrez que les personnages sont « vivants » : étudiez leur « caractère » (timidité respectueuse, obstination, politesse de l'Agneau ; brutalité, arrogance et prétention du Loup) ; pour cela :

    • surlignez les mots qui mettent en évidence ce caractère ;

    • analysez leur façon de parler, de s'adresser à l'autre…

    • montrez en quoi ils sont à la fois animaux et humains.

Deuxième piste : deux argumentations en présence

  • « Argumentation » : les deux animaux argumentent, c'est-à-dire que chacun soutient une thèse ; avant tout, formulez clairement la thèse soutenue par chacun d'eux.

  • Dites si elle est explicitement ou implicitement formulée.

  • Puis étudiez leur argumentation, c'est-à-dire identifiez leurs arguments, et éventuellement les exemples qu'ils fournissent. Caractérisez ces arguments et ces exemples : dites à quel domaine ils sont empruntés, s'ils sont logiques ou absurdes.

  • « Développement » : étudiez la progression entre les arguments.

  • Analysez la façon de parler des deux animaux (vocabulaire, forme des phrases, procédés de style…).

  • Appréciez et comparez l'efficacité de leur argumentation.

  • Il faut analyser la portée de la fable : le rapport entre le récit et la moralité (ou leçon) à tirer de la fable (la question 2 vous met sur la piste), autrement dit l'efficacité du récit pour « illustrer un point de vue ». Précisez le sens de « la meilleure » (= exemple à suivre ? auquel cas La Fontaine donnerait un conseil de conduite ; ou = efficace ? auquel cas La Fontaine ne ferait que constater, un peu amèrement, un état de fait).

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La fable : voir lexique des notions.

Corrigé : 

Attention ! Les indications entre crochets ne sont qu'une aide à la lecture et ne doivent pas figurer dans votre rédaction.

Introduction

En une vingtaine de vers et sans un détail inutile, La Fontaine fait, dans « Le Loup et l'Agneau », le récit d'une rencontre – dont l'issue ne fait aucun doute – entre un loup affamé et un agneau naïf. Mais ce récit prend une portée universelle, exemplaire : au-delà de la violence des rapports de force dans le monde – ce qu'il est convenu d'appeler la loi naturelle selon laquelle les loups mangent les agneaux –, La Fontaine décrit ici le comportement odieux de celui qui, non content d'exercer sa violence sur plus faible que lui, prétend la justifier par des arguments spécieux, inverse les rôles et se pose en victime pour pouvoir être bourreau. Oubliée la loi naturelle ! Nous sommes ici dans l'artifice, la duplicité des comportements de l'homme avec son semblable, dont un auteur latin disait : « L'homme est un loup pour l'homme ». La Fontaine met ici en scène deux personnages vivants et pittoresques à la fois, mi-animaux, mi-hommes. Chacun d'eux développe à sa façon son argumentation (avec mauvaise foi pour le Loup et avec une vraie candeur pour l'Agneau). En confiant à des animaux la mission de représenter tout ce que la violence a d'odieux, La Fontaine donne à sa fable une forte portée et nous permet de transposer sa leçon dans le monde humain.

I. Des personnages vivants

Dans sa dédicace « À Monseigneur le Dauphin » du premier recueil de ses Fables, La Fontaine rappelle le principe qui inspire les fables et surtout les siennes : « Tout parle en mon ouvrage […] Je me sers d'Animaux pour instruire les hommes. » La réussite des fables de La Fontaine tient à ce que ses animaux sont humanisés, mais cette métamorphose s'inscrit toujours dans la logique de leur nature, de leur physique, de leur comportement animal, ce qui rend encore plus convaincant le passage du récit à la leçon morale qu'on peut en tirer.

1. Des animaux ?

  • Le cadre naturel

    Dans la fable, les deux animaux sont d'abord présentés dans leur milieu naturel (« dans le courant d'une onde pure »), plus suggéré que décrit par des détails pittoresques : La Fontaine utilise des termes d'une grande simplicité et aux sonorités pleines de douceur, de fluidité. Le décor est réduit au minimum : à la fin de la fable, il est seulement fait mention du « bois » où le Loup entraîne l'Agneau pour le tuer et qui pourrait figurer la coulisse où, loin du regard des spectateurs et par souci des bienséances, s'accomplissent les actions sanglantes dans les tragédies classiques.

  • La réalité animale

    Seule la majuscule à leur nom les caractérise et les distingue, leur donne un statut particulier dans leur espèce. La réalité animale de chacun des deux protagonistes est rappelée par des traits peu nombreux mais qui vont à l'essentiel : ici non plus, pas de description, mais le Loup est une bête « cruelle », poussée par « la faim », l'Agneau « tète » sa mère et vit au milieu des « chiens » et des « bergers ».

2. Des hommes ?

Ce sont ces quelques caractéristiques animales qui servent à La Fontaine d'armature en quelque sorte pour développer, par les propos que tient chacun, un caractère propre correspondant à leur apparence et à leur comportement.

  • Le caractère du Loup

    Ce sont leurs paroles qui peignent chacun en profondeur et nous y adhérons d'autant mieux qu'elles correspondent parfaitement à ce que leur aspect et leur comportement animal laissaient attendre. Le Loup se ­comporte en prédateur, soumis à ses instincts, à sa « faim », à ses pulsions agressives et cruelles : son discours est plein de menaces (« Tu seras châtié »), d'affirmations sans fondement.

  • Le caractère de l'Agneau

    L'Agneau est un être tout d'innocence – ne dit-on pas « doux comme un agneau » ? –, de bonne foi et de douceur qui s'exprime sur un ton déférent et respectueux (« sire », « son Altesse »).

II. L'argumentation de chacun des protagonistes

En plaçant la morale de la fable en tête de son récit, La Fontaine supprime tout suspense quant à l'issue inéluctable de l'affrontement entre le Loup et l'Agneau. Tout est joué d'avance dans ce « procès » (v. 29) truqué dont les méthodes expéditives semblent annoncer les tristes procès des pires régimes totalitaires et policiers avec leurs chefs d'accusation inventés, leur intimidation des victimes, leurs faux témoignages.

1. L'argumentation du Loup

On ne comprend pas pourquoi le Loup cherche tout au long de son argumentation à justifier l'exécution de sa proie en déguisant son véritable motif, à savoir « la faim » (v. 6), et en se posant en victime qui exige réparation de son offenseur. Il y a ici un renversement de situation assez stupéfiant et pour lequel le Loup déploie des trésors de rhétorique et de mauvaise foi, brutalement, sans la moindre mise en garde.

  • Des arguments matériels…

    C'est d'abord un fait matériel qu'il reproche à l'Agneau : « troubler [son] eau ». Le chef d'accusation est présenté dans son évidence et c'est sur les circonstances annexes du crime – l'identité des complices – que porte l'interrogatoire : « Qui te rend si hardi ? »

    Le Loup n'attend pas la réponse de l'Agneau : il l'a déjà condamné sans appel, comme le marque le futur « Tu seras châtié ». L'asyndète (on attendrait : tu seras donc châtié) lie encore plus étroitement accusation et exécution.

    L'attitude conciliante de l'Agneau et les arguments matériels irréfutables qu'il oppose sont balayés par le Loup qui nie l'évidence, comme s'il n'avait pas entendu la justification de l'Agneau : il reprend, mais sous une forme plus ramassée et plus hargneuse (en trois mots : « Tu la troubles »), son accusation du vers 7.

  • … aux assertions calomnieuses

    Puis il quitte le domaine des préjudices matériels qu'il prétend subir ici et maintenant pour lancer une autre accusation.

    Elle est formulée d'une façon toujours aussi catégorique par un péremptoire « Je sais… » mais le Loup n'apporte pas la moindre justification à son affirmation ; il quitte désormais le domaine des faits et du présent pour ­invoquer de prétendues assertions calomnieuses (« tu médis ») proférées dans le « passé » (v. 19). C'est donc un délit d'opinion qui est reproché à l'Agneau.

    Le Loup se comporte comme le ferait l'agent d'une police politique dans un régime dictatorial qui prétend interdire à la population souffrant de ses exactions de se plaindre des sévices dont elle est victime : souffre et tais-toi, et même, si besoin est, bénis ton tyran…

  • Une conspiration anti-loup

    Les dénégations de l'Agneau ne décontenancent pas le Loup. Il n'abandonne pas le chef d'accusation mais en modifie les circonstances : l'Agneau devient ici avec ses semblables l'instigateur d'une conspiration anti-loup (la conspiration est l'obsession de tous les pouvoirs tyranniques) dans un drôle de monde à l'envers réinventé par le Loup, où les agneaux et les moutons régneraient sur un peuple de « bergers » et de « chiens » – c'est ce que sous-entend la reprise du possessif « vos » du vers 25… Mais il ne révèle pas ses sources ou ne donne pas ses « indics » : il se contente d'une formule indéfinie (« on me l'a dit »).

    Les hypothèses et les rectifications successives que le Loup s'obstine à apporter (« ton frère », « quelqu'un des tiens », ou un membre du prétendu pacte anti-loup : « vous, vos bergers et vos chiens ») ne sont pas le signe que le Loup est aux abois – loin de là. La résistance inouïe de l'Agneau l'exaspère et ne fait que renforcer son désir d'en finir avec lui. On remarque que c'est d'ailleurs lorsque ses accusations sont le plus dénuées de fondement qu'il est le plus catégorique, multipliant les liens de cause à conséquence (« donc » à deux reprises, « car »).

  • Des valeurs aristocratiques

    Enfin – comble de la mauvaise foi dans ce monde absurde –, pour justifier son crime, le Loup, comme un héros de tragédie, revendique des valeurs aristocratiques : l'atteinte à son honneur, à sa réputation (« Il faut que je me venge »).

2. L'argumentation de l'Agneau

L'argumentation de l'Agneau est à l'opposé de celle du Loup. En nombre de vers, elle équivaut à peu près à celle du Loup mais la répartition des répliques est bien différente.

L'Agneau essaie de répondre à trois reprises aux menaces du Loup.

  • Une petite plaidoirie, des éléments à décharge

    La première fois (v. 10-17), il construit une véritable petite plaidoirie. Sans agressivité, avec une politesse respectueuse, il s'adresse au Loup à la 3e personne, reconnaît sa toute-puissance (« Sire », « Votre majesté »). Il n'aborde pas la question immédiatement mais essaie de calmer le jeu. Puis, à partir du vers 14, il fait appel – naïvement – à l'objectivité du Loup pour qu'il reconnaisse que les lois de la physique le disculpent. Il énumère tous les éléments à décharge (« dans le courant », « plus de vingt pas au-dessous »), puis il en tire fermement les conséquences, en redoublant le lien de conséquence (« et que par conséquent, en aucune façon »). Ses dernières paroles, « troubler sa boisson », font écho à l'accusation du Loup (« troubler mon breuvage ») et il pense avoir ainsi clairement démontré son innocence.

  • Protestation d'innocence vaine

    Sa deuxième réplique est beaucoup plus courte : deux vers seulement. Peut-être sent-il déjà l'inutilité de sa résistance ? Il donne à sa protestation d'innocence la forme d'une question – sûrement pour ne pas braquer davantage le Loup contre lui. L'impossibilité matérielle constitue pourtant pour lui un alibi imparable : « je n'étais pas né » ; et en rappelant son extrême jeunesse (« je tète encore ma mère »), il met en avant, implicitement, sa totale incapacité de nuire.

    Sa dernière réplique, sous la forme de quatre monosyllabes, est à peine esquissée. L'Agneau ne cherche plus à construire son plaidoyer, il perd pied devant les attaques hargneuses du loup qui lui confisque la parole.

3. La « leçon » morale

Le lecteur du xxie siècle dépasse le contexte historique, transpose le récit dans le monde contemporain : il reconnaît derrière le Loup et l'Agneau des individus qu'il côtoie, élargit la confrontation à des situations qui dépassent les simples rapports individuels, pour y retrouver le reflet des relations internationales lorsque des super-puissances agressent de petits États dont les richesses naturelles les rendent aussi appétissants qu'un agneau dodu…

Conclusion

Dans cette fable qui fait désormais partie de notre imaginaire, La Fontaine ne nous donne ni leçon de vie, ni conseil pratique : c'est un simple constat (« La raison du plus fort est toujours la meilleure »), mais que la forme catégorique de l'affirmation (« toujours », le présent de vérité générale) semble interdire de contester… À chacun de tirer de cette conception pessimiste des relations humaines les pratiques, les précautions qui s'imposent. Certes, les sociétés modernes et démocratiques s'efforcent en permanence de réguler les rapports entre les hommes et de protéger les droits du « moins » fort par des lois, des contre-pouvoirs, des instances de contrôle qui n'existaient pas du temps de La Fontaine. Par ailleurs, il convient de relativiser le pessimisme du fabuliste, qui n'était pas – tant s'en faut – un misanthrope… et dont quelques-
nes des fables célèbrent des valeurs positives comme l'amour (« Les Deux Pigeons ») et l'amitié désintéressée (« Les Deux Amis »).

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