Textes de N. Boileau, V. Hugo, A. Rimbaud, B. Cendrars

Annales corrigées : question sur le corpusFrançais1re ES1re L1re SHors Académie2012

Un vent de révolte...

 Question

Documents

  1. Nicolas Boileau, Art poétique, chant I, 1674.

  2. Victor Hugo, « Réponse à un acte d'accusation », Les Contemplations, livre premier, VII, 1856.

  3. Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite « du voyant », Charleville, 15 mai 1871.

  4. Blaise Cendrars, « Académie Médrano », Sonnets dénaturés, 1923.

 Quelle conception de la poésie s'exprime dans chacun de ces textes ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 10, 11, 12.



Document A 

Art poétique



Surtout qu'en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

En vain vous me frappez d'un son mélodieux,

Si le terme est impropre, ou le tour vicieux ;

Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,

Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme1.

Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,

Et ne vous piquez point d'une folle vitesse ;

Un style si rapide, et qui court en rimant,

Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement.

J'aime mieux un ruisseau qui sur la molle arène

Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,

Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,

Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;

Que le début, la fin répondent au milieu ;

Que d'un art délicat les pièces assorties

N'y forment qu'un seul tout de diverses parties :

Que jamais du sujet le discours s'écartant

N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique ?

Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

Nicolas Boileau, Art poétique, chant I, 1674.




1. Barbarisme, solécisme : incorrections.



Document B 

Réponse à un acte d'accusation



Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes1, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille2 aux carrosses du roi ;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires3,

Habitant les patois ; quelques-uns aux galères

Dans l'argot ; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au fond de l'ombre éparse ;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas4 leur chef

Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F ;

N'exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers ;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille ;

Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille !

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?

Et sur l'Académie, aïeule et douairière5,

Cachant sous ses jupons les tropes6 effarés,

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;

Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, toute humide d'azur !

Discours affreux ! - Syllepse, hypallage, litote6,

Frémirent ; je montai sur la borne Aristote7,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces8,

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?

Victor Hugo, « Réponse à un acte d'accusation »,Les Contemplations, livre premier, VII, 1856.




1. Personnages de tragédies.

2. L'absence du s est volontaire.

3. Inquiétants.

4. Vaugelas : auteur des Remarques sur la langue française (1647). Il y codifie la langue selon l'usage de l'élite.

5. L'Académie Française, garante des règles ; douairière : vieille femme.

6. Figures de style.

7. Aristote, philosophe grec, avait codifié les genres et les styles.

8. Peuples considérés ici comme barbares.



Document C 

Lettre du voyant



Trouver une langue ;

- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! -

Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; - Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie ces poèmes seront fait pour rester. - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.

L'art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont des citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action : elle sera en avant.

Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.

En attendant, demandons aux poètes du nouveau, - idées et formes.

Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite « du voyant »,Charleville, 15 mai 1871.



Document D 

Académie Médrano



À Conrad Moricand

Danse avec ta langue, Poète, fais un entrechat

Un tour de piste

sur un tout petit basset

noir ou haquenée1

Mesure les beaux vers mesurés et fixe les formes fixes

Que sont LES BELLES LETTRES apprises

Regarde :

Les affiches se fichent de toi te

mordent avec leurs dents

en couleur entre les doigts

de pied

La fille du directeur a des lumières électriques

Les jongleurs sont aussi les trapézistes

xuellirép tuaS

teuof ed puoC

aç-emirpxE

Le clown est dans le tonneau malaxé

passe à la caisse

Il faut que ta langue les soirs où

fasse l'orchestre

Les Billets de faveur s
n
supprimés.

Novembre 1916.

Blaise Cendrars, « Académie Médrano », Sonnets dénaturés, 1923.




ss="Note" id="N001_D">1. Haquenée : cheval ou jument d'allure douce, généralement montée par les dames.


     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre la question

  • Analyser la « conception de la poésie » dans ces quatre textes, c'est dire la définition, l'image qu'en présentent leurs auteurs (caractéristiques, pouvoir, buts...).

  • « Chacun de ces textes » autorise à faire une réponse qui ne soit pas synthétique et à traiter les textes séparément. Cependant, si vous trouvez des points communs entre les textes, signalez-les.

  • Essayez de dégager une évolution pour donner de la cohérence à la réponse.

Chercher des idées

  • Relevez les mots qui, explicitement, désignent et caractérisent la poésie ou l'une de ses composantes (le vocabulaire, par exemple).

  • Analysez aussi les caractéristiques des textes mêmes du corpus car les auteurs y mettent en pratique leur conception de la poésie.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé : 
  • Les quatre textes sont des « arts poétiques » qui illustrent des moments forts dans l'évolution de la poésie : Boileau énonce quelques-uns des principes du classicisme, Hugo rappelle la révolution romantique contre le classicisme, Rimbaud prophétise ce que sera la poésie « universelle » et Cendrars revendique une liberté poétique totale.

  • Sans modalisation et par une succession d'impératifs assertifs, Boileau édicte les règles impératives qu'un auteur classique doit suivre pour faire œuvre de poète. Il ne s'intéresse pas à la sensibilité du poète ni aux thèmes de l'inspiration poétique : ce sont des conseils d'ordre formel. Il souligne l'importance du travail en rappelant qu'il faut « vingt fois sur le métier » remettre son ouvrage, pour tenir en laisse une inspiration a priori suspecte et mauvaise conseillère. Il refuse le style « ampoulé » et recherche la simplicité. La poésie est en conformité avec l'ordre établi.

  • Dans sa « Réponse à un acte d'accusation », Hugo ne se place pas sur un plan technique comme Boileau ; il évoque l'« audace » et l'ardeur de ses engagements contre les contraintes imposées par le classicisme. À première vue, sa contestation ne porte que sur la question du vocabulaire : il revendique le droit d'utiliser tous les mots selon ses besoins, pour s'exprimer avec authenticité. Son engagement littéraire se double d'un engagement politique et social : la langue classique est aussi rejetée parce qu'elle est celle d'une classe, d'une « caste », celle de l'Ancien Régime de « Versaille[s] ». Cependant, par sa couleur, son exubérance, sa fantaisie, son humour, son désordre, le texte est aussi une déclaration de guerre contre l'harmonie, la mesure, l'équilibre, la bienséance classiques. Hugo se met en première ligne dans ce combat poétique révolutionnaire.

  • C'est dans une lettre à un ami que Rimbaud, jeune poète rebelle, prophétise ce que sera la poésie moderne, à l'avant-garde du « progrès », tournée vers l'avenir. Son projet d'un poète « citoyen » s'inscrit, comme celui de Hugo, dans la continuité du message révolutionnaire et républicain et s'oppose à toutes les règles. La poésie, libérée et libératrice, mettra fin à l'oppression des sexes, au « servage de la femme ». Mais il va encore plus loin : véritable « voyant », il veut « du nouveau », « trouver une langue », « un langage universel », qui abolisse la distinction pensée-sensation, qui résume, dans une perception immédiate, « tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée » et permette de comprendre le monde, dans les aspects les plus contradictoires des choses « étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ».

  • Cendrars, dans son étrange sonnet, ne définit pas explicitement sa ­conception de la poésie, mais la fait comprendre. Aucune contrainte formelle n'est respectée, pas même celle de la typographie qui semble se détraquer. Les strophes et les rimes ont disparu ; les vers sont disposés anarchiquement ; les lettres sont tantôt en gras, tantôt en italique, ou bien à l'envers ; de nouveaux signes typographiques (accolades) apparaissent. Le sonnet est en folie.

    Il en va de même du thème d'inspiration et du registre : le monde des poètes est associé à celui du cirque, indiquant que le poète doit se jouer des contraintes formelles, comme l'acrobate se joue de la pesanteur. Cendrars, provocateur, se moque des écoles poétiques qui brident le poète et fait ici preuve de créativité, de fantaisie et d'humour pour revendiquer la liberté de déstructurer le sonnet. Il sollicite aussi la sagacité du lecteur qui doit « interpréter ».

  • Au-delà des différences liées au contexte dans lequel ils ont été écrits, les quatre textes ont des points communs : leurs auteurs y expriment leur foi dans la poésie et son pouvoir. La poésie est action autant que parole, acte esthétique qui maîtrise et dompte la langue, acte révolutionnaire qui bouscule les règles artistiques, acte unificateur qui abolit toute forme.

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