Ménon ou de la vertu, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait - le poisson-torpille

MÉNON. J’avais déjà ouï dire, Socrate, avant que de converser avec toi, que tu ne faisais autre chose que t’embarrasser toi-même, et embarrasser les autres : et je vois à présent que tu m’ensorcelles par tes charmes et tes philtres, enfin que tu m’as comme enchanté, de manière que je suis tout rempli de doutes. Et, s’il est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour l’aspect et pour tout le reste, à ce poisson-torpille tout plat qui frappe d’engourdissement tous ceux qui l’approchent et le touchent. Je pense que tu as fait le même effet sur moi : car je suis véritablement engourdi d’esprit et de langue, et je ne sais que te répondre. Cependant, j’ai discouru mille fois longuement sur la vertu devant beaucoup de personnes, et fort bien, à ce qu’il me paraissait. Mais, en ce moment, je ne puis pas seulement dire ce que c’est. Tu prends, à mon avis, le bon parti, de ne point aller sur mer, ni de voyager en d’autres pays ; car si tu faisais la même chose dans quelque autre ville, on t’arrêterait bien vite comme sorcier.

COMMENTAIRE

Ménon, qui souhaiterait savoir si la vertu s'enseigne, entreprend d'abord avec assurance de la définir sur la demande de Socrate, qui se prétend ignorant sur ce point.

Dans ce but, il distingue dans un premier temps la vertu de l'homme, celle de la femme, du vieillard ou de l'enfant, à quoi Socrate objecte aussitôt qu'il propose là un « essaim » de vertus, non une définition unique, applicable à toutes les formes particulières de vertus.

Ménon fait alors résider la vertu dans la « capacité de commander aux hommes », hypothèse de définition que rejette encore Socrate, car elle ne saurait s'appliquer ni au cas de l'enfant ni à celui de l'esclave, pourtant capables l'un et l'autre de vertu. En outre, Socrate ajoute que le pouvoir de commander n'est une vertu que s'il s'exerce justement - ce qui revient à définir la vertu par la justice, soit, comme précédemment, par l'une de ses parties ou formes particulières. Voilà pourquoi, après avoir été réfuté plusieurs fois de la même façon, Ménon exprime dans cet extrait, son embarras, c'est à dire son impuissance à affirmer désormais quoi que soit concernant la vertu ; d'assuré qu'il était au départ de connaître celle ci, le voici en effet « tout rempli de doutes », dans l'incapacité par conséquent d'en proposer une définition. Précisément, le doute consiste à suspendre son jugement, à s'abstenir d'affirmer ou de nier quoique soit, lorsque, comme c'est le cas ici, toute certitude sur une question fait défaut. Ainsi Ménon compare t-il Socrate à un poisson -torpille : comme la torpille paralyse son adversaire en lui envoyant une décharge électrique en effet, Socrate « engourdit » son interlocuteur par ses questions et réfutations successives ; il le fait ainsi passer de certitudes erronées - comme celle qu'a tout d'abord Ménon de savoir ce qu'est la vertu alors qu'il se révèle incapable d'en produire une définition, à la conscience de sa propre ignorance, du préjugé au doute en un mot. En ce sens, le doute que Socrate introduit dans l'esprit de son interlocuteur représente, non pas un pur défaut de connaissance, mais une première étape vers un véritable savoir, une condition préliminaire à toute réflexion proprement philosophique.

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