Gorgias, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Deuxième extrait (472d-473e), p. 61-62

SOCRATE. […] Commençons tout de suite (d) par rappeler l'objet de la
discussion : toi, tu penses qu'un homme qui commet des injustices et qui est un être injuste peut être heureux, si par exemple tu penses qu'Archélaos est injuste mais heureux. Devons-nous penser que c'est bien là ton opinion ?

POLOS. Tout à fait.

SOCRATE. J'affirme moi que c'est impossible. Ceci est un premier point de désaccord. Bien. Mais est-ce que celui qui commet une injustice sera heureux s'il est châtié et puni ?

POLOS. Pas le moins du monde : si c'est cela qui lui arrive, il sera le plus malheureux des hommes.

SOCRATE. (e) Mais celui qui commet une injustice, s'il n'est pas châtié, sera-t-il, selon toi, heureux ?

POLOS. Oui.

SOCRATE. Selon moi, Polos, celui qui commet une injustice et qui est un être injuste est de toutes façons malheureux ; il est cependant plus malheureux s'il n'expie pas sa faute et s'il n'est pas puni, et moins malheureux s'il expie sa faute et subit un châtiment des dieux et des hommes.

POLOS. (473a) Tu t'évertues à me dire des énormités.

SOCRATE. Je finirai par te faire dire les mêmes choses que moi. Car je te considère comme un ami. Ce qui nous sépare pour le moment c'est ceci, regarde toi-même : j'ai dit tout à l'heure qu'il était pire de commettre une injustice que de la subir.

POLOS. Oui, en effet.

SOCRATE. Mais pour toi c'est de la subir.

POLOS. Oui.

SOCRATE. Et j'ai dit que ceux qui commettent des injustices sont malheureux, et j'ai été réfuté par toi.

POLOS. Oui, par Zeus !

SOCRATE. (b) Du moins c'est ce que tu crois, Polos.

POLOS. Mais c'est la vérité, ce que je crois.

SOCRATE. Peut-être. Toi tu penses au contraire que ceux qui commettent des injustices sont heureux, s'ils n'expient pas leurs fautes ?

POLOS. Tout à fait.

SOCRATE. Moi je dis qu'ils sont les plus malheureux, et que ceux qui expient leurs fautes le sont moins. Veux-tu aussi réfuter ce point ?

POLOS. Encore plus difficile à réfuter que le précédent, Socrate !

SOCRATE. Non assurément, Polos, pas difficile, impossible ! On ne réfute jamais la vérité.

POLOS. Que dis-tu ? Si un homme est pris alors qu'il enfreint la justice (c) et qu'il est en train de comploter contre le tyran, que, une fois pris on le torture, on le mutile, on lui brûle les yeux, qu'il est livré à quantité d'autres supplices, terribles et multiples, et qu'il y voit livrés sous ses yeux ses propres enfants et sa femme, que pour finir il est mis en croix, enduit de poix et brûlé vif, cet homme-là sera plus heureux que si, après avoir réussi à s'échapper, il avait accédé à la tyrannie et régné en maître sur la cité en passant son existence à faire ce qu'il veut, envié et proclamé heureux par ses concitoyens et les étrangers ? C'est ça que tu dis "impossible à réfuter" ?

SOCRATE. (d) C'est un épouvantail que tu dresses, brave Polos, ce n'est pas une réfutation. Rappelle-moi pourtant une petite chose : tu as bien dit : "au moment où il complote contre son tyran en enfreignant la justice" ?

POLOS. Oui.

SOCRATE. Ils ne seront jamais plus heureux l'un que l'autre, ni celui qui s'est emparé de la tyrannie en enfreignant la justice, ni celui qui expie ses fautes par le châtiment ; tous les deux étant malheureux, il ne pourra pas y en avoir un plus heureux que l'autre. (e) Mais le plus malheureux des deux, c'est celui qui a échappé au châtiment et qui est devenu tyran. Qu'est-ce qu'il y a, Polos ? Tu ris ? Voilà encore un autre type de réfutation : quand quelqu'un parle, on rit, sans chercher à le réfuter ?

Questions

1 - Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

La justice, le bonheur.

2 - Sur quoi Socrate et Polos s'opposent-ils dans ce texte ?

Socrate et Polos s'opposent sur une idée simple : le rapport entre la justice (la morale) et le bonheur. Pour Polos, l'injustice "rapporte" ; elle est une voix menant au bonheur : il faut savoir ne pas se soumettre aux lois lorsque c'est dans notre intérêt, en particulier lorsqu'on peut y trouver le moyen d'accroître son pouvoir et sa liberté. Pour Socrate au contraire, un homme injuste ne peut jamais être heureux.
Ce texte est absolument remarquable car il aborde une question essentielle : à quoi bon être juste, rester innocent, pourquoi faire le bien si cela ne rapporte pas le bonheur ?
La réponse de Socrate est alors la suivante : l'injustice rend apparemment heureux, en réalité elle fait le malheur des autres et le sien. Ce qui suppose qu'on fasse la distinction entre le bien visible mais illusoire de la richesse, du pouvoir, et le bien invisible mais véritable de l'âme. Ainsi se comprend la distinction, centrale dans la philosophie de Platon, entre le monde sensible (qui est celui des apparences) et le monde intelligible (qui est celui de l'être véritable).

3 - Pourquoi Socrate reproche-t-il à Polos de "dresser un épouvantail" plutôt que de produire une réfutation ?

Le texte parle de lui-même : un exemple où l'on évoque le cas de l'esclave d'un tyran qui est devenu, à force de ruses et de forfaits de toutes sortes, un homme puissant et donc prétendument heureux ne démontre pas que l'injustice procure le bonheur. De la même façon, un exemple où l'on évoque un innocent torturé par son bourreau en égrenant les souffrances qu'il subit, ne prouve pas que son bourreau est nécessairement plus heureux. Bref un exemple n'est pas une démonstration de la fausseté ou au contraire de la validité d'une thèse ; ce n'est ni une preuve positive ni une réfutation.

4 - Le bien-être du corps n'entre-t-il pas pour une part, même faible, dans le bonheur de l'homme, d'après Socrate ?

La réponse est non, selon Socrate. Aristote, en revanche, pensera que si la vertu est une condition absolument nécessaire du bonheur, elle n'en est pas une condition suffisante... il faut encore être en bonne santé, et ne pas être dans la misère.
Mais si nous faisons le bien ou préférons encore subir l'injustice que la commettre... et que cela ne nous rapporte rien, alors pourquoi le faisons-nous ? Par "souci de notre âme", dirait Socrate ; et précisément, seul un être mixte est susceptible d'éprouver un tel souci : seul un individu constitué d'une âme et d'un corps peut vouloir affranchir son âme de son lien au corps.

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