LE DESIR


Extraits de textes

La raison en lutte contre la bestialité des désirs (Platon)
Changer ses désirs, plutôt que l'ordre du monde (Descartes)
Le désir, effort conscient de l'homme persévérant dans son être (Spinoza)
La paradoxale jouissance du désir (Rousseau)
L' idéal ascétique, haine de la vie (Nietzsche)

La raison en lutte contre la bestialité des désirs

Socrate divise les désirs en désirs nécessaires, qui doivent être satisfaits, et en désirs superflus, dont il faut se défaire. Chez l'homme juste, la partie rationnelle de l'âme commande à la partie désirante, dont on voit, dans le sommeil, à quelles extrémités sa tyrannie peut conduire.

SOCRATE - Parmi les plaisirs et les désirs non nécessaires, certains me semblent illégitimes ; ils sont probablement innés en chacun de nous, mais réprimés par les lois et les désirs meilleurs, avec l'aide de la raison, ils peuvent, chez quelques-uns, être totalement extirpés ou ne rester qu'en petit nombre et affaiblis, tandis que chez les autres ils subsistent plus forts et plus nombreux.

ADIMANTE - Mais de quels désirs parles-tu ?

SOCRATE - De ceux, répondis-je, qui s'éveillent pendant le sommeil, lorsque repose cette partie de l'âme qui est raisonnable, douce, et faite pour commander à l'autre, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée de nourriture ou de vin, tressaille, et après avoir secoué le sommeil, part en quête de satisfactions à donner à ses appétits. Tu sais qu'en pareil cas elle ose tout, comme si elle était délivrée et affranchie de toute honte et de toute prudence. Elle ne craint point d'essayer, en imagination, de s'unir à sa mère, ou à qui que ce soit, homme, dieu ou bête, de se souiller de n'importe quel meurtre, et de ne s'abstenir d'aucune sorte de nourriture ; en un mot, il n'est point de folie, point d'impudence dont elle ne soit capable.

ADIMANTE -Tu dis très vrai.

Platon, La République, livre IX, 571b-571d, trad. R. Baccou, Flammarion, coll. "GF", 1966.

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Changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde

Avec sa morale "par provision" (la meilleure morale possible en attendant mieux), qui s'inscrit dans la distinction stoïcienne entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent pas, Descartes veut montrer que le bonheur dépend du seul usage de notre volonté. Comment obtenir le parfait contentement ? Non pas en désirant contre l'ordre du monde, pas plus qu'en renonçant à tous ses désirs, mais en ne désirant que ce que l'on sait pouvoir obtenir. En effet, lorsqu'on ne veut que ce que l'on peut, on peut tout ce que l'on veut.

"Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde ; et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content : car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui présente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous n'avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière si peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.

Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune [stoïciens], et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent."

Descartes, Discours de la méthode (1637), IIIe partie, Hatier, coll. "Les classiques de la philosophie", 1999, pp. 30-31.

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Le désir, effort conscient de l'homme persévérant dans son être

Spinoza s'efforce ici de dénoncer l'illusion selon laquelle il existerait des choses éminemment désirables en elles-mêmes, comme si le monde était modelé en fonction de notre nature. Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes, mais parce que notre nature nous conduit à les juger désirables.

PROPOSITION 6

Chaque chose, autant qu'il est en elle [= selon sa puissance], s'efforce de persévérer [= se développer] dans son être.[...]

PROPOSITION 7

L'effort [conatus] par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien en dehors de l'essence actuelle de cette chose. [...]

PROPOSITION 9

SCOLIE [note relative à la proposition]

Quand on rapporte cet effort à l'Esprit seul, on l'appelle Volonté, mais quand on le rapporte simultanément à l'Esprit et au Corps, on l'appelle Appétit ; et celui-ci n'est rien d'autre que l'essence même de l'homme, essence d'où suivent nécessairement toutes les conduites qui servent sa propre conservation ; c'est pourquoi l'homme est nécessairement déterminé à les accomplir. En outre, il n'y a aucune différence entre l'Appétit et le Désir, si ce n'est qu'en général on rapporte le Désir aux hommes en tant qu'ils sont conscients de leur appétit ; c'est pourquoi on pourrait le définir ainsi : Le Désir est l'appétit avec la conscience de lui-même. Il ressort donc de tout cela que nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons, ne le poursuivons, ni ne le désirons pas parce que nous jugeons qu'il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu'un objet est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons.

Baruch Spinoza, Éthique (1677, pub. posth.), IIIe partie, trad. R. Misrahi, PUF, coll. "Philosophie d'aujourd'hui", 1990, p. 163-165.

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La paradoxale jouissance du désir

Le paradoxe du désir, c'est qu'il y a une extrême jouissance à ne pas encore jouir ! Cet bonheur de l'imminence doit beaucoup à l'imagination, qui donne à poursuivre des biens inexistants mais attrayants. Ainsi, la jouissance réside-t-elle moins dans la possession effective, que dans l'espérance de parvenir à un bien. Le bonheur ne nous advient donc pas dans (l'impossible) satisfaction de tous nos désirs, mais, paradoxalement, dans son espérance ou dans sa promesse même !

Tant qu'on désire on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l'espoir se prolonge, et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel [de Dieu] une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu'hors l'Etre existant par lui-même [Dieu] il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas.

Si cet effet n'a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n'est pas un état d'homme ; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu serait une misérable créature ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable.

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761), 6e partie, Lettre VIII, Flammarion, "coll. GF", 1967.

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L' idéal ascétique, haine de la vie

Sous le nom de "nihilisme" Nietzsche dénonce un travers qu'il croit pouvoir repérer tout au long de l'histoire de l'Occident judéo-chrétien : la condamnation a priori de tout désir, par crainte de la souffrance. À la volonté de puissance, qui est créative et qui s'efforce d'élever l'homme au-dessus de sa condition première, s'oppose une volonté de néant, essentiellement réactive, qui prône le renoncement et le sacrifice.

L'homme, l'animal le plus vaillant et le plus endurci à la souffrance, ne refuse pas en soi la souffrance, il la veut, il la recherche même, pourvu qu'on lui en montre le sens, un pourquoi de la souffrance. C'est l'absence de sens et non celle-ci qui était la malédiction jusqu'ici répandue sur l'humanité, - et l'idéal ascétique lui offrait un sens ! Jusqu'ici c'était le seul sens ; n'importe quel sens vaut mieux que pas du tout; à cet égard l'idéal ascétique était le "faute de mieux" par excellence qu'on pouvait trouver. En lui, la souffrance était interprétée ; l'énorme lacune paraissait comblée ; la porte se fermait sur tout nihilisme suicidaire. L'interprétation - c'est indubitable - apportait une souffrance nouvelle, plus profonde, plus intérieure, plus vénéneuse, plus corrosive pour la vie: elle mettait toute souffrance sous la perspective de la faute... Mais en dépit de tout cela - l'homme était par là sauvé, il avait un sens, il cessait désormais d'être une feuille au vent, le jouet du non-sens, de l'"absence de sens", il pouvait désormais vouloir quelque chose, - peu importait d'abord vers quoi, pour quoi et par quoi il voulait : la volonté elle-même était sauvée. On ne peut absolument pas se cacher ce qu'exprime précisément toute cette volonté qui a reçu sa direction de l'idéal ascétique : cette haine de l'humain, plus encore, de l'animalité, plus encore, de la matérialité, cette répulsion devant les sens, devant la raison même, cette peur du bonheur et de la beauté, cette exigence d'échapper à toute apparence, à tout changement, à tout devenir, à la mort, au désir, à l'exigence même - tout cela signifie, osons le comprendre, une volonté de néant, une répugnance à la vie, une révolte contre les conditions les plus fondamentales de la vie, mais c'est et cela reste une volonté !... Et pour répéter en conclusion ce que je disais en commençant : l'homme préfère encore vouloir le néant plutôt que de ne pas vouloir du tout...

Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale (1887), IIIe traité, § 28, trad. É. Blondel, O. Hansen-Love, Th. Leydenhach, P. Pénisson, Flammarion, coll "GF", 1996, pp. 180-181.

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Sommaire de ce dossier

L'essentiel
Désir et manque
Le désir et sagesse
Le désir comme puissance

Citations
Sujets problématisés
Extraits de textes