L'HISTOIRE

L'histoire

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" Le document n'était pas document avant que l'historien n'ait songé à lui poser une question, et ainsi l'historien institue, si l'on peut dire, du document en arrière de lui et à partir de son observation ; par là même il institue des faits historiques. "

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, 1955, p. 47.

• Problématique :
Le fait historique, objet de l'histoire, est-il donné tel quel à l'historien, ou est-il (re) construit par ce dernier ?

• Idée principale :
C'est l'historien qui institue rétrospectivement une réalité présente comme document historique, et donc comme fait historique.

• Explication :
La singularité de la connaissance historique vient de ce qu'elle porte sur le passé, c'est-à-dire sur ce qui n'est plus. D'où une double difficulté : 1) comment saisir dans le présent les traces de ce passé (problème du document historique) ? 2) comment rendre ce passé à nouveau présent, c'est-à-dire comment le reconstruire tel qu'il était (problème du fait historique) ?

Le passé n'est connaissable qu'à partir de ses traces présentes. Mais aucun passé ne se donne comme tel. Rien de ce qui est présent ne fait spontanément signe vers ce qu'il fût (son passé). Le tesson trouvé dans un champ sera aussitôt abandonné comme un objet insignifiant par qui n'est pas curieux du passé ; il ne sera regardé comme " document historique " que par celui qui a l'idée du passé, le désir de le connaître et qui lui posera certaines questions : l'historien.

L'histoire se construit donc à rebours, à partir de l'analyse et de l'interprétation des traces livrées par l'expérience actuelle. Le " document historique " ne préexiste pas au travail de l'historien : il est institué par son enquête et selon sa méthode propre.

Il faut dire alors que l'historien " institue des faits historiques ". En ce sens, l'histoire est non seulement écrite, mais faite par l'historien ! Ajoutons un argument : aucun événement ne livre dans son actualité - c'est-à-dire quand il a lieu - son sens ni sa valeur historiques. Un événement aura d'ailleurs autant de compréhensions possibles qu'il aura eu d'acteurs et de contemporains : " il n'y comprenais rien du tout ", écrit Stendhal de Fabrice, soldat à Waterloo (La Chartreuse de Parme, chap. III). Certains événement n'auront même jamais été réellement ni entièrement vécus (qui a vécu la totalité de la chute de l'Empire Romain ?).

L'histoire ne coule pas du passé vers le présent (où l'historien n'aurait qu'à la cueillir), mais elle se déroule plutôt rétrospectivement, du présent vers le passé - par le regard de l'historien. Comprenons ici que tout fait historique est reconstruit comme passé et que, sans cette reconstruction, il ne serait rien, - pas même du passé. Puisqu'il n'y a pas de passé en soi (où serait-il conservé ?), l'histoire ne cesse de se renouveler dans le présent, à mesure que se renouvellent les perspectives des historiens.

• Enjeu :
L'histoire n'est-elle pas inévitablement déformée par la subjectivité de l'historien ? " Il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés " (Rousseau, Émile, Garnier-Flammarion, p. 309). Il faut nuancer : sans jamais effacer sa propre subjectivité
, l'historien vise une certaine objectivité, dont il s'assure par des règles de méthode rigoureuses et spécifiques (critique des documents, etc.). Cherchant à rendre intelligible le passé, l'histoire est davantage connaissance que mémoire. Elle dégage des relations de causalité entre les événements. " Nous attendons donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité. " (Ricoeur, Histoire et Vérité, p. 24).

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" La seule idée qu'apporte la philosophie est la simple idée de la Raison - l'idée que la raison gouverne le monde et que, par conséquent, l'histoire universelle s'est elle aussi déroulée rationnellement. "

Hegel, La Raison dans l'histoire. Introduction à la philosophie de l'histoire [1830-1837], trad. K. Papaioannou, " 10/18 ", 1965, p. 47.

• Problématique :
Le cours de l'histoire humaine est-il livré à lui-même ou a-t-il un sens orienté ?

• Idée principale :
L'Histoire est unifiée en tant que réalisation progressive de l'absolu : elle est l'irréversible développement de Dieu lui-même !

• Explication :
Comment dépasser le pessimisme qui nous envahit à la contemplation des ruines, signes de l'évanescence de toute civilisation ? Par la réflexion philosophique, qui nous enseigne que l'histoire n'est pas une série d'événements désordonnés et irrationnels livrés au hasard. Au contraire, l'histoire obéit à un ordre profondément rationnel (" tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel " dit Hegel, dans Principes de la philosophie du droit, 1821). Mieux : toute histoire s'insère dans une " histoire universelle ", où oeuvre non pas " la raison subjective, particulière, mais la Raison divine, absolue " (La raison dans l'histoire, p. 49). La Raison (les principaux idéaux : le Vrai, le Beau, le Bien, la Justice) n'est pas éternellement figée : elle est un sujet absolu, qui a une vie et un devenir - l'Histoire. Son déploiement complet est le sens de l'histoire
(sa fin, sa direction, son message). " On peut dire que l'histoire universelle est la présentation de l'Esprit dans son effort pour acquérir le savoir de ce qu'il est en soi " (ibidem, p. 83). L'Histoire universelle, c'est l'Esprit absolu progressant dans la conscience de sa liberté.

Mais alors, tout ce qui arrive dans l'Histoire entre dans le plan et dans la vie de Dieu. Et les hommes, croyant agir selon leur propre intérêt, servent en fait le plan divin - à leur insu. Telle est la fameuse " ruse de la Raison ". La Raison se réalise dialectiquement, c'est-à-dire par son contraire, le non-sens et l'irrationalité (apparente) des hommes (passions, égoïsmes, violences, etc.) : " rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion " (ibidem, p. 109). L'Histoire est essentiellement conflictuelle (" les périodes de bonheur dans l'histoire sont ses pages blanches ", ibidem). Le devenir historique a lieu chaque fois qu'une crise (contradiction thèse-antithèse) trouve sa résolution (synthèse, qui est à la fois un dépassement et une conservation : " Aufhebung ").

L'action volontaire libre des individus est donc non seulement inutile, mais elle est même illusoire, puisque l'individu est en réalité pris dans le déterminisme universel du processus historique (" Les individus n'empêchent pas qu'arrive ce qui doit arriver ", ibidem). Plus radicalement, il faut admettre que l'histoire n'est faite ni par les hommes ni pour eux : elle est faite par Dieu (Providence) et pour Dieu.

• Enjeu :
Hegel rejoint ici une conception de l'histoire idéaliste
et religieuse (le réel obéit à la raison, à l'idéal). On la retrouve par exemple chez saint Augustin ou Leibniz. L'histoire est providence (gouvernement divin du cours des choses et de la destinée des êtres) ; théodicée (le monde étant le meilleur possible, rien de ce qui arrive n'est finalement mal et Dieu est innocent) ; finalisme ou téléologie (c'est la fin de l'histoire qui détermine son cours : " L'avenir est l'essence du présent ").

On peut critiquer le caractère religieux ou théologique de ces conceptions, radicalement orientées par la métaphysique chrétienne. Or la proposition " Dieu est " " appartient au domaine de la foi, et elle est indémontrable par la philosophie " (M. Conche, Vivre et philosopher, 1992, p. 108). On peut dès lors qualifier la conception hégélienne d'idéologie, si on entend par là " un système d'idées construit de manière à justifier une croyance donnée à l'avance " (ibidem, p. 109).

On peut aussi critiquer l'idéalisme hégélien (la force motrice de l'histoire est spirituelle : l'Idée). Pour K. Marx, notamment, le moteur de l'histoire est matériel : jeu entre les forces de production (ensemble des moyens matériels) et les rapports de production (relations sociales dans le processus de production), lutte des classes (matérialisme historique). Mais Marx accepte le principe hégélien d'un progrès dialectique et conflictuel de l'histoire. Il postule un Sens de l'histoire.

Mais ne peut-on pas craindre que l'idée même d'un Sens de l'histoire ou d'une fin de l'histoire ne soit " un principe d'arbitraire et de terreur " (Camus, L'homme révolté, Gallimard, p. 277) ? Sitôt qu'un groupe politique prétend détenir ce " Sens de l'Histoire ", il peut s'en réclamer pour imposer autoritairement son ordre à la société - au nom de son " bien ". Ce Sens semble passible de tout justifier... Ne faut-il pas dès lors reconnaître avec Cournot le caractère religieux de l'idée de progrès ? Et ainsi " ne pas s'étonner que le fanatisme y trouve un aliment " (Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, 1872) ?

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" Personne ne dira jamais que l'essence du cercle ou du triangle, en tant qu'elle est une vérité éternelle, a duré un temps plus long maintenant qu'au temps d'Adam. "

Spinoza, Pensées métaphysiques [1663], II, 1, dans OEuvres I, trad. Appuhn, Garnier-Flammarion, 1964, p. 358.

• Problématique :
Tout dépend-il de l'histoire (historicisme), ou quelque chose y échappe-t-il ? Plus précisément, la vérité est-elle soumise au devenir historique, ou lui est-elle étrangère ?

• Idée principale :
L'éternité du vrai échappe au temps, - donc à l'histoire.

• Explication :
L'essence du cercle ou du triangle, c'est ce par quoi ils sont ce qu'ils sont, et pas autre chose (un carré, une pivoine, etc.). L'essence d'une chose, c'est sa définition, l'ensemble des propriétés qui la définissent (pour le cercle : surface plane limitée par une courbe dont tous les points sont à égale distance d'un point appelé centre).

Certes, un long temps a passé depuis le " temps d'Adam " (Adam est, selon la Bible, le premier homme). Faut-il alors dire que l'essence d'une figure géométrique a davantage duré aujourd'hui qu'aux temps anciens ? Pourrait-elle même être de ce fait davantage vraie aujourd'hui qu'hier ? Non pas, car ce serait admettre " qu'une idée fausse est devenue vraie, et rien de plus absurde ne peut se concevoir " (Spinoza, Éthique, I, proposition 8, scolie 2). Il serait également absurde d'admettre qu'une vérité puisse devenir fausse : la vérité ne passe pas avec le temps. Une essence est donc une " vérité éternelle ", c'est-à-dire non soumise au temps. L'éternel, en effet, c'est ce qui est au-delà ou hors du temps. Il faut le distinguer du sempiternel ou du perpétuel qui, s'ils semblent durer toujours, n'en sont justement pas moins pris dans le temps.

L'essence du cercle ne résulte ni d'une histoire ni d'une évolution. Elle ne change ni ne vieillit avec le temps. C'est aussi le cas de la vérité de toute démonstration (raisonnement nécessaire). Par exemple, la démonstration du théorème de Pythagore (le carré de l'hypoténuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés) n'est pas désuète - et ne pourra jamais l'être ! Elle ne sera ni plus ni moins vraie avec le temps ou l'histoire.

Cette éternité du vrai vaut pour toute vérité possible. Exemptée de devenir, la vérité n'a pas d'histoire. Ce qui est vrai l'est absolument, c'est-à-dire éternellement, atemporellement, anhistoriquement.

• Enjeu :
L'enjeu, c'est de déterminer si les sciences ne sont que des produits de l'histoire, et en cela équivalentes entre elles, ou s'il y a en elle quelque chose qui échappe à l'histoire et qui permet de les départager. Autrement dit, la connaissance progresse-t-elle réellement dans l'histoire ? Pour qu'il y ait un progrès de la connaissance, il faut qu'elle se rapproche continûment de la vérité qui, elle, doit demeurer fixe.

Il faut donc distinguer la vérité (nécessairement hors de l'histoire) de la connaissance (toujours dans l'histoire). Si le théorème de Pythagore n'était pas connu avant les Grecs, il était cependant toujours déjà vrai, nécessairement vrai - et pour cela démontrable. De même, ce n'est pas l'héliocentrisme de Galilée qui cause la giration de la terre autour du soleil, mais c'est l'éternelle vérité de cette orbite qui a permis à Galilée de réfuter le géocentrisme. La vérité, c'est ce qui est (ce qui ne peut pas ne pas être : l'essence du triangle...) ou ce qui a été (ce qui ne peut pas ne pas avoir été : un fait historique...). Si la vérité changeait au cours du temps et de l'histoire, aucun progrès de la connaissance ou des sciences ne serait possible : nulle réfutation et nulle démonstration ne seraient jamais acquises. Il n'y aurait qu'une succession de " vérités " contradictoires et toutes également " vraies ". De même, on ne pourrait faire l'histoire de rien, puisque aucune vérité ne subsisterait du passé...

Ce n'est donc pas la connaissance (toujours historiquement déterminée) qui définit la vérité, mais la vérité (éternelle) qui définit la connaissance. Et c'est parce que la vérité est éternelle que la connaissance peut s'en approcher progressivement (aujourd'hui mieux qu'hier). Si tout, même la vérité, était historique, l'histoire comme science ne serait même pas possible ! Si la science ou la connaissance (de la vérité) ont une histoire, c'est parce que la vérité n'en a pas. Par l'éternité de la vérité, l'histoire des sciences est, selon le mot de Bachelard, " la plus irréversible des histoires ".

Au sommaire de ce dossier :

• L'essentiel
• Citations commentées
• Sujets problématisés
• Définitions