La nature et la culture


Extraits de textes


Sommaire :

Qu'est-ce que la nature ? Une définition possible (Descartes)
La nature est-elle la coutume ? (Pascal)
La nature est-elle égalitaire ? (Rousseau)
Insuffisance et imperfection de l'état de nature (Hegel)
"Vivre selon la nature"... ou selon la vie ? (Nietzsche)
Le double dépassement de la nature (Bataille)


Qu'est-ce que la nature ? Une définition possible

Descartes entend rompre avec l'antique et tenace personnification de la nature, et entérine de ce fait la révolution scientifique du XVIIe siècle. La nature n'est rien d'autre que la matière, intégralement offerte à la science (qui la réduit à des rapports mathématiques et à des lois) et à la technique. S'il la désacralise, il ne nie cependant pas sa création par Dieu, et limite tout de même par là son autonomie.

"Sachez donc, premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble, et sous cette condition que Dieu continue de la conserver en la même façon qu'il l'a créée. Car de cela seul qu'il continue ainsi de la conserver, il suit de nécessité qu'il doit y avoir plusieurs changements en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, être proprement attribuées à l'action de Dieu, parce qu'elle ne change point, je les attribue à la Nature ; et les règles suivant lesquelles se font ces changements, je les nomme les lois de la Nature."

René Descartes, Le Monde ou Traité de la lumière (1664), ch. VII, dans OEuvres philosophiques, t. I, éd. F. Alquié, Garnier, 1963, pp. 349-350.

La nature est-elle la coutume ?

Comment distinguer la nature de la culture, entendue comme coutume (usage, habitude) ? Pascal médite ici sur leur inextricabilité, et en vient à se demander s'il ne faut pas se résoudre à les identifier. Il faut donc se méfier des évidences du naturel.

"Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ? Une différente coutume nous donnera d'autres principes naturels, cela se voit par expérience ; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature, et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.
Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature ? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai grand'peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature."

Blaise Pascal, Pensées (1657-1662), fragments n° 92 et 93 de l'éd. Brunschvicg, Garnier-Flammarion, 1976, pp. 77-78.

La nature est-elle égalitaire ?

Rousseau conteste le préjugé attribuant l'origine des inégalités à la nature seule, et montre au contraire l'importance de la société, donc de la culture, dans leur constitution. C'est jeter toute la lumière sur le rôle fondamental de l'éducation et de la politique dans toute justice et injustice !

"Il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépend, viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l'esprit, et non seulement l'éducation met de la différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture ; car qu'un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu'ils feront l'un et l'autre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations et de genres de vie qui règnent dans les différents ordres de l'état civil avec la simplicité et l'uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d'homme à homme doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société, et combien l'inégalité naturelle doit augmenter dans l'espèce humaine par l'inégalité d'institution.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754), première partie, Gallimard, coll. Folio-Essais, 1985, pp. 90-91.

Insuffisance et imperfection de l'état de nature

Dans ce cours de philosophie, Hegel insiste, contre une certaine vision romantique des origines, sur l'urgence qu'il y a à sortir de la violence de l'état de nature. Il faut instituer le droit et l'État, conditions de la liberté véritable.

"L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit un État, car c'est seulement là que la relation de droit possède une effective réalité.
Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne tant le bonheur que la bonté morale. ll faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue comme telle de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règnent la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue-là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un comme l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. I1 est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état, où prédomine le vouloir raisonnable."

G. W. F. Hegel, Propédeutique philosophique (), trad. M. de Gandillac, Éd. de Minuit, coll. Arguments, 1963, p. 55.

"Vivre selon la nature"... ou selon la vie ?

Nietzsche réévalue ici le précepte moral stoïcien de vivre selon la nature. Il lui oppose la vérité chaotique de la nature, et lui assigne son seul sens possible : suivre le mouvement de la vie, qui nie la nature et s'affirme elle-même dans une certaine démesure.

"Vous voulez vivre " en accord avec la nature " ? Ô nobles Stoïciens, comme vous vous payez de mots ! Imaginez un être pareil à la nature, prodigue sans mesure, indifférent sans mesure, sans desseins ni égards, sans pitié ni justice, fécond, stérile et incertain tout à la fois, concevez l'indifférence elle-même en tant qu'elle est une puissance, comment pourriez-vous vivre en accord avec cette indifférence ? Vivre n'est-ce pas justement vouloir être autre chose que cette nature ? La vie ne consiste-t-elle pas à juger, préférer, être injuste, limité, à vouloir être différent ? Et à supposer que votre maxime " vivre en accord avec la nature " signifie au fond " vivre en accord avec la vie ", comment pourrait-il en être autrement ?"

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), Partie I, § 9, trad. C. Heim, Gallimard, coll. Folio-Essais, 1987, p. 27.

Le double dépassement de la nature

L'écrivain G. Bataille pose en principe le fait que l'homme, être de culture, est le négateur du donné naturel, que ce donné soit la nature extérieure ou sa propre animalité. Ces deux négations, travail et éducation, définissent indissociablement toute humanité,

"Je pose en principe un fait peu contestable : que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apportait pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations, que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme."

Georges Bataille, L'Érotisme, Éd. de Minuit, 1957, pp. 238-239.

Au sommaire de ce dossier

Introduction
La nature et la culture
Sujets problématisés
Citations
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