| Théorie
et expérience
Textes choisis
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Ni fourmi ni araignée, mais abeille (alliance de l'expérience et de la raison) Un conflit de méthode oppose les collectionneurs de faits empiriques (les empiriques) aux constructeurs de théories pures (les rationalistes). Mais il faut chercher le juste milieu, dont l'abeille présente la métaphore : à la fois butineuse et sécrétrice, elle synthétise activement les sucs collectés (les faits) en une nouvelle substance (la théorie). Bacon milite ainsi pour une nouvelle méthode en science, consacrant l'alliance de l'expérience et de la raison. " Les philosophes qui se sont mêlés de traiter les sciences se partageaient en deux classes, à savoir : les empiriques et les dogmatiques [1]. L'empirique, semblable à la fourmi, se contente d'amasser et de consommer ensuite ses provisions. Le dogmatique, tel que l'araignée, tisse des toiles dont la matière est extraite de sa propre substance. L'abeille garde le milieu ; elle tire la matière première des fleurs des champs et des jardins ; puis, par un art qui lui est propre, elle la travaille et la digère. La vraie philosophie fait quelque chose de semblable ; elle ne se repose pas uniquement, ni même principalement sur les forces naturelles de l'esprit humain, et cette matière qu'elle tire de l'histoire naturelle [2] et des expériences mécaniques, elle ne la jette pas dans la mémoire telle qu'elle l'a puisée dans ces deux sources, mais après avoir aussi travaillé et digéré elle la met en magasin. Ainsi notre plus grande ressource et celle dont nous devons tout espérer, c'est l'étroite alliance de ces deux facultés : l'expérimentale et la rationnelle, union qui n'a point encore été formée [3]. "
Francis Bacon, Novum Organum (1620), livre I, aphorisme 95 (traduction Buchon, dans OEuvres philosophiques, morales et politiques de François Bacon, 1836, p. 301). [1] Dogmatique : qui admet la valeur de la connaissance humaine, sans l'avoir mise en question, et notamment sans la confronter à l'expérience, en ayant toute confiance en la seule raison (= rationalistes). [2] L'histoire naturelle est l'ancien nom des sciences naturelles. En grec, historia signifie enquête (d'où notre historien, qui enquête sur le passé...). [3] Bacon s'oppose surtout ici la scolastique, c'est-à-dire à la philosophie officielle de son temps, qui acclimate pour l'essentiel la pensée d'Aristote à l'idéologie chrétienne, avec souvent un goût prononcé pour la complication, l'abstraction et la fixité des dogmes.
L'expérience scientifique est d'abord mentale et imaginaire Quand il s'agit de connaître les causes réelles des phénomènes, l'esprit doit prendre les devants. En effet, il ne saurait recevoir passivement les impressions sensibles, comme il le fait généralement dans l'expérience banale. Il doit au contraire intervenir activement, en imaginant des hypothèses explicatives, en se poser des questions, en concevant des expériences et en anticipant leurs résultats. Notons qu'en ce sens l'imagination n'est en rien la " folle du logis " (Pascal), mais plutôt l'indispensable alliée de l'esprit questionnant et la cheville ouvrière de la recherche scientifique. " L'expérimentation à elle seule est incapable de découvrir la (ou les) causes d'un phénomène. Dans tous les cas, il faut prolonger le réel par l'imaginaire, et éprouver ensuite ce halo d'imaginaire qui complète le réel. Ce saut dans l'imaginaire est fondamentalement une opération " mentale ", un Gedankenexperiment, et aucun appareil ne peut y suppléer. Claude Bernard, fort lucidement, avait bien vu cet aspect, et dans son schéma : Observation-Idée-Expérimentation, le processus psychologique créant l'idée est laissé dans une totale obscurité, mais il insiste sur sa nécessité (contre Bacon qui prétendait que l'expérience répétée pouvait fournir - par induction - l'idée de la loi). Autrement dit, l'expérimentation, pour être scientifiquement significative, ne dispense pas de penser. Il est sans doute exact que certains des plus brillants résultats expérimentaux de notre siècle ont été l'effet d'erreurs, d'actes manqués, voire de simples hasards, comme la contamination accidentelle de colonies bactériennes par le Penicillium notatum [1]. Mais on serait bien en peine de justifier socialement le maintien du formidable appareil expérimental qui caractérise notre époque par le bricolage ou l'erreur féconde, et en tout cas ces arguments seraient difficilement compatibles avec l'expression " méthode expérimentale ". [...] Concluons : l'expérience est guidée soit par un besoin technologique immédiat (par exemple : tester les propriétés de tel ou tel matériau sous telle ou telle condition) ou par une hypothèse, fruit d'une expérience mentale (Gedankenexperiment) qui la précède et dont on veut éprouver l'adéquation au réel. C'est dire que toute expérience est réponse à une question, et si la question est stupide, il y a peu de chances que la réponse le soit moins. " René Thom [mathématicien et épistémologue], dans l'ouvrage dirigé par J. Humburger, La Philosophie des sciences aujourd'hui, de l'académie des Sciences, Éd. Bordas-Gauthier-Villars, 1986, pp. 12-17. [1] En 1928, de retour de vacances, Alexander Fleming remarque que ses cultures de staphylocoques (bactéries) sont envahies par un microscopique champignon, le Penicillium notatum (sur lequel travaille un laboratoire voisin), et qu'autour de ces colonies le staphylocoque ne se développe pas. Il émet l'hypothèse qu'une substance sécrétée par le champignon en est responsable, qu'il appelle " pénicilline " et qui conduira à l'invention des antibiotiques dans les années 40. " Ne négligez jamais une apparence ou un événement extraordinaire ; c'est généralement une fausse alarme, mais cela peut être une vérité importante " (A Fleming).
Une méthode critique commune à toute science Popper partage avec le positivisme de Comte l'idée que toute science, quel que soit son objet (sciences de la nature ou sciences de l'homme), doit procéder selon la même méthode expérimentale. Pour Popper, cette méthode consiste à mettre à l'épreuve de la critique des faits les hypothèses avancées pour résoudre les problèmes posés. Toute théorie doit s'exposer au risque de la réfutation par l'expérience, sans quoi elle ne peut être scientifique. C'est cette méthode qui garantit l'objectivité de la science. " a) La méthode des sciences sociales aussi bien que des sciences physiques et naturelles consiste à mettre à l'épreuve des essais de solution [...] des problèmes qui constituent leur point de départ. Des solutions sont proposées et critiquées. Lorsqu'un essai de solution n'est pas accessible à la critique factuelle [1], il est éliminé du même coup comme non scientifique, même si ce n'est peut-être que provisoire [2].
b) Lorsqu'il est accessible à une critique factuelle, nous tentons de le réfuter ; car toute critique consiste en tentatives de réfutation.
c) Lorsqu'un essai de solution est réfuté par notre critique, nous faisons un autre essai. d) Lorsqu'un essai de solution résiste à la critique, nous l'acceptons provisoirement. Nous l'acceptons surtout comme méritant d'être discuté et critiqué plus avant. e) La méthode de la science est donc une méthode dans laquelle un essai (ou une idée) de solution mis en avant sont contrôlés par la critique la plus impitoyable. C'est une mise en oeuvre critique de la méthode par essais et erreurs. f) Ce qu'on appelle objectivité de la science réside dans l'objectivité de la méthode critique. Ceci signifie avant tout qu'aucune théorie n'est soustraite à la critique et que les instruments logiques de la critique - la catégorie de la contradiction logique [3] - sont objectifs. " Karl Popper, " La logique des sciences sociales ", traduction M. Dewitte, dans De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales (1969), Complexe, 1979, p. 77. [1] C'est-à-dire la critique des faits, tels que l'expérience nous les fait observer. [2] Par exemple, les théorie de Copernic ou d'Einstein ne se sont imposées que progressivement, car elles n'offraient pas au début de bons arguments et présentaient diverses difficultés. Certains scientifiques avaient donc de bonnes raisons de ne pas les accepter immédiatement. [3] En effet, soumettre une théorie à la critique consiste à chercher des faits qui pourraient la contredire (contre-exemples), directement ou dans ses conséquences.
Au sommaire de ce dossier : L'essentiel Citations
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