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LA VERITE
Extraits de textes Platon examine le cas de l'opinion droite ou de l'opinion vraie. Si elle est droite ou vraie, c'est qu'elle tombe occasionnellement juste. Cependant, elle ne sait pas dire pourquoi elle est juste. Ne sachant pas ce qui la fonde (n'étant pas fondée), elle est instable. Tant qu'elle n'avance pas ses raisons, elle demeure une simple opinion et n'accède pas au statut de véritable connaissance ou savoir. Suivre des opinions droites, c'est ressembler à un aveugle qui suit son droit chemin. La connaissance, au contraire, tire son assurance et sa stabilité du raisonnement qui fournit l'explication de la chose considérée. "Diotime - T'imagines-tu [...] que celui qui n'est pas un expert est stupide ? N'as-tu pas le sentiment que, entre science et ignorance, il y a un intermédiaire ? Socrate - Lequel ? Diotime - Avoir une opinion droite, sans être à même d'en rendre raison. Ne sais-tu pas [...] que ce n'est là ni savoir - car comment une activité, dont on n'arrive pas à rendre raison, saurait-elle être une connaissance sûre ? - ni ignorance - car ce qui atteint la réalité ne saurait être ignorance. L'opinion droite est bien quelque chose de ce genre, quelque chose d'intermédiaire entre le savoir et l'ignorance." Platon, Le Banquet, 202a, trad. Brisson, GF, 1998. Autres références : Le Ménon, 85b-86b (opinion, connaissance et réminiscence ; un extrait commenté) ; 99bc (lorsque l'action seule est en question, la " bonne opinion " - eudoxa - équivaut-elle à la science ?) ; Théétète, 189a-192c (sur l'opinion vraie ou fausse et la pensée) ; Philèbe, 21 a-c ; République, V, 476c-480a (sur l'ignorance, l'opinion et la connaissance).
Le vrai n'est pas le réel, mais l'accord de nos idées avec lui. Les choses ne sont en elles-mêmes ni vraies ni fausses : elles sont réelles, ou elles ne sont pas. Ce sont les idées que nous avons des choses et les jugements que nous formons sur elles qui sont vrais ou faux. On confond pourtant souvent la vérité et la réalité. Spinoza retrace l'origine de cette confusion. Voir la section du cours correspondante. Pour comprendre ces deux choses, le Vrai et le Faux, nous commencerons par la signification de ces mots ; ce qui nous permettra de voir que ce ne sont que des dénominations extrinsèques des choses et qu'on ne peut les leur attribuer qu'en rhéteur. Mais comme c'est le vulgaire qui a d'abord trouvé les mots que les philosophes emploient ensuite, il appartient à celui qui cherche la signification première d'un mot de se demander ce qu'il a d'abord signifié pour le vulgaire ; surtout en l'absence d'autres causes qu'on pourrait tirer de la nature du langage. La première signification de Vrai et de Faux semble avoir son origine dans les récits ; et l'on a dit vrai un récit, quand le fait raconté était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n'était arrivé nulle part. Plus tard, les philosophes ont employé le mot pour désigner l'accord d'une idée avec son objet ; ainsi, l'on appelle idée vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse, celle qui montre une chose autrement qu'elle n'est en réalité. Les idées ne sont pas autre chose en effet que des récits ou des histoires de la nature dans l'esprit. Et de là on en est venu à désigner de la même façon, par métaphore, des choses inertes ; ainsi, quand nous disons de l'or vrai ou de l'or faux, comme si l'or qui nous est présenté racontait quelque chose sur lui-même, ce qui est ou n'est pas en lui. Spinoza, Pensées métaphysiques (1663), 1er partie, chap. VI, Gallimard, " La Pléiade ", trad. R. Caillois. Vérité de fait, vérité de raison La raison peut établir la nécessité de certaines relations d'idées. Au terme d'une démonstration, elle peut connaître la vérité (formelle) avec une pleine certitude. Mais un fait est toujours contingent : il existe sans nécessité logique, et son contraire est toujours possible ou non contradictoire. La raison ne peut donc espérer, concernant la réalité empirique, qu'une vérité (matérielle) plus ou moins probable. La raison est ici renvoyée de la connaissance démonstrative à la croyance expérimentale. Voir le schéma sur les différentes vérités. Tous les objets de la raison humaine ou de nos recherches peuvent se diviser en deux genres, à savoir les relations d'idées et les faits. Du premier genre sont les sciences de la géométrie, de l'algèbre et de l'arithmétique et, en bref, toute affirmation qui est intuitivement ou démonstrativement certaine. Le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux côtés, cette proposition exprime une relation entre ces figures. Trois fois cinq est égal à la moitié de trente exprime une relation entre ces nombres. Les propositions de ce genre, on peut les découvrir par la seule opération de la pensée, sans dépendre de rien de ce qui existe dans l'univers. Même s'il n'y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature, les vérités démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence. Les faits, qui sont les seconds objets de la raison humaine, on ne les établit pas de la même manière ; et l'évidence de leur vérité, aussi grande qu'elle soit, n'est pas d'une nature semblable à la précédente. Le contraire d'un fait quelconque est toujours possible, car il n'implique pas contradiction et l'esprit le conçoit aussi facilement et aussi distinctement que s'il concordait pleinement avec la réalité. Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition n'est pas moins intelligible et elle n'implique pas plus contradiction que l'affirmation: il se lèvera. Nous tenterions donc en vain d'en démontrer la fausseté. Si elle était démonstrativement fausse, elle impliquerait contradiction et l'esprit ne pourrait jamais la concevoir distinctement. David Hume, Enquête sur l'entendement humain (1748), section IV, trad. A. Leroy, Aubier, 1947, pp. 70-71. L'opinion peut être le contraire de la pensée Le rationalisme de Bachelard s'affirme ici. La connaissance scientifique ne s'élabore nullement dans le prolongement de l'opinion, mais en rupture radicale avec elle. L'opinion ne donne lieu à aucun savoir : elle est toujours l'obstacle ou l'erreur à dépasser. Les premiers mouvement de l'esprit témoignent davantage de nos intérêts que de la vérité des choses. La connaissance n'est jamais donnée, mais conquise grâce aux problèmes que la raison sait poser à l'expérience. L'objectivité est une conquête. La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique (1938), Vrin, coll. " Bibliothèque des textes philosophiques ", 1993, p. 14. La connaissance conjecturale, ou la vérité indéfiniment approchée La science émet des conjectures ou des hypothèses. Mais l'expérimentation ne peut établir que leur fausseté, et non leur vérité (c'est-à-dire leur nécessité) : elle ne permet que des réfutations. En effet, la nécessité d'une théorie ne pourrait être vérifiée que par des expériences infinies - alors qu'une seule expérience contradictoire suffit à réfuter un énoncé universel (de type : " Tous les A sont B "). Il n'y a donc pas de certitude absolue concernant la vérité, mais seulement un progrès de nos conjectures, c'est-à-dire de la résistance des théories aux falsifications. Connaître, c'est ne cesser de corriger ses erreurs. La connaissance, et la connaissance scientifique tout particulièrement, progresse grâce à des anticipations non justifiées (et impossibles à justifier), elle devine, elle essaie des solutions, elle forme des conjectures. Celles-ci sont soumises au contrôle de la critique, c'est-à-dire des tentatives de réfutation qui comportent des tests d'une capacité critique élevée. Elles peuvent survivre à ces tests mais ne sauraient être justifiées de manière positive : il n'est pas possible d'établir avec certitude qu'elles sont vraies, ni même qu'elles sont "probables" (au sens que confère à ce terme le calcul des probabilités). La critique de nos conjectures est déterminante : en faisant apparaître nos erreurs, elle nous fait comprendre les difficultés inhérentes au problème que nous tentons de résoudre. C'est ainsi que nous acquérons une meilleure connaissance de ce problème et qu'il nous devient possible de proposer des solutions plus concertées : la réfutation d'une théorie - c'est-à-dire de toute tentative sérieuse afin de résoudre le problème posé - constitue toujours à elle seule un progrès qui nous fait approcher de la vérité. Et c'est en ce sens que nos erreurs peuvent être instructives. A mesure que nous tirons des enseignements de nos erreurs, notre connaissance se développe, même s'il peut se faire que jamais nous ne connaissions, c'est-à-dire n'ayons de connaissance certaine. Puisque notre connaissance est susceptible de s'accroître, il n'y a là aucune raison de désespérer de la raison. Et puisque nous ne saurions jamais avoir de certitude, rien n'autorise à se prévaloir en ces matières d'une quelconque autorité, à tirer vanité de ce savoir ni à faire preuve, à son propos, de présomption. Celles de nos théories qui se révèlent opposer une résistance élevée à la critique et qui paraissent, à un moment donné, offrir de meilleures approximations de la vérité que les autres théories dont nous disposons, peuvent, assorties des protocoles de leurs tests, être définies comme "la science" de l'époque considérée. Comme aucune d'entre elles ne saurait recevoir de justification positive, c'est essentiellement leur caractère critique et le progrès qu'elles permettent - le fait que nous pouvons discuter leur prétention à mieux résoudre les problèmes que ne le font les théories concurrentes - qui constituent la rationalité de la science. Karl Popper, Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique (1963), trad. M.-I. et M. B. de Launay, Payot, 1985, Avant-propos, pp. 9 sq. C'est dans ce rapport, présenté à la toute jeune Assemblée législative dans la fièvre d'avril 1792, que Condorcet préconise une école laïque, gratuite (quoique non obligatoire). En effet, l'ignorance expose à la tromperie, par laquelle tout pouvoir tend à asseoir sa domination. Un peuple ne peut donc être souverain qu'en étant éclairé. La démocratie et la liberté politique supposent donc la libre recherche et l'instruction de la vérité. En général, tout pouvoir, de quelque nature qu'il soit, en quelques mains qu'il ait été remis, de quelque manière qu'il ait été conféré, est naturellement ennemi des lumières. On le verra flatter quelquefois les talents, s'ils s'abaissent à devenir les instruments de ses projets ou de sa vanité : mais tout homme qui fera profession de chercher la vérité et de la dire, sera toujours odieux à celui qui exercera l'autorité.[...] Il n'est pas nécessaire de fouiller dans les archives de l'histoire pour être convaincus de cette triste vérité ; dans chaque pays, à chaque époque, il suffit de regarder autour de soi. Tel doit être, en effet, l'ordre de la nature ; plus les hommes seront éclairés, moins ceux qui ont l'autorité pourront en abuser, et moins aussi il sera nécessaire de donner aux pouvoirs sociaux d'étendue ou d'énergie. La vérité est donc à la fois l'ennemie du pouvoir comme de ceux qui l'exercent ; plus elle se répand, moins ceux-ci peuvent espérer tromper les hommes ; plus elle acquiert de force, moins les sociétés ont besoin d'être gouvernées. Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, Ve Mémoire sur l'Instruction publique (1792), dans Écrits sur l'Instruction publique, vol. I, Edilig, 1989, pp. 227-228.
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