LA VERITE

La vérité

A. Que désigne la vérité ?

La vérité s'entend comme être ou comme relation (de correspondance ou de cohérence).

La vérité-correspondance relève du langage et du jugement.

Relation entre la vérité formelle et la vérité matérielle.

La pensée a-t-elle besoin de la vérité ?

Penser au nom de la vérité : de l'opinion à la raison.

Désirer et reconnaître la valeur de la vérité.

La vérité s'entend comme être ou comme relation (de correspondance ou de cohérence).

(schéma récapitulatif et citation de Thomas d'Aquin)

1) La vérité, c'est d'abord ce qui est, le réel (en latin, la veritas essendi : vérité de l'être). Dire " c'est vrai ", c'est dire " c'est réel, cela existe ". Puisque la vérité est l'adéquation de soi à soi, il faut dire que tout ce qui existe est vrai. Même une erreur ou une illusion sont vraies, au sens où elles existent vraiment comme erreur ou comme illusion.

2) La vérité, c'est aussi ce qui correspond exactement à ce qui est (veritas cognoscendi : vérité de la connaissance). Elle ne caractérise pas alors le réel, mais soit :

a) La relation d'adéquation ou de correspondance entre la pensée et ce qui est, entre l'idée et la chose (la scolastique médiévale parle d'adæquatio rei et intellectus). Est vraie la pensée qui dit ce qui est comme cela est (c'est alors une connaissance). On parle en ce sens de vérité matérielle ou de vérité de fait.

b) L'accord de la pensée avec elle-même. On parle en ce sens de vérité logique, de vérité formelle ou de vérité de raison. On parle encore de validité de la pensée. Voir Hume.

N.B. 1 : La cohérence formelle de la pensée repose sur trois principes :

1) l'identité (une chose est ce qu'elle est) ;

2) la non-contradiction (une chose n'est pas ce qu'elle n'est pas, ou : une même chose ne peut pas être et ne pas être en même temps sous le même rapport) ;

3) le tiers exclu (une chose est ou n'est pas, il n'y a pas de troisième possibilité).

N.B. 2 : Les principes de la pensée permettent toute démonstration, donc tout savoir. Mais ils sont indémontrables, car demander leur preuve mènerait à une régression à l'infini. La raison doit-elle alors s'incliner devant leur évidente certitude ? Ou doit-elle plutôt reconnaître, dans son impuissance à prouver les principes, l'argument décisif en faveur de sa propre incertitude et du doute porté sur toute démonstration ?

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La vérité-correspondance relève du langage et du jugement.

La vérité-correspondance ne concerne pas l'objet dont on parle, mais ce qu'on en dit (voir Hobbes). Elle ne caractérise pas le réel, mais les propositions énoncées à son propos. Elle relève du langage ou des croyances sur la réalité.

Par exemple, ce n'est pas l'ami qui est " vrai ", mais ma croyance (s'exprimant par diverses propositions) que je peux compter sur lui. De même, un " faux " Picasso est tout aussi réel qu'un Picasso véritable. Ce qui est faux ici, c'est la croyance ou la proposition implicite " ce tableau est un Picasso ".

Certains usages du langage ne relèvent cependant ni de la vérité ni de la fausseté : une question ou un ordre, par exemple, ne sont ni vrais ni faux - de même que les jugements de valeur (voir plus bas).

C'est que la vérité ou l'erreur ne concernent que le langage descriptif, quand on affirme ou nie quelque chose à propos d'un objet (le sujet de la phrase). C'est juger : c'est dire quelque chose d'une autre chose ou de quelqu'un, et penser que l'on dit vrai. La vérité désigne ainsi une relation de conformité entre un jugement et son objet. En clair : la proposition " il neige " n'est vraie que si, en fait, il neige. Voir le texte de Spinoza.

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Relation entre la vérité formelle et la vérité matérielle.

Certaines propositions peuvent être toujours vraies en vertu de leur seule forme logique. La cohérence suffit alors à établir la vérité ou la validité de la pensée : on parle de vérités de raison, de vérités nécessaires, de vérités identiques (voir Leibniz, Nouveaux Essais, VI, 2), ou encore de tautologies (en grec : " répétition du même ").

Par exemple, la proposition " Tous les canards sont des canards " est toujours vraie, du fait de sa structure logique. Elle est vraie indépendamment des faits et même de la signification des termes (ainsi, " Tous les yarglâs sont des yarglâs " est également toujours vraie...).

La vérité est ici connue a priori, sans recourir à l'expérience. Mais, sans doute pour la même raison, les vérités de raison ne nous apprennent rien sur le monde !

On dira que la vérité formelle est une condition nécessaire mais non suffisante de la vérité matérielle. Nécessaire, car certes une pensée contradictoire n'exprimerait aucun état possible du réel, et ne saurait donc lui correspondre (par exemple, une phrase syntaxiquement mal construite n'est ni vraie ni fausse...). Mais pas suffisante, car une pensée sans contradiction interne peut tout aussi bien ne correspondre à rien ou contredire la réalité. En plus de sa cohérence formelle, une vérité portant sur ce qui existe suppose donc d'être vérifiée par l'expérience.

Par exemple, on ne peut établir la vérité de l'affirmation " CoinCoin est un canard " qu'a posteriori, c'est-à-dire qu'après une enquête empirique. Il n'y a en effet nulle nécessité logique à ce que CoinCoin soit un canard (on peut concevoir sans contradiction qu'il est un cygne). C'est là une vérité contingente ou non nécessaire, c'est-à-dire dont le contraire est possible ou non contradictoire. Voir la citation de Leibniz.

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La pensée a-t-elle besoin de la vérité ?

La sophistique ou la négation de la vérité au profit du désir et de la force.

Peut-on, pour penser, se passer de la vérité et affirmer que rien n'est vrai ? C'est ce que fait la sophistique. Est sophistique toute pensée soumise à autre chose qu'à la vérité et qu'à la raison, ou qui soumet celles-ci à la force, à l'intérêt, au désir, à l'idéologie, - bref, à autre chose qu'elles-mêmes. Mais nier la vérité, c'est ne plus reconnaître aucune mesure commune aux pensées. Comme Protagoras, c'est affirmer que " l'homme est la mesure de toute choses ". De sorte que " ce qui paraît à chacun est la réalité même " (Aristote, Métaphysique, K, 6 ; voir aussi Platon, Théétète, 152a). La " vérité " devient relative à chacun (relativisme). Mais alors, comment départager les opinions, si ce n'est pas par la vérité ? Réponse : par la force et l'intérêt. On choisira les opinions et les interprétations les plus avantageuses pour l'individu et la collectivité (voir Nietzsche). Ce règne de l'opinion est celui des désirs, que ce soit ceux du sujet ou ceux de la société.

Mais penser selon ses désirs, est-ce vraiment penser ? Remarquons que, parce qu'elle ignore ses propres raisons, l'opinion se croit sans cause, et le sujet croit alors la penser librement (voir l'analyse de la liberté par Spinoza). De là sans doute la grande prise qu'offre l'opinion aux manipulations et aux instrumentations. Elle est l'arme privilégiée du pouvoir et de la domination. Ainsi, la rhétorique entend-elle dominer par la séduction de l'opinion. Et finalement, le but profond de la sophistique n'est-il pas de faire admettre que, si l'on peut penser n'importe quoi, alors on peut dire et faire n'importe quoi ? C'est une forme de nihilisme : rien n'a de valeur et tout se vaut (voir Nietzsche). Le sophiste instrumente la raison et la vérité pour servir ses intérêts personnels (voir le Gorgias de Platon).

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Penser au nom de la vérité : de l'opinion à la raison.

Cela ne donne pourtant pas raison à l'opinion, puisqu'elle ne peut pas donner ses raisons. Et s'il lui arrive de dire la vérité, cela n'en fera jamais rien de plus qu'une opinion droite - non pas une connaissance (voir Aristote et les précisions sur Platon).

L'opinion n'est pas une véritable pensée : elle ne s'interroge ni sur le monde ni sur elle-même (ce qu'elle est, ce qu'elle pense). Pour elle, tout va de soi. Mais son absence d'inquiétude ou de doute n'est pas l'expression d'une certitude issue d'une examen rationnel. Elle traduit plutôt une adhésion spontanée, habituelle et non réfléchie aux apparences et aux croyances. Or, on ne sait pas vraiment ce qu'on pense avant de pouvoir en donner des raisons résistant au questionnement rationnel (voir Conche).

Finalement, le relativisme de la vérité se détruit lui-même : il se contredit quand il se présente comme vrai (non relatif), - le silence serait ici plus avisé. Et la sophistique dissout la pensée : sans la vérité, toutes les pensées et tous les discours s'équivalent et s'annulent les uns les autres. On peut alors tout dire de tout, ce qui revient à ne rien dire ni penser de rien !

C'est pourquoi la pensée suppose la vérité. Cela ne réfute sans doute pas la sophistique, mais cela seul rend possible la pensée. Penser, c'est se soumettre à la vérité, reconnue comme universelle et objective (voir Spinoza[lien sur la citation n° 1]). C'est faire le choix de la raison, et accepter d'exposer sa pensée à la réfutation (voir l'éloge du dialogue par Platon). Ce fut le choix des Lumières (voir Kant), et - malgré Nietzsche - ce sera toujours le désir et le choix du philosophe.

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Désirer et reconnaître la valeur de la vérité.

Certes, il faut désirer la vérité pour la chercher (voir Platon). Mais la désirons-nous parce que nous connaissons la vérité de sa valeur ? Ou n'a-t-elle de valeur que par notre désir ? Deux grandes réponses s'opposent ici, qui sont deux grandes conceptions du désir et de la valeur. Selon Platon, c'est la valeur de l'objet désiré qui suscite le désir. Si le Vrai nous attire comme le suprêmement désirable, c'est qu'il est aussi le Bien et le Beau en soi (voir le dossier sur l'allégorie de la caverne). Selon Spinoza, au contraire, nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons : la valeur provient du désir (voir le texte). C'est donc le désir, et non pas la raison, qui nous pousse vers la vérité. Si nous désirons ardemment le vrai, c'est par amour et curiosité (Hume, Traité de la nature humaine, livre II, III, 10).

N.B. : Distinguons alors le jugement de vérité (connaissance de ce qui est) et le jugement de valeur (désir de ce qui doit être). Un jugement de valeur ne peut donc pas avoir raison, ni faire l'objet d'une démonstration !

Mais désirer la vérité, c'est désirer connaître les choses telles qu'elles sont, et non pas telles qu'on les désire. Aimer la vérité, ce n'est pas désirer que ce qu'on aime soit vrai - c'est plutôt se préparer au contraire ! Car la vérité n'obéit qu'à elle-même, et " il la faut aimer pour elle-même " (Montaigne, Essais, II, 17). Chercher la vérité suppose donc de se déprendre de sa propre finitude[citation de Spinoza n°5] (en visant " l'universalité du concept "). Et c'est renoncer à nos illusions, - qui sont toujours des croyances dérivées de nos désirs (prendre ses désirs pour la réalité : voir le texte de Freud).

La lucidité exige d'accepter que la vérité ne corresponde pas à nos désirs (voir Conche). Cela ne va pas sans un certain courage. Se sentir obligé par la vérité (" la vérité, et encore la vérité ", comme dit Freud), c'est donc finalement un choix éthique, qui engage notre liberté. C'est même un choix politique.

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Au sommaire de ce dossier :

L'essentiel
Que désigne la vérité
Notre rapport à la vérité: scepticisme et dogmatisme

Citations
Sujets problématisés
Extraits de textes