6 février 1934 : les Français divisés face à la crise des années trente

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus
Type : Etude critique de document(s) | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
6 février 1934 : les Français divisés face à la crise des années trente

Médias et opinion publique

Corrigé

9

Histoire

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Sujet inédit

étude critique de documents

>Après avoir présenté les documents et leur contexte, montrez et expliquez l’intensité des divisions de l’opinion publique française en février 1934.

Document 1

Le 6 février 1934 vu par la presse


Document 2

Le témoignage d’un chroniqueur proche des Ligues

« Le 6 février, dans la soirée, tandis que le plus effroyable tumulte régnait au Palais Bourbon, au-dehors la manifestation grandiose des patriotes exaspérés dégénérait en une bataille de rues telle que Paris, depuis longtemps, n’en avait pas vu. Les ordres brutaux du président du Conseil et du ministre de l’Intérieur déchaînèrent la police, la garde mobile, sur les anciens combattants porteurs de leurs drapeaux et de leurs insignes, sur les Jeunesses Patriotes1 précédées des élus de la capitale. Des morts, des centaines de blessés jonchaient la place de la Concorde et les voies adjacentes. Du côté des Tuileries, on voyait paraître le drapeau rouge et les mines sinistres de ses sectateurs. Le ministère Daladier qui a ensanglanté Paris ne pouvait pas gouverner la France : elle ne lui pardonnerait pas d’avoir employé son armée à sauver les amis de Stavisky2. M. Chautemps3 avait glissé dans la boue, M. Daladier tomba dans le sang. Le 7, Paris apprit avec satisfaction la démission du cabinet. »

René Pinon, « Chronique de la quinzaine »,
Revue des deux mondes, 15 février 1934.

1. Ligue d’extrême droite, militant pour un régime autoritaire.

2. Impliqué dans une affaire de détournement de fonds, il se suicide au moment de son arrestation. L’affaire fait scandale et provoque la chute du gouvernement Chautemps.

3. Camille Chautemps : député radical-socialiste, président du Conseil en 1933-1934.

Lire la consigne

La consigne impose trois activités : une présentation des documents, l’énonciation des informations qu’ils fournissent (« montrez ») et une « explication » par recours aux connaissances personnelles. Le sujet se limite aux « divisions » de l’opinion publique, à savoir les différences politiques susceptibles d’opposer les Français. Mais le sujet porte surtout sur « l’intensité » de ces divisions. Il faudra donc dégager un terme capable de caractériser cette intensité.

Analyser les documents

Les deux documents (la une du journal L’Ouest-Éclair et un extrait d’une chronique publiée dans la Revue des deux mondes) sont de type témoin. Ils exposent des points de vue portant sur les événements survenus à Paris le 6 février 1934. Ces opinions sont exprimées à chaud, dès le 8 pour le premier document, le 15 pour le second.

À l’occasion d’un changement de gouvernement et au moment où le nouveau président du Conseil (Édouard Daladier) présente à l’Assemblée nationale son discours de politique générale, une manifestation d’anciens combattants tourne à l’émeute place de la Concorde.

Les deux documents témoignent de la gravité du moment (« sanglantes émeutes », « nombreux morts », « bataille de rues », « démission du cabinet »…). Mais si L’Ouest-Éclair se limite à énoncer les faits, René Pinon laisse paraître son indignation et son parti pris en faveur des ligues. Le vocabulaire utilisé oppose le caractère positif de la manifestation (elle est « grandiose ») et légitime (les « patriotes » sont « exaspérés ») à la violence du pouvoir (« ordres brutaux du président du Conseil ») et de ses soutiens (« les mines sinistres de ses sectateurs »).

Organiser la réponse

Après avoirposé le sujet en rappelant les faits, la réponse peut s’organiser en deux parties. L’une pour souligner la radicalité des positions (gestion sanglante de la crise, exaspération de l’opposition) ; l’autre pour expliquer, par le contexte, le fossé qui divise les Français.

Corrigé

Le 6 février 1934, tandis qu’Édouard Daladier expose son programme de politique générale devant l’Assemblée nationale, les Croix-de-Feu organisent une manifestation pour dénoncer les scandales qui entachent la République. Soudain, des coups de feu retentissent, des hommes tombent, le sang coule. La tragédie contraint le président du Conseil à démissionner avant même d’avoir commencé à gouverner. En quoi ces événements témoignent-ils de la crise que traverse le pays et de l’intensité des divisions de l’opinion publique ?

Les documents (la une d’un journal républicain, L’Ouest-Éclair, parue le 8 février et la chronique de René Pinon publiée dans La Revue des deux mondes) permettent de mesurer les clivages idéologiques qui opposent les Français. La manière dont ils présentent la situation reflète les divergences qui affectent l’opinion publique. Les commentaires qu’ils énoncent apportent aussi un début d’explication que le contexte peut confirmer.

La manifestation a mal tourné. De « nombreux morts » (17 dont un gendarme), des « centaines de blessés » sont à déplorer. Ce lourd bilan choque les Français. Pour L’Ouest-Éclair, la crise est qualifiée de « grave ». Le ton amer, voire agressif, employé par René Pinon montre un homme scandalisé par les événements.

Journal républicain, L’Ouest-Éclair expose froidement les faits. Le ton n’en est pas moins inquiet. C’est une « nouvelle » crise qui secoue le pays. Il y en a eu d’autres. Cette « nouvelle » crise pourrait être fatale. Si la une ne laisse paraître aucune indignation, un titre appelle une réaction salutaire : le journal semble espérer « un gouvernement de salut national ». Ce sont là des mots qui traduisent un sentiment d’urgence et une volonté d’action. C’est un appel à l’unité nationale, celui que l’on sollicite quand la patrie est en danger.

La réaction de René Pinon est plus radicale. La dénonciation du gouvernement, jugé responsable des violences (« les ordres brutaux du président du Conseil déchaînèrent la police »), et la satisfaction affichée de le voir « tomber » trahissent l’exaspération de l’auteur, la même qu’il prête aux manifestants. La mise en cause (non justifiée) de la gauche incarnée par la référence au « drapeau rouge » porté par de dangereux diviseurs (« les sinistres sectateurs ») s’oppose au soutien donné aux ligues d’extrêmes droites (les « Jeunesses patriotes ») apparentées aux « élus de la capitale » qui les précèdent et, ainsi, légitimeraient. Le propos renvoie clairement à des rivalités ­idéologiques extrêmes, peu compatibles avec les idéaux de la République. Entre la violence avérée des événements qu’ils relatent et les réactions exacerbées qu’ils diffusent, les documents témoignent des divisions irréductibles de l’opinion.

Cette division radicale prend sa source dans la crise économique qui affecte le pays depuis plusieurs années déjà. Le scandale de l’affaire Stavisky évoqué par René Pinon n’a fait qu’exacerber l’indignation générale, diffusant un climat délétère dont se nourrit l’antiparlementarisme des ligues. Mais l’intensité des divisions de l’opinion renvoie surtout à la radicalité des solutions proposées par les partis pour mettre fin à la crise. Le contexte international (montée des fascismes, accession d’Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933) encourage les organisations politiques tentées par la mise en place de régimes autoritaires. Cette montée en puissance de l’extrême droite crispe les partis républicains qui craignent pour la démocratie. Ces inquiétudes amplifient les risques de dérapages, dont la tragédie du 6 février est l’exemple type.

Face à la crise des années trente et au recul de la démocratie qu’elle génère en Europe, l’exaspération des Français pousse nombre d’entre eux vers les extrêmes. Cette évolution de l’opinion tend à déstabiliser la République. La France peut-elle basculer à son tour dans un régime liberticide ?