Alain Bosquet, "Le poète comme meuble", Sonnets pour une fin de siècle

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Un regard nouveau sur le quotidien
 
 

Un regard nouveau sur le quotidien • Commentaire

La poésie

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Polynésie française • Juin 2012

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Commentaire

> Faites le commentaire du texte d’Alain Bosquet, « Le Poète comme un meuble », en vous aidant du parcours de lecture suivant.

a) Montrez comment l’univers des objets est mis en valeur.

b) Analysez l’image du poète dans le texte.

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données dans le sujet.
  • Faites aussi la « définition » du texte.

Sonnet irrégulier (genre), qui décrit le poète comme un meuble (thème), de façon didactique, humoristique, parodique (registres), enthousiaste, élogieux, fantaisiste, contrasté, (adjectifs) pour faire sourire le lecteur, pour lui faire découvrir des aspects insoupçonnés des objets quotidiens, pour donner une image du poète et de la poésie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : la réhabilitation amusée d’objets du quotidien

  • « Mise en valeur » implique que vous cherchiez en quoi ce sonnet fait l’éloge des objets du quotidien.
  • Cherchez les mots mélioratifs qui les qualifient. Mesurez le poids de leur présence dans le poème.
  • Analysez aussi le ton sur lequel Bosquet parle de ces objets.

Deuxième piste : une image du poète et un art poétique

  • Qualifiez le statut du poète selon Alain Bosquet en analysant l’allégorie du « poète-meuble ». Que traduit le choix du « meuble » comme comparant ?
  • Quelles « qualités » et quelles fonctions Alain Bosquet prête-t-il au poète ?
  • Quelles fonctions Alain Bosquet prête-t-il à la poésie ?
  • À travers l’écriture de ce poème, quelles caractéristiques de la poésie Alain Bosquet suggère-t-il implicitement ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Depuis le xixe siècle, la poésie s’affranchit des règles, se libère en exploitant les voies des vers libres, du poème en prose ou du calligramme. [Présentation du texte] On s’étonne alors que, dans la deuxième moitié du xxe siècle le poète Alain Bosquet, dans son recueil Sonnets pour une fin de siècle publié en 1980, revienne à l’une des formes poétiques fixes les plus anciennes, venue d’Italie et en faveur en France à la Renaissance : le sonnet, qui obéit à des contraintes strictes et est le plus souvent consacré au lyrisme. « Le Poète comme meuble », qui fait partie de ce recueil, surprend le lecteur par son titre provocateur. Alain Bosquet y bouscule les conventions poétiques : il y mentionne un bric-à-brac d’objets triviaux de la vie quotidienne, parmi lesquels se trouve le poète transformé en meuble. [Problématique] S’agit-il d’une simple plaisanterie née de la fantaisie du poète ou faut-il prendre le poème plus au sérieux ? [Annonce des axes] En fait, derrière cet éloge amusé des objets de la vie quotidienne, Bosquet fait le portrait du poète moderne et révèle sa conception de la poésie de « fin de siècle ».

I. La mise en valeur des objets

Le sonnet ne sert pas ici, comme dans la tradition poétique, à exprimer ses sentiments avec lyrisme, mais tourne autour d’une multitude d’objets inattendus, des « objets ménagers », dont Bosquet semble faire l’éloge.

1. La multiplication et l’invasion des objets

  • Les objets ouvrent et ferment le sonnet : ils apparaissent dès le premier vers, puis se déploient en une accumulation sur les vers 2 et 3, au pluriel, comme pour mieux affirmer leur présence : « les sécateurs, les pneus, les robinets, les clous ». Apparemment sans lien entre eux, ils sont cependant tous utilitaires.
  • À la fin du poème, une autre accumulation fait écho à celle-ci et rassemble des objets qui protègent et assurent le confort (« les murs », « le réchaud »), allègent les tâches ménagères (« la machine à laver ») ou débarrassent des ordures (« la poubelle »). Les objets s’imposent dans le poème comme dans la vie.
  • Leur invasion dans le poème se traduit par les enjambements (v. 2-3, v. 13-14) : leur présence « déborde » le vers dans lequel ils sont à l’étroit.

2. Le poète, simple meuble

  • Pour mieux mettre en valeur ces objets, Bosquet mêle le monde animé et le monde inanimé : les êtres humains (le « poète » et les « chefs de rayon ») se trouvent en nette minorité par rapport aux outils.
  • Le poète – être traditionnellement d’exception, au-dessus de l’humanité moyenne – se trouve ravalé à l’état de « meuble ». L’expression « on le trouve parmi… » le relègue dans l’anonymat et souligne que ces « objets ménagers » sont ses égaux. Plus encore : le poète-meuble est « disponible à des prix modérés », on le voit sous la forme du « modèle courant » : il fait donc partie des objets « bas de gamme ».
  • Enfin, le poète oscille entre ces mondes inanimé et animé : d’abord individu désigné par sa fonction noble (« le poète »), il devient objet qui a un « emploi » « dans la cuisine » ; puis il semble reprendre une part d’humanité, puisqu’il « consomme du pain dur » et du « vin » et qu’il agit (« il répand… un air de printemps »). Mais, à la fin du poème, il se retrouve parmi les ustensiles les plus triviaux, qui l’annexent définitivement.

3. Une réhabilitation poétique par l’humour et la provocation

C’est aussi par le ton du poème qu’Alain Bosquet met en valeur les objets.

  • Bosquet adopte un ton publicitaire, comme un vendeur qui cherche à faire acheter un meuble miracle (ici le poète) en « vant[ant] ses qualités ». Il multiplie les mots du vocabulaire du commerce – « prix modérés », « grands magasins », « chefs de rayon », « brochure », « modèle courant » – sur un ton élogieux qui semble rejaillir sur tous les autres objets mentionnés.
  • Par ailleurs, le décalage volontairement provocateur entre la forme noble et canonique du sonnet avec la trivialité des objets qui l’occupent tout entier crée l’humour. Alain Bosquet consacre ainsi la victoire des objets sur la tradition.
  • Enfin, le lecteur a l’impression que ce sont les objets qui dictent leur loi à la poésie. Certes, il s’agit d’un sonnet, mais il semble que les objets en aient bouleversé les règles rigoureuses : il n’y a plus de rimes ni de majuscules au début des vers. C’est le triomphe de l’objet sur la poétique.

II. Nouvelle image du poète, nouvelle définition 
de la poésie

Mais, derrière ce qui peut paraître une plaisanterie poétique, derrière cet éloge des choses de la vie, Alain Bosquet dessine une nouvelle image du poète et suggère une nouvelle définition de la poésie.

1. Visage et « qualités » du poète moderne selon Bosquet

  • Loin de la conception hautaine du poète inspiré des Anciens, du poète-prophète que décrit Hugo (« Fonction du poète »), ou même du poète maudit mais majestueux de Charles Baudelaire (« L’Albatros »), le poète moderne selon Bosquet fait partie des humbles : remis à sa juste place, redescendu sur terre, il « appartient » à la vie quotidienne. Sa condition matérielle est précaire : il occupe « peu de place » (v.7) et « consomme du pain dur / avec un quart de vin » (v. 9 et 10) ; il se contente de peu. Il reste « dans la cuisine » et se montre modeste devant les objets qui l’entourent.
  • Sa principale tâche, selon Bosquet, est d’être utile ; voilà pourquoi il est transformé en « meuble ». Ce n’est pas un bibelot, destiné seulement à décorer, mais un élément indispensable au quotidien. Toujours présent en cas de besoin, il « peut rendre de grands services » : ainsi il apparaît à la fin du poème sous les traits amusants d’une sorte de ménagère qui vaporiserait un parfum « Printemps » sur la vie et les choses. Mais derrière cette métaphore amusée, se cache une fonction du poète particulièrement noble et importante, en un renversement étonnant.
  • À la fin du poème, on comprend que le poète sait donner aux éléments les plus triviaux de la vie un « air de printemps irrésistible et doux ». Le « printemps » suggère le renouveau, la vie dans son jaillissement. Le mot « air » est sans doute à prendre dans ses multiples sens : il désigne à la fois un souffle ou un morceau de musique. Le poète ravive et embellit le monde.
  • De façon plus noble encore, son rôle est de lutter contre la « souffrance » et le « malheur », de rendre supportable à tous ceux qui l’entourent une vie souvent morne, pénible ou désespérante. Le poète a une fonction existentielle et soigne le monde.
  • Mais pour le connaître, il faut être comme ces « chefs de rayon » et en « conna[ître] l’emploi » ou, avoir lu la « brochure bleue / [qui] vante ses qualités » (v. 5 et 6), c’est-à-dire s’initier à la poésie et prendre le temps de la comprendre.

2. Un art poétique en action

Derrière ce portrait amusé du poète, et à travers le poème, Alain Bosquet écrit un art poétique qui définit ses principes poétiques.

  • La forme du poème indique que la poésie doit opérer un mélange entre tradition et modernité. Le titre même du recueil Sonnets de fin de siècle suggère un rejet partiel de la poésie traditionnelle : selon Bosquet, il faut redonner un coup de neuf, « un air de printemps » à la tradition, en prenant des libertés avec les contraintes, en introduisant de la fantaisie. Ici, la structure normale du sonnet est oubliée, les alexandrins désarticulés, les majuscules et les rimes supprimées, les enjambements viennent bousculer le rythme coutumier du sonnet.
  • Pour cela, selon Alain Bosquet, le poète doit rester sur terre et redonner place et valeur aux objets du quotidien, pour, comme Ponge, « prendre le parti » des choses, au point de se fondre dans ce quotidien et devenir « meuble » : « Le poète appartient aux objets ménagers » (v. 1).
  • Enfin, l’évocation de la localisation du poète-meuble au « troisième étage à gauche » peut prendre une valeur symbolique et suggérer que le poète doit s’engager. Alain Bosquet s’est engagé en 1940 contre l’Allemagne nazie, dans le journal Combat d’André Malraux, auprès de Sartre… Le poète n’est pas insensible aux maux du monde et contribue modestement à essayer de l’améliorer.

Conclusion

« Le Poète comme meuble » semble au premier abord une plaisanterie, sur un thème anodin : les « objets ménagers ». Mais derrière cette fantaisie, Alain Bosquet aborde un sujet sérieux : le rôle du poète. Si certains, comme Charles Baudelaire dans « L’Albatros » ou Théophile Gautier dans « Le Pin des Landes », définissent avec lyrisme le poète par une allégorie solennelle, presque grandiose, Alain Bosquet choisit une allégorie plus humble, mieux adaptée au monde moderne, prenant, comme le suggère le titre d’un autre de ses Sonnets pour une fin de siècle, « La Défense du poète ».