Alcools, "Zone"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Apollinaire, Alcools – Modernité poétique ?
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Apollinaire, Alcools, « Zone »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes

La religion seule est restée toute neuve la religion

Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme

L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X

Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d’aventures policières

Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom

Neuve et propre du soleil elle était le clairon

Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes

Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

Le matin par trois fois la sirène y gémit

Une cloche rageuse y aboie vers midi

Les inscriptions des enseignes et des murailles

Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

J’aime la grâce de cette rue industrielle

Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Guillaume Apollinaire, « Zone » (v. 1-24), Alcools, 1913.

2. question de grammaire.

Relevez les pronoms sujets dans les vers 1, 3, 7, 8. À quelles personnes sont-ils ? Qui chacun d’eux représente-t-il ?

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Le poème, simple dans son écriture, tourne autour de la poésie du quotidien. Évitez la grandiloquence dans cette confidence un peu désabusée et ce tableau d’une réalité quotidienne, surgi d’une expérience autobiographique simple.

Marquez les blancs entre les vers (ils rythment le texte) par une pause de la voix.

Restituez la ponctuation (ici absente) pour ne pas faire d’erreur dans les groupes syntaxiques.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Précisez la place du poème dans le recueil (« Zone » occupe la première place). En quoi ce texte liminaire peut-il être interprété comme un art poétique ?

Montrez qu’il s’agit d’une poésie novatrice marquée par la modernité ? Rompt-elle totalement avec la tradition ? Quel but Apollinaire assigne-t-il à sa poésie ?

2. La question de grammaire

Pour trouver le pronom sujet, posez la question : « Qui est-ce qui ?… » + le verbe (à la 3e personne du singulier).

Indiquez la personne et le nombre (singulier/pluriel) des pronoms trouvés.

Un pronom remplace un nom, en général exprimé. Cherchez quel nom remplace chaque pronom. S’il n’est pas exprimé, faites des hypothèses sur la personne, la chose ou la réalité abstraite remplacée.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Alcools, qu’Apollinaire écrit entre 1898 et 1912, période où il fréquente les milieux artistiques d’avant-garde, notamment les cubistes, peut se lire comme un parcours autobiographique et poétique.

[Situer le texte] « Zone », d’abord intitulé « Cri », est le dernier poème écrit par Apollinaire avant la publication d’Alcools en 1913 ; mais le poète décide de le mettre en tête du recueil, en en faisant ainsi un vrai manifeste poétique.

[En dégager l’enjeu] Dans les premiers vers, sa réflexion désabusée sur lui-même et le tableau de la réalité urbaine quotidienne qui l’entoure rendent compte d’une esthétique poétique nouvelle : le poète y affiche son désir de modernité sans toutefois rompre avec la tradition et y révèle les fonctions qu’il assigne à sa poésie.

Explication au fil du texte

Le titre et les 3 premiers vers : l’esquisse d’un art poétique

Le titre et les trois premiers vers mettent en place la confrontation entre tradition et modernité, que la suite (poème et recueil) va développer.

Le titre déconcerte : il présente plusieurs niveaux de signification ; l’étymologie (= ceinture, en grec) et son sens moderne (bande de terrains vagues qui entourait Paris) renvoient à l’urbanisme moderne, comme le poème renvoie à une poésie de la modernité ; il suggère aussi un lieu de marginalité sociale, comme ce poème est en marge du recueil.

Le poème s’ouvre sur une double interpellation (v. 1 et 3) du poète, qui exprime sur un ton presque accablé (« à la fin ») la satiété (« las/assez ») face à une époque révolue (« monde ancien/antiquité », référence au monde classique). Il s’adresse directement à un interlocuteur à l’identité à ambiguë : est-ce le lecteur ? lui-même ? On comprend plus tard qu’il s’agit d’un dialogue du poète avec lui-même à partir de son vécu quotidien (v. 9-11, 15 : « je »). Le refus de la tradition (« tu es las », « tu en as assez… ») est d’autant plus ferme qu’il est répété sous deux formes, l’une « classique » (avec un alexandrin dont la noble antiquité est soulignée par une diérèse : « anci/en »), l’autre plus moderne et familière dans un vers qui s’allonge démesurément (17 syllabes).

Le vers 2, par un fort contraste, exalte la modernité à travers l’évocation symbolique du « matin » (célébration du renouveau du jour) et l’apostrophe plaisante – soulignée par l’assonance en [è] – à la « Tour Eiffel » personnifiée en « bergère », symbole de modernité, sorte de nouvelle muse. L’animalisation des « ponts » en moutons (notation auditive : « bêle ») est pleine d’humour. Les images, la superposition du bucolique et de l’urbain, la tension entre tradition et modernité, créent un monde insolite.

Ces trois vers installent une irrégularité formelle que la suite va confirmer : pas de forme fixe, mais un effet de crescendo/decrescendo. Aux trois vers isolés par des blancs, exprimant le rejet du passé dans un contexte urbain, vont succéder un tercet et une strophe de 8 vers évoquant la religion et la modernité ; puis une strophe de 10 vers peint une rue de Paris au matin. Les vers libres frappent par leur variété. La liberté des rimes, souvent associées en distiques, surprend. L’absence de ponctuation ôte au poème sa logique formelle ou syntaxique et favorise le libre jeu des associations.

Religion et modernité (v. 4-14)

Le mélange de modernité et de tradition se poursuit dans les vers suivants.

Le tercet introduit un nouveau thème traditionnel de la poésie lyrique, développé dans la strophe suivante : la religion (« religion, Christianisme, pape, église, confesser ») identifiée au v. 7 comme le « Christianisme ». Il correspond à une préoccupation constante d’Apollinaire : la recherche religieuse.

Mais Apollinaire renouvelle le thème. Il propose un paradoxe surprenant qui se poursuit aux vers 6-7 : c’est la technique moderne (« automobiles, hangars ») qui a « l’air ancienne » (dégradation rapide de la modernité) et la religion, pourtant millénaire, qui est « toute neuve » (« pas antique, simple, moderne ») ; le poète suggère sans doute par là que tout ce qui a trait au sacré et à la spiritualité s’inscrit dans l’éternité. La comparaison de la « religion » (mot répété en début et fin du vers 5) avec les « hangars de Port-Aviation » (l’aviateur, qui monte au ciel, serait le Christ de la modernité) et l’écho entre « ô Tour Eiffel » et « ô Christianisme » sont déroutants, ainsi que les variations inattendues dans la situation d’énonciation : Apollinaire s’adresse de façon assez familière (« tu ») au « Christianisme », puis avec plus de respect (« vous ») au Pape.

Le poète s’adresse à nouveau à lui-même (v. 9) ; il se positionne non plus en observateur mais en objet d’« observ[ation] » du regard d’autrui (à travers la métonymie des « fenêtres » personnifiées) et reprend un des thèmes du lyrisme traditionnel, celui de la conscience introspective : il reconnaît son désir de spiritualité (« entrer dans une église, se confesser »), mais aussi, avec une fausse humilité plaisante, sa peur du qu’en-dira-t-on (« honte »).

à noter

La modernité – notamment des sujets comme la Tour Eiffel ou les supports comme les journaux, affiches… – ont souvent été intégrés à la peinture des artistes modernes, contemporains d’Apollinaire (tableaux des Delaunay, collages de Braque et Picasso, affiches de Toulouse Lautrec…)

Apollinaire passe sans transition de la spiritualité à la description d’activités banales. Les vers qui s’allongent et rebondissent sur des accumulations hyperboliques (« mille, plein de ») restituent l’animation de la ville. La personnification des « affiches », la notation auditive « qui chantent » et les termes du registre littéraire (« poésie, prose, aventures policières ») transfigurent les supports du langage quotidien (« prospectus, catalogues, affiches, journaux, livraisons à 25 centimes »), leur donnent un statut littéraire : la poésie s’ouvre à la « prose » du quotidien qui prend une dimension magique.

Description d’une rue parisienne symbolique (v. 15-24)

Un changement soudain de temps (du présent au passé) et le verbe « voir » signalent que le poète rapporte une anecdote autobiographique réaliste et reprend le statut d’observateur d’une rue parisienne au « matin ». D’abord décrite de façon simple (« jolie rue », « soleil »), la rue rejoint la modernité déjà évoquée (reprise de d’adjectif « neuve »), perd de son réalisme (elle n’est pas nommée : « dont j’ai oublié le nom ») et prend une valeur symbolique de la vie urbaine agitée (soulignée par les accumulations v. 17 et la juxtaposition des phrases).

Certes la description présente une certaine continuité avec la tradition poétique lyrique avec la mention du « soleil », du « matin », de la « cloche » ; l’image de la « sirène qui gémit » se rattache aussi aux légendes antiques ; mais la polysémie de « sirène » (être fabuleux qui ensorcelle par son chant/puissante sonnerie sonore) et sa personnification (« gémit ») permettent le glissement du mythe à la modernité, marquée par les termes techniques du monde « industriel » et professionnel (« directeurs, ouvriers, sténodactylographes »).

La transfiguration de la réalité quotidienne s’opère par les images qui transforment l’inanimé en animé et la ville en élément vivant doté de sentiments et sonorisé : le « soleil » est un « clairon » (correspondance entre la vue et l’ouïe) ; la sirène, personnifiée, « gémit » ; la cloche, animalisée, « rageuse aboie » ; les « avis » ressemblent à « des perroquets ».

La réaction du poète face à cette rue est ambiguë. Il souligne l’aspect inhumain de cette modernité caractérisée par des bruits assourdissants (« gémit, aboie, criaillent »), par le mot « murailles » (qui suggère l’enfermement) et par la violence des « avis ». Peut-être aussi les expressions « du lundi au samedi, quatre fois, trois fois » trahissent-elles sa lassitude devant la répétition ? Mais, par ailleurs, les associations de mots paradoxales, proches de l’oxymore avec leurs termes mélioratifs (« belles sténodactylographes » ; « grâce de cette rue industrielle »), le verbe « j’aime » (v. 23), la désignation de la rue qui prend l’allure plaisante d’une devinette (« entre… et… »), trahissent l’attirance pour cette rue familière qui reprend sa réalité mais réconcilie désormais, dans le présent, le passé et le futur.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] « Zone » se présente comme un art poétique novateur (le poète fait jaillir la poésie enfouie dans le quotidien de la modernité), mais la nouveauté ne l’empêche pas de s’inscrire dans la tradition du lyrisme autobiographique qu’il associe, avec humour, à la modernité.

[Mettre l’extrait en perspective] Apollinaire, dans Alcools, met en pratique cette esthétique poétique nouvelle, proche du cubisme et annonciatrice du surréalisme.

2. La question de grammaire

des points en +

La succession de ces pronoms indique des variations soudaines dans la situation d’énonciation (changement d’interlocuteur du poète), signe de liberté poétique.

v. 1 et 3 : le pronom sujet est « tu » (2e personne du singulier, marque d’intimité). Le nom qu’il remplace n’est pas précisé. Le lecteur est réduit à faire des hypothèses sur son identité, mais il est évident qu’il s’agit du poète qui se dédouble.

v. 7 : le pronom sujet est « tu » (2e personne du singulier, marque d’intimité). Il remplace le nom « Christianisme », religion ici personnifiée.

v. 8 : le pronom sujet est « vous » (2e personne du pluriel, marque de respect). Il remplace le nom « Pape Pie X ».

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et vous posera des questions. Celles ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive de La Prose du Transsibérien (1913) de Cendrars. Présentez brièvement ce long poème.

2 Quelles fonctions cette œuvre de Cendrars assigne-t-elle à la poésie ?

3 Quelles ressemblances voyez-vous entre cette œuvre et Alcools ?