Alfred de Vigny, "La Mort du Loup", Les Destinées

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le commentaire littéraire - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Nouvelle-Calédonie
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
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Question de l’homme

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2011

La question de l’homme • 14 points

Commentaire

> Vous commenterez les vers 12 à 44 du poème « La Mort du Loup ».

Vous montrerez :

  • − que le poème relève du registre pathétique ;
  • − que le poète présente la mort du loup d’une façon héroïque.

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données dans le sujet.
  • Faites aussi la « définition » du texte.

Poème régulier (genre), qui raconte (type de texte : narratif) le combat et la mort d’un loup (thèmes), pathétique, épique (registres), grandiose, poignant, héroïque, élogieux (adjectifs) pour émouvoir le lecteur et pour faire comprendre implicitement une conception de la vie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un récit pathétique

Analysez les différentes composantes du récit.

  • À quels temps verbaux, à quelle structure temporelle Vigny recourt-il ?
  • Analysez le cadre : les éléments retenus, l’impression qu’il crée sur le lecteur…
  • Quel est le statut du narrateur ? Quel est le point de vue adopté ?
  • Analysez comment sont présentés les différents groupes de personnages.
  • Comment sont rendues la violence du combat et l’atmosphère poignante de la mort du Loup ?
  • Toutes ces remarques doivent être mises en relation avec le sentiment de pitié que veut susciter Vigny chez le lecteur.

Deuxième piste : le Loup, personnage héroïque

  • Repérez ce qui fait la grandeur, le côté sublime du Loup.
  • Dépassez cette simple analyse pour montrer le sens de cet héroïsme, le message symbolique derrière cette figure de héros.
  • Quelle image Vigny donne-t-il des animaux ? des hommes ? Aidez-vous de la suite de l’extrait que vous avez à commenter.

Comme vous allez être amené à répéter « pathétique » et « héroïsme », constituez-vous une liste de mots reliés à ces deux notions pour varier les termes :

  • pour pathétique : pitié, pitoyable, s’apitoyer ; poignant ; touchant, toucher ; émouvant, émouvoir, émotion ; attendrissant, attendrir ; bouleverser, bouleversant ; déchirant ; compassion, compatir ;
  • pour héroïque : héros ; sublime ; noble, noblesse ; courage, courageux ; digne, dignité ; valeur, valeureux ; bravoure, brave ; glorieux ; épique, épopée.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Introduction

[Amorce] Les poètes recourent souvent à des allégories pour rendre compte de leur réflexion sur l’homme. [Présentation du texte] Ainsi le poète romantique Alfred de Vigny écrit un poème intitulé « La Mort du Loup » paru dans le recueil Les Destinées : il y évoque une chasse nocturne qui se termine par la mort du Loup suivie d’une réflexion morale sur les Hommes et sur la vie. [Problématique] Comment Vigny donne-t-il toute son efficacité à ce poème qui ressemble à un apologue ? [Annonce des axes] C’est d’abord le ton pathétique qui frappe le lecteur ; c’est aussi la figure du personnage principal, le Loup, animal sauvage transformé en véritable héros, qui donne toute sa force symbolique à la « leçon » que Vigny donne aux hommes.

I. Le récit pathétique d’un combat et d’une mort

Vigny, pour émouvoir le lecteur et donner plus de force à sa réflexion, rend ce récit particulièrement poignant.

1. Les choix narratifs

  • Vigny, pour raconter le combat et la mort du Loup, soigne tout particulièrement le choix des temps verbaux. Le récit est majoritairement mené au passé : l’imparfait rend compte de la durée et des moments d’attente qui créent le suspense (« Le père était debout », « nos fusils l’entouraient »). Le passé composé relate les actions : ce temps (dont l’auxiliaire est au présent) restitue les péripéties majeures d’une façon plus « présente » et moins froide que le passé simple. Aux moments-clés, Vigny abandonne les temps du passé et recourt au présent de narration (« j’aperçois tout à coup », « Le Loup vient et s’assied », il « meurt sans jeter un cri ») : le lecteur a l’impression saisissante d’assister à la scène.
  • Vigny prend soin de marquer de façon dramatique la progression et les temps forts par des liens temporels qui scandent le récit (« tout à coup », « alors », « jusqu’au dernier moment », « encore », « ensuite »).
  • Le statut du narrateur contribue à cet effet : le récit est mené à la 1re personne par un narrateur qui se présente comme un témoin (« J’aperçois… », « Et je vois ») et un acteur : il fait partie de ceux qui, en alerte, chassent le Loup (« nos couteaux »). Or ce chasseur même ne cache ni son émotion quand son regard croise celui du Loup qui le « regarde » (v. 37, 41), ni son admiration et sa compassion lorsque la bête meurt.

2. Un cadre fantastique émouvant

La mise en place du décor nocturne contribue à rendre le récit émouvant.

  • La « lune au milieu des bruyères », l’« arbre » auquel s’adosse le Loup, « le sable » où il « s’assied », « le gazon » teinté de son sang composent un cadre naturel à la fois réaliste et pittoresque.
  • Les jeux de lumière avec le contraste entre l’obscurité de la nuit et cette lueur blafarde met en relief l’apparition soudaine de « deux yeux qui flamboyaient » et les ombres des « louveteaux » qui « dansaient sous la lune ». Vigny crée une atmosphère fantastique et dramatique qui inquiète le lecteur.
  • Le « silence » angoissant (v. 18) prolongé jusqu’à la fin du Loup qui « meurt sans jeter un cri » (v. 44) dramatise la scène et focalise l’attention du lecteur sur la vision pathétique du combat et de la mort.

3. Bourreaux contre victimes

  • Avant de passer au récit du combat proprement dit, Vigny met en évidence l’opposition entre les victimes et les bourreaux : d’un côté des animaux traqués et seuls, de l’autre de nombreux chasseurs, « l’homme, leur ennemi », assistés par des « chien(s) » ; d’un côté l’absence d’armes, les « ongles », les « mâchoires » et une « gueule » comme seules défenses, de l’autre une profusion d’armes, « couteaux […] aigus […] comme des tenailles », « fusils » et « coups de feu ». Tout cela évoque un combat totalement inégal.
  • La mise en scène du cercle familial des Loups que Vigny présente comme des êtres humains attendrit le lecteur : le poète parle des « enfants du Loup » qui dansent et jouent comme des gamins ; la comparaison de ces loups avec des « lévriers joyeux » les transforment en animaux domestiques proches de l’homme et inoffensifs. Le groupe familial se complète avec le « père » et Vigny souligne l’attention maternelle de la Louve qui « couvait […] Rémus et Romulus ». Il s’agit là d’un groupe familial très vulnérable.
  • Les chasseurs au contraire donnent une image de groupe tout à fait différente. Ils sont pleins de ruse (ils cachent leurs fusils), de cruauté (avec les « coups de fusils »), et sont animés d’intentions destructrices impitoyables.
  • Le statut de victime du Loup est souligné par les nombreux participes passés qui rendent compte de sa situation : « il s’est jugé perdu », « il était surpris », « retraite coupée », « chemins pris »…

4. La mise en scène d’un combat violent et sanglant

Le combat lui-même est rapporté de façon pathétique : la scène est visuellement et violemment décrite, avec une insistance sur les mouvements et les blessures.

  • Vigny souligne avec réalisme la gravité des blessures par des verbes violents et des adjectifs qui en amplifient l’intensité : les « coups de feu […] traversaient la chair », les « couteaux le clouaient » au sol. Vigny effectue un gros plan sur les « poignards (…) plongeant dans ses larges entrailles » et sur les « couteaux » fichés « jusqu’à la garde ». Il mentionne à plusieurs reprises le sang : le Loup est « tout baigné dans son sang » et lèche son « sang répandu ».
  • Le jeu sur les sonorités intensifie la violence sans pitié du combat : des vers 32 à 40, les sons durs – « k », « r » et « t » répétés – rendent compte de la dureté des coups : « nos coups de feu qui traversaient sa chair / Et nos couteaux aigus » ; « Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde, / Le clouaient […] tout baigné dans son sang ».
  • Enfin, la mention de la mort et son champ lexical tout au long du texte créent l’effroi et suscitent la pitié pour les victimes : le « chien étranglé / Mort longtemps avant lui » préfigure la mort du Loup. L’image en gros plan du Loup « refermant ses grands yeux » est poignante.

II. La mort héroïque et symbolique du Loup

Cette mise en scène pathétique met en relief la dimension héroïque et symbolique du Loup.

1. La transformation d’un animal sauvage 
en combattant sublime

Progressivement le Loup, présenté d’abord comme un animal sauvage réel, se transforme en un personnage sublime.

  • D’abord vu à travers le regard des chasseurs, il est décrit de façon réaliste, avec ses « yeux qui flamboyaient », ses « ongles crochus », ses « mâchoires de fer », sa « chair », ses « entrailles », son « flanc » et sa « gueule ».
  • Mais simultanément, il a des traits humains : en « père », il reste « debout » ; il analyse la situation (« il s’est jugé perdu ») et prend la décision de défendre les siens (« alors il a saisi… »), il défie « l’ennemi » du regard (v. 37, 41).
  • Son isolement face aux multiples ennemis animés d’une violence meurtrière en fait une figure de combattant sublime : la troisième personne du singulier qui le désigne (« il a saisi », « sa chair », « son sang », « sa bouche ») s’oppose héroïquement à la première personne du pluriel (« il nous regarde », « nos fusils »).
  • Vigny multiplie les procédés pour donner toute sa grandeur à ce Loup, qui n’est plus un simple personnage mais un héros : il met une majuscule à « Loup », il multiplie les verbes d’action, il oppose les hyperboles qui désignent ses blessures au calme et au sang-froid du combattant, enfin il tire parti de la majesté des alexandrins qui ne comportent le plus souvent aucune coupe et se déploient avec solennité et majesté pour donner un élan épique à la scène. La phrase qui décrit le combat entre le Loup et le chien s’étend sur huit vers et la mort du Loup sur quatre vers. La mort du Loup est solennelle dans sa lenteur, digne, héroïque.

2. Un héros

  • La dimension héroïque du Loup est préparée par la référence antique à la Louve maternelle « qu’adoraient les Romains » et qui avaient allaité Rémus et Romulus, le fondateur de Rome.
  • Mais elle se double d’une autre allusion, chrétienne celle-ci, à la crucifixion : cette mort solitaire, subie par trahison, infligée par des « couteaux » qui « le clouaient », la blessure « au flanc » renvoient à la mort du Christ, qui accepte de se sacrifier pour sauver les hommes et leur servir d’exemple.
  • Du héros, le Loup présente les caractéristiques essentielles : il a conscience de son sort qu’il accepte avec fierté (l’expression « sans daigner savoir comment il a péri » le souligne). Il garde le silence (il « meurt sans jeter un cri »), fait preuve de courage et ne cède pas à la souffrance, il a le sens du sacrifice et s’oublie pour les siens.

3. La leçon d’héroïsme : une portée symbolique

  • Mais l’attitude héroïque du Loup n’est pas un simple ornement narratif épique : elle est à interpréter car elle prend une valeur symbolique. C’est par comparaison avec les « Hommes » que cet épisode prend toute sa valeur. Le Loup doit être un modèle pour l’homme auquel il donne une leçon.
  • Son devoir est de protéger sa liberté et de faire preuve de courage et de dignité. Au-delà, c’est une leçon de stoïcisme que propose le Loup, rejoignant ainsi les philosophes antiques : il faut accepter la souffrance « sans jeter un cri ».
  • L’animal en cela est supérieur à l’homme. Le choix d’un animal dans l’allégorie n’est pas un hasard : Vigny montre la supériorité de l’animal avec sa « stoïque fierté » sur l’homme, et peut-être de la nature sur la civilisation. Il explicite ce message dans la suite du poème : « Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, / Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes ! » L’animal est pour lui une figure qui, par contraste, souligne la « faiblesse » de l’homme.

Conclusion

Vigny rejoint en partie La Fontaine en choisissant un animal pour « instruire » l’homme, mais il le fait sur un registre beaucoup plus grave, marqué par le romantisme. En effet, c’est en suscitant l’émotion, la pitié et l’admiration devant une mort héroïque et sublime qu’il amène son lecteur à comprendre son message. Il traduit ainsi sa conception de la vie, qui consiste à accepter son sort sans se plaindre, à faire son devoir et à accéder au sublime pour sauvegarder sa liberté. La poésie rejoint en cela à la fois l’apologue, la tragédie et l’épopée.