Alfred de Vigny, "La Prison", Poèmes antiques et modernes

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Commentaire littéraire | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

Série L • 16 points

Le Masque de fer

Commentaire

Vous commenterez le texte B, extrait des Poèmes antiques et modernes d’Alfred de Vigny.

Voir le texte d'Alfred de Vigny.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en vers réguliers, réécriture d’une énigme historique (genre) qui raconte et décrit (types de texte) la présence d’un moine en prière auprès d’un prisonnier à l’agonie (sujet), pathétique, dramatique, fantastique (registres), mystérieux, plein de suspense, spectaculaire, (adjectifs), pour émouvoir, créer l’effroi, réhabiliter la victime d’une injustice (buts)

Pistes de recherche

Première piste : une scène de drame romantique

Analysez le tableau que peint Vigny.

Quels personnages, quelles attitudes sont décrits ? Comment est structuré le tableau ?

Quelle atmosphère se dégage de cette scène (couleurs, lumières, mouvements) ?

Comment Vigny crée-t-il le suspense ?

Deuxième piste : Le passé reconstitué

Comment est évoqué le passé du Masque de fer ?

Quelle progression suit l’évocation des souvenirs ?

L’identité du personnage est-elle révélée ?

Troisième piste : Sous le masque, les traits d’un héros romantique

Quelles caractéristiques du héros romantique le personnage présente-t-il ?

Comment Vigny maintient-il le mystère qui l’entoure ?

En quoi dépasse-t-il l’humanité ordinaire ?

Quels traits en font un héros épique ?

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’énigme du Masque de Fer contenait tous les ingrédients propres à nourrir l’imagination des auteurs romantiques : un mélange d’éléments historiques et de mystère, un personnage déclassé et victime d’un pouvoir injuste. [Présentation du texte] Alfred de Vigny, poète et dramaturge, consacre un poème en alexandrins, « La Prison », au Masque de fer dans Poèmes antiques et modernes, un de ses premiers recueils poétiques. Un vieux moine accompagne l’agonie pathétique du Masque et se souvient des témoignages émouvants qui entourent ce mystérieux personnage. Vigny poète est ici à la fois dramaturge, peintre et romancier… La première strophe décrit le vieux moine au chevet du mourant, la deuxième reconstitue la vie du Masque. [Annonce des axes] Vigny traite ce moment comme une scène de drame romantique et comme un tableau spectaculaire, par le jeu des couleurs et son atmosphère fantastique [I] et fait le récit romanesque de la vie du malheureux. [II] Le Masque de fer sous la plume de Vigny a les traits du héros romantique dont Hernani de Hugo sera l’emblème [III].

I. Une scène de drame romantique

1. Des attitudes précises théâtrales, des effets sonores

L’attention se concentre d’abord sur le visage du « vieux moine » et, par des gros plans symboliques, sur son « front » et ses yeux « en pleurs », puis – en une sorte de plan américain – sur sa silhouette tombée à genoux au chevet du captif, à nouveau en gros plan sur ses « mains » tremblantes et « le crucifix » et revient enfin sur sa « tête […] penchée ».

Ces précisions et les verbes d’action qui les accompagnent (« tomba », « présentaient », « offrant » « tenaient » « cherchait ») fonctionnent comme des didascalies ou des changements de plans qui introduisent, dans une scène statique (le Masque est « immobile »), un mouvement lent et solennel, tout en faisant attendre la découverte du masque.

Des notations sonores feutrées (« il murmurait tout bas ») accentuent le recueillement de l’atmosphère.

2. Un tableau fantastique, des images effrayantes

Définition

Le clair-obscur est un effet consistant à créer des contrastes forts entre des zones claires exposées à une source lumineuse (bougie, rayon de soleil…) et des zones sombres, toutes proches, ce qui donne du relief, accentue les mouvements, l’expression des corps et des visages.

À la fois metteur en scène et peintre, Vigny dépeint dans la première strophe un tableau en clair-obscur fantastique, dans le goût des romantiques pour les romans gothiques de la littérature anglaise (châteaux hantés, morts vivants, sorcières, moines diaboliques…).

Le jeu des couleurs et des reflets (« ont relui ») sur le métal du masque donne un aspect fantastique à la description du moine et du mourant. Le « flambeau » projette sa lumière incertaine sur la « rougeur » du front du moine, le noir du crucifix d’« ébène » contraste avec les reflets des « feux » sur le masque.

Le moine est « plein d’horreur » à la vue de ce « fantôme », un quasi-mort-vivant dépeint sous son « masque de fer » par d’horribles détails rassemblés dans un groupe ternaire plein d’émotions (« sans traits et sans vie et sans âge »).

La multiplication des tournures négatives effrayantes, à partir du contre-rejet du v. 11, dresse une sorte d’anti-portrait et retarde encore jusqu’au dernier mot de la strophe l’explicitation de ce que le flambeau a révélé, mis en relief par l’allitération en « f » (fantôme, offert, feux, fer) : un masque de fer couvre le visage du mourant qu’il déshumanise.

II. Le passé reconstitué

1. Un flash-back…

La deuxième strophe, par le biais de récits enchâssés, élargit la scène et permet, comme dans le drame romantique, de s’affranchir des unités de temps et de lieu.

Dans un flash-back progressif, que les enjambements successifs et la cascade de subordonnées complétives (v. 18-24, 28-39) ralentissent, émergent lentement – le moine est « vieux » ! – de la mémoire du religieux des souvenirs, des confidences, d’abord vagues, sur « des choses » évoquées par des témoins indéfinis (« on »).

Ce bruissement à voix basse (« on se parla tout bas ») se précise peu à peu avec des éléments biographiques plus affirmés. Cependant les articles indéfinis et le pluriel colorent encore ces souvenirs d’une forme d’incertitude (« on racontait… des choses, … de craintes… »).

2. … de plus en plus précis

Les confidents sont de mieux en mieux identifiés (« quelques pères ») ; les lieux et les informations sont de plus en plus détaillés et conduisent au long témoignage au style indirect de la novice provençale

Elle dresse alors un véritable portrait (v. 35 à 38 : « jeune, beau, voix/douceur ») du Masque de fer ; le mot ne désigne plus seulement ce qui cache le visage de l’inconnu mais il lui sert désormais de nom (le mot « Masque » porte une majuscule), à défaut de révéler sa véritable identité.

III. Sous le masque, les traits d’un héros romantique

Dans la « Préface » de Cromwell, Hugo fonde la littérature romantique sur le contraste du grotesque et du sublime, un couple destiné à remplacer la distinction artificielle entre tragique et comique que la vie mêle constamment. Si l’atmosphère de la scène imaginée par Vigny correspond bien à cette esthétique romantique, le personnage du Masque rassemble aussi la plupart des traits des héros des drames romantiques et le Hernani du même Hugo pourrait être son vrai jumeau.

1. Une identité mystérieuse

Il partage avec le jeune prince espagnol une identité énigmatique qui auréole le personnage d’un « sombre mystère », souligné par le champ lexical du secret (« sombre mystère, cachée, cachées »).

Hernani est banni par le pouvoir et le Masque est un « prisonnier d’État », on lui a « arraché » ses « droits » et il est victime d’un « jugement illégitime ».

Tous deux sont de noble « naissance » et doivent vivre « cachés ».

2. Victime et pourtant parfait. Un martyr ? Un ange ?

Le Maque de fer cherche à « secouer ses fers », à retrouver ses droits mais le pouvoir injuste le persécute et l’emprisonne. C’est un « maudit » alors qu’il est doué des plus belles qualités, du corps et du cœur. Des termes laudatifs le définissent et en dressent un portrait idéalisé : « jeune », « beau », il allie « grâce » et « douceur ».

Le Masque est réhabilité : sa morale et sa « foi », son « cœur de chrétien » sont garants de son innocence. Dans une sorte de plaidoyer pathétique, la Provençale souligne qu’il a vécu « sans crime » et les moines – et surtout la novice provençale – hésitent à le qualifier : est-ce « un prince » ou « un ange » ?

Il meurt en chrétien, assisté par un moine vénérable dans un « monastère ». Cette figure de l’innocence vertueuse persécutée devient un héros sublime.

3. Des exploits épiques

On peut lui reconnaître enfin une dimension épique dans ses efforts pour « secouer ses fers » et faire reconnaître ses droits. Il est de la race des héros aristocratiques « de royale naissance », « un prince ».

Sa jeunesse est remplie de « choses merveilleuses » et l’énumération des vers 22 à 24 pourrait être développée en un poème épique avec ses rebondissements multiples (naissance royale, captivité, fuite, arrestation).

Conclusion

Aussi marquée soit-elle par la sensibilité romantique du jeune Vigny, cette vision romanesque du Masque de fer ne manque pas de toucher un lecteur contemporain par la force de ses images, par les effets spectaculaires de la scène, par la façon originale dont le poète reconstitue, comme un puzzle, l’identité mystérieuse d’un malheureux, victime d’un pouvoir abusif. [Ouverture] Voltaire donna sa propre version de l’énigme, claire, vivante, précise mais insuffisante pour nourrir notre imaginaire qui cherche toujours une part d’ombre dans les énigmes du passé.