Anatole France, Eloge funèbre d'Emile Zola.

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

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6

France métropolitaine • Juin 2016

Séries ES-S • 16 points

Célébrer la grandeur de l’être humain

Commentaire

 Vous commenterez le discours d’Anatole France.

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Discours (genre) qui argumente sur/fait l’éloge de (type de texte) Zola et son œuvre (thème), lyrique (registre) marqué par la tradition, enthousiaste, élogieux, oratoire (adjectifs), pour rendre hommage à l’écrivain, pour faire partager son admiration (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Dans la tradition de l’éloge funèbre

Étudiez la progression, la construction traditionnelle du discours.

Analysez les marques du discours oral : implication de l’orateur et du public.

Analysez le registre du discours.

Deuxième piste : Un portrait élogieux de l’homme derrière l’œuvre

Quelle image de l’homme Zola révèle le discours ?

Sur quels aspects, quelles qualités de l’œuvre s’attarde Anatole France ?

En quoi peut-on parler d’éloge ? Quelles en sont les marques ?

 Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

 La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’éloge funèbre est un genre littéraire à part entière avec ses règles et ses conventions. [Présentation du texte] C’est à Anatole France que revint en 1902 l’honneur de prononcer celui d’Émile Zola, chef de file du naturalisme et auteur de l’immense fresque romanesque des Rougon-Macquart qui retrace l’histoire de toute une famille sous le Second Empire. Pour rendre hommage à Zola, gloire littéraire à la fois célébrée et violemment contestée (on a même pensé que sa mort n’était pas naturelle), le choix d’Anatole France semblait s’imposer : il était lui-même un auteur reconnu – l’écrivain quasi officiel de la Troisième République – et il était engagé dans les mêmes luttes sociales et politiques que Zola dont il partageait les idées. [Annonce des axes] Le discours d’Anatole France porte les marques habituelles de l’éloge funèbre [I]. Dans ce morceau d’éloquence traditionnel, l’orateur s’attarde moins sur l’œuvre littéraire de Zola que sur la personnalité de l’écrivain et sur ses luttes contre les misères et les injustices de la société de la fin du xixe siècle [II].

I. Dans la tradition de l’éloge funèbre : donner force et sentiment au discours

L’éloquence officielle obéit à une tradition qui remonte à l’Antiquité. Les orateurs du xixe siècle, imprégnés de culture antique, devaient respecter ces formes attendues par leur auditoire, autant dans l’organisation que dans le ton, les procédés ou les figures de style.

1. Adresse à l’auditoire

L’orateur suit dans son discours la progression voulue par la tradition oratoire.

Dans l’exorde (l’introduction), il pose en quelque sorte le décor, situe son discours et se met en scène, lui, l’orateur : deux occurrences de la première personne « je » marquent sa présence en face du public qu’il apostrophe à deux reprises « Messieurs » (nous sommes au xixe siècle et les femmes ne sont pas prises en compte durant cette cérémonie sérieuse !).

Il poursuit avec quelques mots de captatio benevolentiae (propos élogieux pour se concilier l’auditoire, rappeler sa distinction et l’honneur qu’il y a à s’exprimer devant un public choisi). Ce sont des considérations générales pour mentionner les orateurs précédents, personnages éminents dont il précise les titres prestigieux de « président de la Société des gens de Lettres », « Ministre de l’Instruction publique »…

Il qualifie de quelques commentaires flatteurs les interventions précédentes : ceux qui ont parlé avant lui l’ont fait « éloquemment » et avec « admirable précision ». Il évoque aussi, par le pronom impersonnel « on », ceux d’hier ou d’aujourd’hui qui ont lu, accueilli diversement les œuvres de Zola.

2. L’orateur et son refus du pathos

Lui-même déclare s’effacer en tant qu’individu, même s’il reconnaît que cela lui est difficile. Pour exprimer son refus du pathos et de l’émotion qui empêcheraient une appréciation lucide, objective de Zola, il se sert d’une prétérition, figure de style qui permet à la fois de dire une chose tout en la niant. C’est ainsi qu’il avoue sa tristesse tout en prétendant ne pas se laisser influencer par elle dans son discours.

À cet effort pour « faire taire sa douleur », il associe d’ailleurs le reste de l’auditoire (« la leur » : leur douleur) et met ainsi tout le monde à l’abri du reproche d’insensibilité. Il prend de la distance et la présence déjà discrète du « je » de l’ami et du confrère s’efface derrière des considérations générales, avec des formes impersonnelles (« il convient »). L’antithèse très rhétorique « plaintes », « mâles louanges » précise la hauteur à laquelle il va se placer pour « célébrer » Zola… L’auditoire masculin de l’époque comprendra que les « plaintes » sont féminines et que l’on doit célébrer un homme virilement.

3. Une œuvre « immense »… mais accueillie diversement

Le deuxième paragraphe porte sur l’œuvre, qualifiée assez vaguement par l’adjectif « immense ». France rappelle d’une façon tout aussi générale les interventions de ceux qui l’ont précédé et qui ont parlé du « caractère de l’œuvre », de son « sens intellectuel et moral ». Il sollicite enfin – demande de pure forme – l’autorisation de prendre la parole : l’impératif « permettez » rappelle la présence de l’auditoire et la mission confiée à l’orateur.

Dans le troisième paragraphe, Anatole France effectue un rapide retour en arrière sur la parution, roman après roman, de La Fortune des Rougon, avec la métaphore architecturale filée qui se prolonge sur le quatrième paragraphe de l’édifice « d’une forme colossale » qui « allait grandissant », « pierre par pierre ». Il fait aussi un rappel, plutôt allusif, à l’accueil contrasté réservé à l’œuvre grâce à deux antithèses qui équilibrent « louanges et blâmes », « invectives et apologies » : ces termes s’opposent, avec une « égale véhémence » et le chiasme, dans la disposition de ces quatre mots, semble reproduire la difficulté de les distinguer, comme des fils inséparables qui « s’entremêlaient », comme une végétation inextricable entourant l’édifice.

Anatole France n’esquive pas la part qu’il a pu prendre lui-même à cet accueil. Quand il parle de « reproches sincères », on peut penser que la formule ambiguë « je le sais par moi-même » fait référence à ses propres réserves, alors qu’il a laissé dans l’imprécision admirateurs et détracteurs, évoqués par le pronom impersonnel « on ». Ce n’est pas le moment de rallumer les polémiques…

II. Un portrait élogieux de l’homme derrière l’œuvre au-delà de la polémique

Après les trois premiers paragraphes, qui situent dans le présent les circonstances de l’éloge et reviennent sur le passé – la création de l’œuvre et son accueil souvent controversé –, Anatole France consacre l’intégralité du dernier paragraphe à l’éloge de l’homme et à ce que l’œuvre nous dit de l’écrivain.

1. Un portrait en action

Zola est désormais le sujet de la majorité des phrases… et après quelques verbes d’état à l’imparfait de durée (« Zola était bon », « il était profondément moral »), Anatole France multiplie les verbes d’action au passé simple (« poursuivit, combattit, s’efforça ») pour évoquer les multiples combats de l’écrivain et rendre compte de son indéfectible énergie.

Zola est mort mais l’œuvre demeure, elle est d’ailleurs qualifiée par des verbes au présent : « elle est pleine », les romans « sont des études sociales »…

Le rythme des phrases est varié : des phrases courtes définissent le défunt (« Zola était bon », « telles furent ses haines ») et concluent des développements portés par des phrases plus longues, alternance qui convient bien à l’évocation de l’activité et de l’énergie déployées par l’homme et l’écrivain.

2. Les plus hautes qualités morales, la vraie foi laïque de l’auteur

En quelques phrases, Anatole France entreprend de défaire la légende noire de Zola, l’homme qui n’aurait vu que la laideur du monde, le pornographe.

C’est le portrait d’un saint laïc qu’il brosse sur un ton quasi hagiographique, en multipliant les hyperboles et les qualificatifs élogieux. « Zola était bon » reprend comme en écho « c’était un esprit de bonté ». Zola deviendrait presque un saint François dont il partagerait la « candeur », la « simplicité des grandes âmes » et « l’amour de l’humanité ». Ce qui pourrait passer pour un défaut est atténué ; son « pessimisme » n’est qu’« apparent » et le terme est contrebalancé par l’affirmation de « son optimiste réel ».

Cependant Zola n’a pas la foi du chrétien en Dieu mais celle, « obstinée », du socialiste dans l’homme, dans le « progrès de l’intelligence et de la justice », dans l’espoir d’une « société meilleure », ici et maintenant, et non en l’hypothétique bonheur dans l’au-delà que prêchent les gens d’Église. Anatole France partageait l’anticléricalisme de Zola et a appuyé certains de ses engagements, notamment en étant dreyfusard.

3. Le rappel des grands combats de Zola

En filigrane de ce portrait, Anatole France passe en revue les grands thèmes des romans de Zola : « la puissance de l’argent » de La Curée ; l’aristocratie « basse et nuisible » de Son Excellence Eugène Rougon ; les « dangers de l’alcool » qui rappellent la description visionnaire de l’alambic de L’Assommoir qui inonde tout Paris, brise tant de destins – celui de Gervaise –, et empoisonne le sang de toute la dynastie des Rougon-Macquart, d’Étienne, de Jacques Lantier…

Anatole France célèbre la figure d’un justicier moderne dont les combats sans concession sont vivifiés par des « haines » justes contre le mal « moral » et « social » et que sanctifie « l’amour » au nom duquel se mènent ces luttes. L’orateur multiplie les hyperboles pour rendre compte de l’intransigeance de Zola : « il ne flatta jamais le peuple », « il combattit le mal partout ».

L’éloge devient lui-même polémique : il redouble les coups et les mots pour stigmatiser la « société oisive, frivole » et l’aristocratie « basse et nuisible » et souligne, dans un groupe ternaire oratoire, la pitié de Zola pour le peuple, victime de « toutes les oppressions », « toutes les misères », « toutes les hontes ».

Conclusion

Comparé aux autres éloges funèbres du corpus – notamment ceux prononcés par Hugo ou Éluard –, le discours d’Anatole France paraît assez convenu, assez compassé, se pliant sans grande originalité aux conventions du genre. La vigueur polémique qu’il cherche à insuffler dans son portrait de Zola n’a pas l’intensité de celle de Hugo dans Les Châtiments. [Ouverture] On se prend à imaginer le discours qu’aurait pu prononcer Hugo pour célébrer Zola, qui, tout au long de son œuvre, dans une espèce d’automutilation, voulait faire taire en lui la dimension hugolienne. Pourtant celle-ci est bien souvent là, comme à la fin de ce chapitre de Germinal où « l’étude sociale » que Zola prétend faire, disparaît derrière l’amplification épique visionnaire : un peuple enragé de mineurs en grève défile dans une plaine sous la lumière sanglante d’un coucher de soleil d’apocalypse. Oui, Zola aurait mérité d’être célébré par son père spirituel, Hugo !