André Gide, "La ronde des grenades", Les Nourritures terrestres

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

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10

Pondichéry • Avril 2016

Séries ES, S • 16 points

Un regard renouvelé sur le monde

Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte d’André Gide (texte B).

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Identifiez les caractéristiques du texte pour en trouver les idées directrices.

Extrait de roman sous forme de poème en prose (genre) qui décrit (type de texte) deux fruits (thème), lyrique (registre), pictural, pittoresque, élogieux, sensuel, érotique, imagé, symbolique (adjectifs), pour faire l’éloge des fruits mais aussi des plaisirs terrestres, pour donner une vision du monde (buts).

Pistes de recherche

Première piste : de la description à la métamorphose

Identifiez d’où vient la richesse de la description : est-elle réaliste ?

Quels sens sont sollicités ?

En quoi Gide permet-il de porter un regard renouvelé sur ces fruits ?

Analysez notamment comment Gide métamorphose et transfigure les deux fruits (étude des images poétiques, des correspondances…).

Deuxième piste : un hymne, une célébration

Pourquoi peut-on parler de célébration, d’éloge de ces fruits ?

Quel sens symbolique peuvent prendre ces deux fruits ?

Quelle vision du monde Gide propose-t-il à travers leur éloge ?

Déduisez-en la fonction et les pouvoirs de la poésie.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Roman ou poème ? Les Nourritures terrestres, publiées par Gide en 1897, sont une œuvre hybride : roman par ses personnages qui voyagent dans des lieux exotiques et transgressent la morale traditionnelle dans leur recherche d’un bonheur sensuel au contact de la nature ; poème en prose qui mêle des formes variées – fragments de journal intime, simples notes jetées çà et là… [Présentation du texte] « La ronde des grenades » constitue un des moments poétiques de l’œuvre. Avec un lyrisme sensuel et enthousiaste, Hylas, un jeune homme, et Simiane, une jeune femme, décrivent et célèbrent deux « nourritures terrestres », l’un la grenade, l’autre la figue. Leur chant dépeint les fruits avec précision, comme un peintre de nature morte et les métamorphose en de précieux objets de désir. [I] Gide renoue avec la tradition antique de la poésie : la « Ronde » devient un hymne païen à la gloire des fruits, de ce qu’ils représentent et symbolisent : le désir sans interdit pour tout ce qui peut être goûté, étreint – nourritures et corps désirables [II].

I. De la description à la métamorphose

1. « Ut pictura poesis » : la poésie comme peinture

Le poète latin Horace disait de la poésie qu’elle devait être « comme une peinture » (ut pictura poesis) pour décrire avec des mots ce que le peintre reproduit par des lignes et des couleurs. « La ronde des grenades » remplit cette fonction de la poésie.

Gide introduit dans le poème des scènes exotiques telle « cette foire orientale » avec des gros plans sur « les claies de roseaux » ; c’est un tableau vivant, animé par les verbes d’action pour esquisser avec légèreté ces « enfants nus » qui « ramassaient » les fruits qui « roulaient ».

Les fruits, grenade et figue, sont présentés dans leur réalité de « fleurs » avant les manifestations de leur maturité (« sa fleur mûrie » ; les « grains » de la grenade, « l’écorce qui se fend »).

Ils sont décrits avec la précision d’une nature morte mais, outre la vue, ils sollicitent les autres sens : le « parfum » caché de la figue se transforme en « succulence et saveur » de la chair, la grenade offre son jus « aigrelet » et sa « couleur » de « cire » ; on croirait toucher des « gouttes d’or » et, dans une étrange synesthésie, on voit et on entend les « grains de sang » de la grenade qui « tombent dans les plats de bronze émaillé ». Et ces fruits ont des voix qui les « chante[nt] » et s’entrecroisent, voix mâle et grave d’Hylas, voix claire et féminine de Simiane.

2. Métamorphose poétique et création d’un nouveau monde

Rimbaud voulait se faire « voyant ». Le poète ne doit pas se contenter de dire ce qu’il voit ; il a le pouvoir par le jeu des images (alchimie du verbe !) de métamorphoser le monde et de voir au-delà des formes sensibles qui nous entourent. Ici, les simples fruits deviennent un monde mystérieux qui entre en résonance avec d’autres beautés de la nature : ils se font écho, comme des harmoniques.

Pour faire entrer Nathanaël – et le lecteur – dans ce monde et qu’ils en perçoivent toutes les richesses, même cachées, Hylas établit des comparaisons avec d’autres fruits plus ou moins proches de la grenade (« comme des framboises »). Par des métaphores plus audacieuses, il tisse des liens avec d’autres éléments naturels : les grains de la grenade sont séparés par une « cloison » qui rappelle les rayons des « ruches ».

Ce sont presque des correspondances baudelairiennes que Gide imagine lorsqu’il évoque « l’architecture pentagonale » de la chair de grenade ; le rapprochement du végétal et du minéral rappelle les vers de « Correspondances » où, pour Baudelaire, « la nature est un temple » soutenu par les arbres « vivants piliers ». Tour à tour « grains de sang » et « gouttes d’or », la grenade prend une dimension cosmique. À la vivacité et à la somptuosité manifestes de la grenade s’oppose l’univers mystérieux de la figue, « chambre close » qui abrite des amours « cachées », une vie intérieure (« repliée ») dont rien ne s’échappe « au-dehors ».

II. Un hymne, une célébration

« Chante à présent la figue », s’exclame Hylas lorsqu’il invite la jeune femme à poursuivre son éloge des fruits. Indissociable de la musique et du chant, la poésie des origines célèbre avant tout les dieux de l’Antiquité grecque et, en premier, Dionysos. Et dans le mot lyrisme, il y a « lyre », qui fait référence à l’instrument inventé par Apollon pour accompagner ses vers !

1. Une célébration des fruits

Dans des strophes en vers libres, irrégulières mais équilibrées (six, neuf ou dix vers, séparées par deux distiques, deux versets), Gide perpétue la forme originelle du poème, le dithyrambe, poème qui célébrait Dionysos, dieu de l’ivresse poétique, de l’enthousiasme au sens propre, état du poète quand il est inspiré c’est-à-dire pénétré d’un souffle divin.

Pour célébrer les deux fruits, Hylas et Simiane recourent aux procédés de l’éloge : ils multiplient les hyperboles, les qualificatifs emphatiques. La grenade prodigue ses saveurs avec « abondance », c’est un « trésor » qui se démultiplie en « gouttes d’or ». La figue, elle, augure de « belles amours », des noces que l’on « célèbre » avant de déguster la « succulence » des saveurs de ce « fruit de délices ».

Les deux jeunes gens improvisent un véritable hymne – un chant païen – et renouent avec une des formes les plus anciennes de la poésie, la tradition des chants amébées : le poète s’y dédouble en faisant alterner les chants de deux bergers, par exemple.

Gide s’amuse à mélanger les cultures et les influences… « Hylas » est le nom d’un personnage de la mythologie, un des Argonautes partis à la conquête de la Toison d’or, évoqué par de nombreux poètes antiques, grecs ou romains, Homère, Hésiode et bien d’autres. « Simiane » aurait plutôt une consonance orientale et ajoute un contrepoint exotique à l’échange. Le destinataire de ce chant, Nathanaël porte, lui, un nom hébreu.

2. Un hymne à la vie, à la sensualité

Les deux fruits ne poussent pas dans un jardin ordinaire, mais dans un paradis terrestre. Nul effort pour les produire : ils s’offrent à qui veut les prendre et les « enfants nus » les ramassent comme au premier jour du monde.

L’hymne a ici une dimension initiatique, il invite à savourer la vie en toute sensualité, et cet hédonisme est empreint d’érotisme.

Nathanaël doit accepter le défi final que lui lance Simiane : « chante à présent toutes les fleurs », c’est-à-dire : découvre et cueille tous les plaisirs que t’offre la vie, sans tabous, sans interdits.

Conclusion

Éveil des sens, ferveur pour les fruits, les corps, les éléments, « La ronde des grenades » peut nous paraître un peu désuète dans sa façon d’évoquer le désir et l’érotisme à travers ces « nourritures terrestres ». Mais il faut mesurer la portée du défi que lançait Gide en invitant ses lecteurs de la fin du xixe siècle à savourer, avec une sensualité toute païenne, des plaisirs que la morale commune réprouvait et que seule une minorité d’individus libérés s’autorisaient. [Ouverture] Indiscutablement Gide fut un précurseur de la libération des mœurs dont profite aujourd’hui notre société et qui reste pourtant toujours menacée par les intégrismes moraux et religieux.