André Malraux, La condition humaine

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Nouvelle-Calédonie

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2016

Séries ES, S • 16 points

Actes de bravoure

Commentaire

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Les clés du sujet

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Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) le don d’une capsule de cyanure et un coup de théâtre (thème), dramatique (registre) plein de suspense, angoissant, symbolique (adjectifs), pour émouvoir le lecteur, éclairer le personnage de Katow et montrer son côté héroïque (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Un moment bouleversant, dramatique, pathétique

Analysez comment Malraux rend la situation angoissante.

Étudiez l’alternance de récit et de paroles/pensées rapportées, la composition du passage (péripéties).

Commentez l’identité des personnages et leurs émotions.

Analysez les notations sensorielles mentionnées.

Sur quoi Malraux effectue-t-il des gros plans ? Quelle est leur valeur symbolique ?

Deuxième piste : Katow, un héros et un saint

Qu’est-ce qui fait la grandeur du personnage ? Comment Malraux met-il en relief ses qualités ? Utilisez votre réponse à la question de corpus.

Pourquoi peut-on parler à son propos de saint laïc ?

En quoi reste-t-il humain ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] André Malraux fut le spectateur engagé des révolutions et des évolutions du xxe siècle : aventurier, chef de guerre, homme politique, artiste – écrivain et cinéaste –, philosophe de l’art. Dans La Condition humaine, il fait la chronique de l’insurrection de Shanghai en 1927, au début de la Révolution chinoise. Malgré l’énergie des combattants, le combat échoue. Les principaux personnages sont arrêtés, torturés, exécutés. Katow, un révolutionnaire russe qui a organisé la lutte, attend d’être jeté dans le foyer d’une locomotive, comme le seront les deux jeunes gens étendus et liés contre lui, dans la pénombre d’une gare-prison. Il a la possibilité de se suicider en absorbant une capsule de cyanure pour échapper à cette mort atroce mais, dans un geste de solidarité fraternelle, il choisit de l’offrir à ses deux jeunes compagnons. [Annonce du plan] C’est une scène d’une intensité dramatique poignante où paroles et gestes prennent cette dimension symbolique que souligne le titre ambitieux du roman [I]. Par son renoncement, Katow devient une figure de la condition humaine telle que la conçoit idéalement Malraux : martyr et saint laïc de la fraternité et de la solidarité humaines [II].

I. Un moment bouleversant, dramatique, pathétique

Pour rendre compte de ce moment dramatique, Malraux varie les points de vue et charge ce récit fait à demi-voix d’une émotion intense.

1. Complexité des focalisations et composition dramatique

Pour rendre la situation plus angoissante, Malraux mêle le récit aux paroles et aux pensées rapportées, en alternant des passages au style direct et d’autres au style indirect libre.

Les répliques brèves, au style direct et au présent, transcrivent les échanges entre les prisonniers : surveillés par leurs bourreaux et terrorisés, ils communiquent à voix basse par des « chuchotements ».

Le style indirect libre, à l’imparfait, traduit les pensées de Katow, les invectives auxquelles il se livre intérieurement, mais aussi ses réflexions sur la condition humaine. Mais, comme souvent avec le style indirect libre, ces pensées appartiennent-elles au seul personnage ? Le narrateur ne s’identifie-t-il pas à lui et ne donne-t-il pas ainsi une forme plus nette, plus précise à ces pensées qui l’agitent ?

Le reste du passage, à l’imparfait ou au passé simple, retranscrit l’action, fait le récit du déroulement des événements : la recherche fiévreuse de la capsule de cyanure. En introduisant la perte du cyanure, Malraux joue avec les nerfs du lecteur ; il en fait une péripétie dramatique qu’il souligne par des mots comme « catastrophe », « impossible » « impossibilité ». La recherche du cyanure, qui dure quelques instants, s’étire dans un suspense angoissant avec la répétition du mot « cherchait ». Le rythme hachée de la phrase reproduit les tâtonnements méticuleux, « dix centimètres en dix centimètres » jusqu’au coup de théâtre – moment de soulagement marqué par un simple « voilà » quand le poison est retrouvé.

2. Un tableau travaillé, une atmosphère pathétique et funèbre

Malraux, par le mélange étroit de notations sensorielles et d’éléments symboliques, rend compte de l’atmosphère pathétique et funèbre de ce moment.

Le lecteur compatit avec les personnages : deux jeunes gens, dont l’un blessé, qui attendent la mort, terrifiés par l’horreur de ce qui les attend, et un homme plus âgé, Katow, qui apparaît comme leur protecteur mais qui est désormais impuissant à les aider.

Leur peur se marque physiquement ; ils n’échangent que quelques mots, parfois un seul (« quand ? » « voilà », « donne ») et d’une voix à peine audible, « à peine altérée par l’angoisse » ou déformée comme « une voix de sourd », réduite à « un chuchotement ». Katow, le révolutionnaire aguerri est « tremblant des épaules, claquant des dents ».

Dans cette nuit d’« angoisse » et de souffrance, les formes et les couleurs disparaissent : on ne distingue rien de ces hommes « sans visage »… Ne restent que les impressions tactiles et auditives : Katow « sentait près de lui la masse de deux corps ». Toute l’attention est centrée sur les mains, qui tâtonnent, se cherchent, s’étreignent et sur lesquelles Malraux effectue plusieurs fois un gros plan.

3. Des gestes symboliques

Les gestes des mains sont les seules marques d’humanité, avec les voix dont les rares mots sont mis en relief par les silences prolongés. Le lecteur est complètement immergé dans cette scène qu’il partage à travers les sens et les réflexions de Katow.

Le préau de gare concentre ce qu’il y a de plus inhumain, l’épouvante devant la torture, la solitude devant la mort. Mais quelques gestes suffisent pour redonner leur humanité à ces misérables qui fraternisent au moment de mourir. Les mains d’abord explorent le sol pour retrouver la précieuse capsule mais, alors que la recherche reste vaine, elles trouvent quelque chose de plus précieux, une main amie qui symbolise la solidarité : « les deux mains restaient unies ».

Katow, pour ne pas céder à l’émotion, y voit l’expression d’une « pauvre fraternité » mais, pour lui comme pour Malraux, c’est l’expression de la grandeur humaine dans l’adversité.

II. Katow, un héros et un saint

Au cours du roman, Katow a démontré ses qualités d’organisateur, de meneur d’hommes. Il prend ici une dimension héroïque qui dépasse ce qu’il était jusqu’alors, un homme d’action énergique et lucide.

1. Un dépassement de soi héroïque et exemplaire

Katow croit au pouvoir de la volonté, il refuse la fatalité de la solitude et de la peur et son geste de renoncement, dans sa simplicité, prend toute sa grandeur. En acceptant de souffrir et de mourir à la place des jeunes gens, il atteint une grandeur sublime.

Chez lui, la force morale est supérieure à la faiblesse de la chair. Bien qu’athée, il éprouve à la fois amour et pitié pour ses semblables – ceux qu’un chrétien appellerait ses prochains – surtout pour les plus faibles que lui, qui n’ont pas son courage et qu’ils ne méprisent pas pour autant. Et cette pitié, cette fraternité s’expriment dans les actes et non par la parole.

Son exemple est contagieux : quand les deux jeunes gens croient le cyanure perdu, ils se dépassent à leur tour. L’expérience de la solidarité retrouvée dans l’étreinte de leurs mains les apaise et « une des voix » (leur identité n’a plus d’importance, ce sont des « frères humains ») reconnaît, dans une phrase inachevée (« même si nous ne trouvons rien »), qu’a été retrouvé l’essentiel, qui vaut plus que la promesse du cyanure.

2. Un saint, un martyr laïc

Katow atteint ici la dimension d’un martyr laïc : il donne sa vie pour témoigner de sa foi en la solidarité humaine, seule capable d’affirmer une humanité profonde face à la barbarie qui vise à dégrader l’homme. Paradoxalement pour ce révolutionnaire athée, ou à tout le moins agnostique, son soulagement quand le cyanure est retrouvé s’exprime par une exclamation à résonance religieuse : « Ô résurrection ! ».

Par cette expression empreinte d’un lyrisme religieux, le narrateur rend sensible ce paradoxe qui fait de la mort choisie une nouvelle vie par rapport à la mort subie, infligée par les bourreaux, et manifeste la satisfaction d’avoir donné un sens à sa vie et à sa mort.

Katow incarne un humanisme athée. Il a cessé de croire en Dieu mais il a conservé une partie des valeurs et des idéaux chrétiens : l’amour du prochain, la compassion, la fraternité, le don de soi. Militant communiste, il a trouvé dans la révolution l’expression concrète et contemporaine de la parole du Christ au service de la libération de l’homme.

3. Mais aussi un personnage simplement humain

Mais Katow n’en reste pas moins un homme. Il ne prétend pas être un surhomme ce qui le rend encore plus émouvant et attachant. Lui-même reste seul, avant et après son geste. Il a les faiblesses d’un homme.

Il n’a pas fait sans hésitation le sacrifice que représente le don du cyanure et, quand les jeunes gens le laissent tomber, il est d’abord saisi d’« une colère sans limites » mêlée à du mépris pour « cet idiot » qui n’a pas compris la valeur du geste et de l’abandon que Katow leur a fait – une valeur telle qu’aucun mot ne saurait l’exprimer et c’est dans un mot vague, neutre « cela » qu’il enferme l’immensité du sacrifice (l’italique solennise cette déclaration).

Il cherche avec « nervosité » la capsule et, quand il l’a retrouvée, son corps le trahit, n’obéit pas à sa force de caractère : il « trembl[e] des épaules » et « claqu[e] des dents ».

Conclusion

Ce moment est l’un des plus pathétiques du roman à la fois par sa mise en scène presque théâtrale, avec des moyens très modernes – quasi cinématographiques – qui font « vivre » au lecteur la situation de l’intérieur. C’est aussi une page très forte par son symbolisme. Le roman présente d’autres morts, celle de Tchen, le jeune terroriste suicidaire, horrible et désespérée, celle de Kyo, le chef de l’insurrection, calme et assumée, et ici, celle d’un saint laïc, d’un martyr de la révolution qui va jusqu’au sacrifice suprême, une mort qui dépasse la condition humaine. [Ouverture] Les atrocités de la Seconde Guerre mondiale remettront en question la confiance optimiste de Malraux dans ces personnages capables de se dépasser et de témoigner qu’il existe au fond de l’homme une humanité qui peut s’exprimer même dans les situations les plus terribles et le mouvement de l’absurde ne croira plus à cette solidarité salvatrice. Mais Camus, après la tentation de l’absurde, retrouvera lui-même la conviction que la solidarité et l’engagement au service des autres sont la seule façon d’exprimer notre humanité.