Angoisses d'avenir (texte d'Ormesson, tableau de J.-B. Greuze)

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Annales corrigées
Classe(s) : 3e | Thème(s) : Se raconter, se représenter
Type : Sujet complet | Année : 2018 | Académie : Amérique du Sud

SE RACONTER

Se raconter, se représenter

3

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Amérique du Sud • Novembre 2018

100 points

Angoisses d’avenir

document A Texte littéraire

Dans son récit autobiographique Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Jean d’Ormesson nous fait part des interrogations de sa jeunesse.

J’imagine que c’est surtout à cause de moi et pour moi que mes parents envisagèrent de revenir à Paris malgré l’occupation allemande. J’avais seize ans. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire après le baccalauréat. À vrai dire, ce dont j’avais surtout envie, c’était de ne rien faire du tout.

Très attaché à ses convictions, mais libéral et tolérant, mon père nous avait souvent répété à mon frère et à moi qu’il nous laissait libres de choisir notre avenir – à condition, bien entendu, de servir l’État. Je le comparais volontiers au vieux Ford1 qui proposait à ses acheteurs des voitures automobiles de la couleur qu’ils souhai­taient – à condition qu’elles fussent noires. Ah ! bien sûr. Nous étions libres : nous pouvions devenir diplomate, conseiller d’État, inspecteur des Finances, membre de la Cour des comptes, gouverneur de la Banque de France ou préfet, mais en aucun cas banquier, marchand de biens, artiste peintre, footballeur, chanteur ou producteur de cinéma. Mon père nourrissait une particulière méfiance à l’égard des hommes d’affaires et des comédiens. J’avais un faible pour les acteurs. Il redoutait comme la peste de me voir monter sur les planches ou gagner de l’argent.

Je n’avais aucune envie de devenir banquier ni artiste. J’avais remarqué assez tôt que quand un doux vieillard demandait à une petite fille ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait volontiers infirmière ou vétérinaire. Les garçons se voulaient plutôt pompier ou pilote de ligne. J’avais un peu honte de constater que je n’avais aucune espèce de préférence. Je le savais en secret mais il m’était impossible d’exprimer ce que je ressentais. La vraie réponse à la terrible question : « Que voudrais-tu faire plus tard ? » était : « Rien. »

Je me souviens, l’été, à Saint-Fargeau, avant et après la guerre, de redoutables promenades à pied autour de la pièce d’eau où mon père me demandait avec une tendre insistance ce que je comptais faire de ma vie. La question roulait en torrent dans ma tête. Et aucune réponse ne me venait à l’esprit.

Un demi-siècle plus tard, je découvrais avec bonheur un texte de François Mauriac. L’auteur du Bloc-Notes, de Thérèse Desqueyroux, du Nœud de vipères et du Désert de l’amour assurait qu’à défaut d’une vocation affirmée dès l’enfance un des signes les plus sûrs de la volonté de consacrer sa vie à la littérature était le refus de toute autre activité et de toute autre ambition.

J’aimais ne rien faire. J’aimais rêver – de préférence à rien. J’aimais attendre. Attendre quoi ? Précisément, rien. J’aimais étudier. Je ne tenais pas tellement à vivre. Peut-être, après une enfance très heureuse, redoutais-je l’épreuve de la vie. Je craignais comme la peste de m’engager dans l’une ou l’autre des voies que m’offrait l’existence.

Peut-être aussi avais-je compris obscurément que les études, pour dire les choses en un mot, représentaient la meilleure façon de ne pas travailler. Ou du moins de ne pas choisir un de ces compartiments du travail qui constituaient autant de pièges dont il vous est impossible de sortir dès que vous avez glissé dans l’engrenage l’ombre d’un doigt de pied.

J’aimais beaucoup lire. Ou faire semblant de lire.

Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, 2016, © Éditions Gallimard.

1. Henry Ford, industriel fondateur de la marque automobile Ford.

document b Jean-Baptiste Greuze, Le Petit Paresseux, 1755

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© www.bridgemanimages.com

Musée Fabre, Montpellier.

travail sur le texte littéraire et sur l’image 50 points • 1 h 10

Les réponses doivent être entièrement rédigées.

Grammaire et compétences linguistiques

▶ 1. « Très attaché à ses convictions, mais libéral et tolérant » (2e §).

Quelle est la classe grammaticale du mot souligné ? Quel rapport logique introduit-il ? (2 points)

▶ 2. Réécrivez le passage suivant en remplaçant « je » par « nous », qui désigne le narrateur et son frère. (10 points)

« Je me souviens, l’été, à Saint-Fargeau, avant et après la guerre, de redoutables promenades à pied autour de la pièce d’eau où mon père me demandait avec une tendre insistance ce que je comptais faire de ma vie. La question roulait en torrent dans ma tête. Et aucune réponse ne me venait à l’esprit. » (4e §)

▶ 3. Dans le troisième paragraphe, relevez au moins quatre modalisateurs. Quel effet produisent-ils ? (3 points)

▶ 4. a) À qui renvoie le pronom « je » dans le premier paragraphe ? (1 point)

b) « J’imagine » (1er §), « J’avais » (1er §) : quels sont les temps employés ? Comment comprenez-vous leur usage ? (4 points)

Compréhension et compétences d’interprétation

▶ 5. Dans le deuxième paragraphe, le narrateur énumère les carrières que son père souhaite pour lui. Quel est leur point commun ? (3 points)

▶ 6. Que souhaite faire le narrateur ? Expliquez votre réponse en vous appuyant sur le texte. (4 points)

▶ 7. « Ah ! bien sûr. Nous étions libres » (2e §) : le narrateur pense-t-il ce qu’il écrit ?

Justifiez votre réponse en relevant au moins deux éléments du deuxième paragraphe. (5 points)

▶ 8. « La question roulait en torrent dans ma tête » (4e §).

Identifiez et expliquez l’image que l’auteur emploie dans cette phrase. (5 points)

▶ 9. Quelle représentation de la vie d’adulte le narrateur se fait-il ? Vous vous appuierez plus particulièrement sur votre lecture des derniers paragraphes pour répondre. (7 points)

▶ 10. Le texte et le tableau offrent-ils selon vous une image positive de la paresse ? (6 points)

dictée 10 points • 20 min

Le titre de l’œuvre et le nom de l’auteur sont écrits au tableau.

Jean d’Ormesson

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

© Éditions Gallimard, 2016

Mais ce qui sépare surtout le journaliste de l’écrivain, c’est le mystère du temps. Le temps passe et il dure. Le journaliste est tout entier du côté du temps qui passe. L’écrivain est tout entier du côté du temps qui dure. Il est interdit au journaliste de réclamer si peu de temps que ce soit pour donner à l’article qui doit paraître le soir même plus de force et de tenue. Il est recommandé à l’écrivain de prendre tout son temps – de longues soirées d’hiver, des semaines entières de printemps, parfois des mois et des mois – pour effacer de ses textes la moindre faiblesse et la moindre imperfection.

rédaction 40 points • 1 h 30

Vous traiterez au choix l’un des deux sujets suivants.

Sujet d’imagination

L’été suivant, lors d’un repas de famille, le père du narrateur interroge à nouveau ses fils sur leurs projets d’avenir. Les deux frères affichent des choix radicalement différents.

Imaginez le dialogue animé qui s’ensuit et les réactions des différents personnages présents autour de la table.

Sujet de réflexion

Dans le texte, le narrateur associe le travail à un piège « dont il vous est impossible de sortir » (7e §).

Selon vous, s’engager dans un métier constitue-t-il un piège ou un moyen de s’épanouir ?

Vous répondrez à cette question en prenant appui sur vos connaissances, vos lectures et votre culture personnelle.

Les clés du sujet

Les documents

Le texte littéraire (document A)

Jean d’Ormesson (1925-2017) est un écrivain académicien. Dans Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, l’un de ses derniers livres, il revient, entre autres, sur son enfance et sa jeunesse. Pour le titre de cet ouvrage autobiographique, il emprunte au poète Aragon l’un de ses vers.

L’image (document B)

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) est un peintre français. Son œuvre consiste en scènes de genre et en portraits. Il est considéré comme le peintre de la morale et des sentiments intimes.

Rédaction (sujet d’imagination)

Recherche d’idées

Commence par définir le lieu, le moment et les personnages présents.

Choisis ensuite les projets d’avenir des deux frères : il s’agit en premier lieu de choix professionnels, mais cela peut être aussi le choix d’un cadre de vie, etc.

Il s’agit d’un sujet d’imagination : tu peux t’autoriser une certaine fantaisie dans le choix des projets d’avenir.

Conseils de rédaction

Ton texte devra comporter :

un dialogue, principalement entre le père, le narrateur et son frère, mais aussi avec d’autres membres de la famille ;

des passages narratifs et descriptifs qui mettront en évidence les réactions des personnages (inquiétude, admiration, colère, indignation, soulagement…).

Rédaction (sujet de réflexion)

Recherche d’idées

Recherche dans tes lectures, les films que tu as vus, dans tes connaissances historiques ou d’actualité des exemples pour appuyer tes idées. Ainsi, pour illustrer les aspects négatifs du travail, tu peux citer : Germinal de Zola, qui évoque avec beaucoup de réalisme le travail dans les mines au xixe siècle ; Les Temps modernes de Charlie Chaplin, qui présente une satire du travail à la chaîne ; le poème d’Hugo, Melancholia, contre le travail des enfants.

Recherche aussi des arguments positifs : le travail libère l’homme ; il lui permet de gagner sa vie ; il peut être source d’épanouissement…

Conseils de rédaction

Tu peux organiser ton devoir de la manière suivante :

Introduction : présentation de la question.

Première partie : aspects néfastes du travail (exploitation de l’homme, esclavage, tâches absurdes et répétitives, conditions inhumaines…).

Seconde partie : aspects positifs du travail (autonomie financière, épanouissement, participation active à la société…).

Conclusion : synthèse des deux parties.