Annie Ernaux, La Honte

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Sarraute, Enfance – Récit et connaissance de soi
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Annie Ernaux, La Honte

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sujet va vous permettre de réfléchir aux difficultés rencontrées par l’auteur d’autobiographie dans la connaissance de soi. Il vous faut analyser l’autoportrait et ses limites.

Commentez ce texte d’Annie Ernaux, extrait de La Honte, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Analysez tout d’abord le double autoportrait que ces clichés permettent d’établir.

Intéressez-vous ensuite aux difficultés de l’auteur à se reconnaître dans ces images d’elle-même.

DOCUMENT

Un dimanche de juin 1952, le père d’Annie Ernaux a voulu tuer sa mère. La narratrice revient sur cette année de ses 12 ans au cours de laquelle son existence a basculé. Au début du récit, elle décrit deux photographies prises à cette époque.

De cette année-là, il me reste deux photos. L’une me représente en communiante. C’est une « photographie d’art », en noir et blanc, insérée et collée dans un livret en papier cartonné, incrusté de volutes, recouverte d’une feuille à demi transparente. À l’intérieur, la signature du photographe. On voit une fille au visage plein, arrondi, lisse, des pommettes marquées, un nez arrondi avec des narines larges. Des lunettes à grosse monture, claire, descendent au milieu des pommettes. Les yeux fixent l’objectif intensément. Les cheveux courts, permanentés, dépassent devant et derrière le bonnet, d’où pend le voile attaché sous le menton de façon lâche. Juste un sourire ébauché au coin de la lèvre. Un visage de petite fille sérieuse, faisant plus que son âge à cause de la permanente et des lunettes. Elle est agenouillée sur un prie-dieu1, les coudes sur l’appui rembourré, les mains, larges, avec une bague à l’auriculaire, jointes sous la joue et entourées d’un chapelet2 qui retombe sur le missel3 et les gants posés sur le prie-dieu. Caractère flou, informe, de la silhouette dans la robe de mousseline dont la ceinture a été nouée lâche, comme le bonnet. Impression qu’il n’y a pas de corps sous cet habit de petite bonne sœur parce que je ne peux pas l’imaginer, encore moins le ressentir comme je ressens le mien maintenant. Étonnement de penser que c’est pourtant le même aujourd’hui.

[…]

Sur l’autre photo, petite, rectangulaire, je suis avec mon père devant un muret décoré de jarres de fleurs. C’est à Biarritz, fin août 52, sans doute sur la promenade longeant la mer qu’on ne voit pas, au cours d’un voyage organisé à Lourdes. Je ne dois pas dépasser un mètre soixante, car ma tête arrive légèrement au-dessus de l’épaule de mon père, qui mesurait un mètre soixante-treize. Mes cheveux ont poussé en trois mois, formant une sorte de couronne moutonnée, retenue par un ruban autour de la tête. La photo est très floue, prise avec l’appareil cubique gagné par mes parents dans une kermesse avant la guerre. On distingue mal mon visage, mes lunettes, mais un sourire large est visible. Je porte une jupe et un chemisier blancs, l’uniforme que j’avais lors de la fête de la jeunesse des écoles chrétiennes. Par-dessus, une veste, dont les manches ne sont pas enfilées. Ici, je parais mince, plate, à cause de la jupe plaquée aux hanches puis évasée. Dans cette tenue, je ressemble à une petite femme. Mon père est en veste foncée, chemise et pantalon clairs, cravate sombre. Il sourit à peine, avec l’habituel air anxieux qu’il a sur toutes les photos. J’ai sans doute gardé celle-ci parce qu’à la différence des autres, nous y apparaissions comme ce que nous n’étions pas, des gens chics, des villégiaturistes4. Sur aucune des deux photos je n’ouvre la bouche pour sourire, à cause de mes dents mal plantées et abîmées.

Je regarde ces photos jusqu’à perdre toute pensée, comme si, à force de les fixer, j’allais réussir à passer dans le corps et la tête de cette fille qui a été là, un jour, sur le prie-dieu du photographe, à Biarritz, avec son père. Pourtant, si je ne les avais jamais vues, qu’on me les montre pour la première fois, je ne croirais pas qu’il s’agisse de moi. (Certitude que « c’est moi », impossibilité de me reconnaître, « ce n’est pas moi ».)

Annie Ernaux, La Honte, 1997 © Éditions Gallimard.

1. Prie-dieu : chaise basse où l’on s’agenouille pour prier.

2. Chapelet : collier dont on fait glisser les grains enfilés en récitant ses prières.

3. Missel : livre de messe constitué de chants et de prières.

4. Villégiaturistes : vacanciers.

Les clés du sujet

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