Apollinaire, Alcools, "À la Santé"

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Apollinaire, Alcools – Modernité poétique ?
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

25

fra1_1900_00_46C

Sujet d’oral • Explication & entretien

Apollinaire, Alcools, « À la Santé »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

I

Avant d’entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu’es-tu devenu

Le Lazare1 entrant dans la tombe

Au lieu d’en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles

II

Non je ne me sens plus là

Moi-même

Je suis le quinze de la

Onzième

Le soleil filtre à travers

Les vitres

Ses rayons font sur mes vers

Les pitres

Et dansent sur le papier

J’écoute

Quelqu’un qui frappe du pied

La voûte

III

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Tournons tournons tournons toujours

Le ciel est bleu comme une chaîne

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Dans la cellule d’à côté

On y fait couler la fontaine

Avec les clefs qu’il fait tinter

Que le geôlier aille et revienne

Dans la cellule d’à côté

On y fait couler la fontaine

IV

Que je m’ennuie entre ces murs tout nus

Et peints de couleurs pâles

Une mouche sur le papier à pas menus

Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur

Toi qui me l’as donnée

Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur

Le bruit de ma chaise enchaînée

Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison

L’Amour qui m’accompagne

Prends en pitié surtout ma débile raison

Et ce désespoir qui la gagne

V

Que lentement passent les heures

Comme passe un enterrement

Tu pleureras l’heure où tu pleures

Qui passera trop vitement

Comme passent toutes les heures

VI

J’écoute les bruits de la ville

Et prisonnier sans horizon

Je ne vois rien qu’un ciel hostile

Et les murs nus de ma prison

Le jour s’en va voici que brûle

Une lampe dans la prison

Nous sommes seuls dans ma cellule

Belle clarté Chère raison

Septembre 1911

Guillaume Apollinaire, « À la Santé », Alcools, 1913.

1. Les Évangiles racontent la résurrection par Jésus de son ami Lazare.

2. question de grammaire.

Quelle est la modalité des phrases dans les v. 3-4 et 7-8 ? Restituez la ponctuation dans ces vers.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Le poème ne comporte pas de ponctuation : entraînez-vous à lire comme s’il y avait une ponctuation ; au besoin, le jour de l’examen, restituez-la sur votre texte.

Respectez les enjambements (ne marquez pas de pause à la fin des vers) pour donner l’impression de fluidité. Marquez un signe qui matérialise ces enjambements.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Présentez Alcools (propos et ton) et rappelez les circonstances personnelles qui ont amené Apollinaire en prison (soupçon de vol).

À partir de la structure du poème, montrez comment la modernité de l’écriture poétique de cette chronique de vie carcérale transfigure la prison, rend compte des états d’âme du poète et soulage sa « douleur ».

2. La question de grammaire

Délimitez les phrases. D’après leur syntaxe, identifiez leur modalité (déclarative, interrogative, exclamative ?), puis restituez-en la ponctuation.

Repérez les paroles rapportées des v. 3-4 : sont-elles au style direct ou indirect ? Identifiez la situation d’énonciation (qui parle à qui ?). Rétablissez alors la ponctuation et les marques du dialogue.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Apollinaire, dans Alcools, compose, à la manière cubiste, une sorte d’autobiographie éclatée qui retrace ses amours, voyages et expériences.

[Situer le texte] Ainsi, mis en cause dans un vol de statuettes au Louvre, il a été emprisonné quelques jours à la Santé, à Paris, en 1911. Dans son poème, composé de 6 sections (ou « chants » ?), il rend compte des souvenirs de son incarcération.

[En dégager l’enjeu] Ce poème étrange sans ponctuation, à la métrique variée, où alternent distiques, quatrains, sizains, mais aussi octosyllabes, décasyllabes, alexandrins, heptasyllabes, peut d’abord être lu comme la chronique d’un séjour en prison qui rend compte des états d’âme du poète. Mais, au-delà de cette expérience douloureuse, il dévoile le moi profond du poète et sa conception de la poésie.

Explication au fil du texte

L’entrée en prison : une perte d’identité (I-II)

Le poème dés le premier vers se présente comme la chronique d’un séjour en prison avec le rappel de l’arrivée et de la fouille, l’évocation du décor (« cellule », « vitres », « voûte ») et des usages (se « mettre nu », un matricule : « le quinze de la / Onzième »).

L’incarcération, épreuve humiliante, s’accompagne d’une angoissante perte d’identité matérialisée par la question que lui adresse une « voix sinistre » (v. 4) et inconnue (celle d’un oiseau nocturne qui « ulule » ?) et par la négation totale « je ne me sens plus… » (v. 9). La répétition de « Adieu » suggère l’effacement de tout passé. La référence à Lazare évoque implicitement la mort.

Cependant, grâce à l’écriture poétique, le poète semble vouloir continuer à affirmer son identité : la voix s’adresse à lui à la 2e personne, en l’appelant par son prénom, et le fait ainsi exister (c’est peut-être sa propre voix ?), tout comme le pronom réfléchi tonique (« Moi-même ») qui occupe tout un vers (v. 10).

Pour lutter contre le sentiment de solitude dans sa « cellule », il s’invente des interlocuteurs : il interpelle ses « années » passées, personnifiées en « jeunes filles » ; les rayons du soleil « dansent », compagnons qui apportent vie et mouvement. Il « écoute » les bruits d’une présence humaine (« quelqu’un… du pied »).

Il s’efforce de garder un peu de gaieté grâce à des vers légers (II) et à l’humour d’images cocasses (il est un « Lazare » à l’envers ; les rayons du soleil sont des « pitres » de cirque !) ou gracieuses (la « charmante ronde » protectrice des « années »). Ainsi il dédramatise sa souffrance.

Vie monotone et prière à Dieu (III-IV)

La chronique carcérale se poursuit mais l’espace se réduit (« fosse », - « cellule », « entre ces murs nus », « chaise enchaînée »). Les sons ténus (« clefs », « tinter », « couler la fontaine »), la présence humaine (« geôlier ») sont exclusivement liés à réalité de la prison. Cette réduction de l’espace s’accompagne de variations d’état d’âme : isolement (III), ennui et angoisse (IV).

Dans ces deux sizains massifs d’octosyllabes qui traduisent la pesanteur du temps, la monotonie est rendue par le présent d’habitude, les répétitions-refrains (« tournons… toujours » : assonance en « ou ») et la régularité des vers sans coupes et les enjambements (v. 21-32).

Pour lutter contre l’isolement, Apollinaire effectue une sorte de dédoublement marqué par le passage du « je » au « nous » (v. 19, 23) et se compare cocassement et ironiquement à un ours, gros et lourd animal de zoo. Mais la comparaison surréaliste « Le ciel est bleu comme une chaîne » (v. 24) préfigure l’angoisse poignante créée par l’« ennui » (v. 33).

La compagnie d’une « mouche », seul élément de vie, est illusoire : le désarroi croissant est rendu par une question (v. 37-38), par le vocabulaire affectif péjoratif (« douleur », « désespoir ») et les mots de la négation (« pâles » [sans couleurs], « sans [larmes] », « [murs] nus »).

La tentation religieuse resurgit alors, constante chez Apollinaire (voir « Zone ») : il adresse à « Dieu » une question existentielle pathétique (« désespoir ») sur le ton de la prière, avec l’interjection « ô », l’expression répétée « prends pitié » (reprise de la prière universelle), la communion avec les prisonniers (« pauvres cœurs battant… ») et la mention de l’Amour. En vain…

Du désespoir à l’apaisement (V-VI)

En effet, le « chant » V rappelle les accents du « Spleen » de Baudelaire (« passe un enterrement » / « pleures ») et le lyrisme du refrain du « Pont Mirabeau » (« Que lentement passent… »). L’angoisse du temps qui s’étire et passe inexorablement est traduite par le vocabulaire, les exclamations, les sonorités féminines, les rimes intérieures et les liquides (« Que je mennuie », « Que lentement pass[ent] les heur[es] »). « Tu pleureras l’heure où tu pleures » signifie : « tu regretteras ces moments difficiles » et suggère que tout est mieux que le passage du temps.

Le « chant » VI semble clore le journal d’une journée commencée au début du poème, depuis le lever du jour (« le soleil filtre », v. 13), suivie de la promenade du « matin » (III), de l’ennui de la journée (IV, V) : c’est le soir (« le jour s’en va »), puis la nuit suggérée par « une lampe ».

Malgré l’angoisse que trahissent les expressions « sans horizon » et « ciel hostile », malgré l’exclusion d’une vie sociale libre (« les bruits de la ville ») et l’absence de sensations (« je ne vois rien »), les derniers vers marquent l’apaisement : la « lampe » qui « brûle » (image du foyer), la « raison », personnifiée et qualifiée par des mots positifs (« belle », « Chère »), font de la cellule un espace préservé. Apollinaire semble avoir retrouvé une compagne (« nous ») rassurante (amante ? mère ?) qu’il fait exister par le style direct et à qui il peut se confier.

Conclusion

[Bilan de l’explication] Le portrait qu’Apollinaire fait de lui-même est celui que traduisent ses autres poèmes : tristesse, angoisse, consolation par l’écriture… On y retrouve aussi ses choix poétiques : goût pour la fantaisie et la modernité, et, en même temps, hommage à d’illustres poètes qui l’ont précédé et ont, comme lui, vécu et « raconté » leur incarcération : Musset (« Le mie prigioni ») ou Verlaine (« Le ciel est, par-dessus le toit », Sagesse).

[Mettre l’extrait en perspective] Au-delà, le poème marque la vertu apaisante de la poésie qui « chante » les « ennuis » pour les « enchante[r] » (Du Bellay). Il semble que, contre la prison, le seul remède soit la poésie… ou l’art.

2. La question de grammaire

des points en +

Vous pouvez signaler que ces modalités et le style direct marquent la solitude et l’émotion du poète et que l’absence de ponctuation invite le lecteur à participer au sens du poème.

v. 3 : modalité interrogative (adjectif interrogatif « quelle ») « Et quelle voix sinistre ulule ? »

v. 4 : modalité interrogative (sujet inversé), la voix parle au poète directement (apostrophe, 2e pers du sing) « Guillaume, qu’es-tu devenu ? »

v. 7-8 : modalité exclamative (interjection ô), le poète parle directement aux années (apostrophe) « Adieu ! Adieu, chantante ronde, / Ô mes années, ô jeunes filles ! »

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre recueil de poèmes : Illuminations de Rimbaud. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Quelles marques de modernité et de tradition trouvez-vous dans ce recueil ?

3 Quel recueil vous séduit le plus : Illuminations ou Alcools ? Pourquoi ?