Apollinaire, "À la santé", Alcools

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Inédit

Poètes en prison         

 Commentaire

 

 Vous commenterez le poème d'Apollinaire.
 

 

 

     LES CLÉS DU SUJET  

 

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte. Extrayez de cette « définition » des questions à se poser sur le texte ; elles vous aideront vous à trouver les idées directrices.

    Poème en vers irréguliers (genre) qui retrace (type) l'expérience carcérale d'Apollinaire (thème), pathétique, lyrique, parfois ironique (registres), à la fois moderne et traditionnel (adjectifs), pour exprimer sa souf879 et lutter contre la monotonie (buts).

  • Analysez l'expression des états d'âme du poète et leur évolution.

  • Étudiez la variété des tons pour parler de son expérience et demandez-vous comment Apollinaire lutte contre la souf879 de l'incarcération.

  • Quels fruits Apollinaire tire-t-il de son expérience et quelle conception de la poésie se dégage de ce poème ?

Pistes de recherche

Première piste : une chronique de la vie carcérale

  • Étudiez tout ce qui fait du poème une chronique réaliste de la vie en prison : mention des lieux, allusions à la journée du prisonnier et à l'écoulement du temps.

  • Quels sont les états d'âme par lesquels passe le poète dans sa prison ? Comment en rend-il compte ?

Deuxième piste : une remise en question qui n'altère pas la personnalité profonde du poète

  • Étudiez les marques de la remise en question de soi-même par le poète : en quoi la prison est-elle une épreuve angoissante ?

  • Mais en quoi le révèle-t-elle à lui-même ?

  • Quels traits de la personnalité du poète cette expérience révèle-t-elle ?

  • Quel est le rôle de la poésie dans cette épreuve ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : De Verlaine à la jeune Albertine Sarrazin, nombreux sont les poètes qui ont tiré de leur séjour en prison une force de création.

Présentation du texte : Guillaume Apollinaire, mis en cause dans une affaire de vol de statuettes au musée du Louvre, a été incarcéré pendant quelques jours à la prison de la Santé, à Paris, en 1911. Il communique les souvenirs de son incarcération dans le poème « À la Santé ».

Annonce du plan : Le texte peut d'abord être lu comme la chronique d'un séjour en prison qui rend compte de l'état d'âme du poète. Mais il va au-delà et, derrière cette expérience douloureuse, dévoile le moi profond du poète et sa conception de la poésie.

I. La chronique de la vie carcérale

1. La réalité carcérale

  • L'évocation du décor (« cellule », « les vitres », « la voûte », « murs tout nus », « chaise enchaînée », « prison »), des usages (se « mettre nu », un numéro : « le quinze de la / Onzième », la promenade « chaque matin », « les clefs », « le geôlier », « prisonnier »), des bruits intérieurs (un « pied » sur la voûte, la « fontaine », des « clés » qu'on fait « tinter », la chaise) et extérieurs (« bruits de la ville ») compose un petit documentaire sur la prison.

  • La pauvreté et l'imprécision des notations sensorielles (« le soleil », « le ciel est bleu », « couleurs pâles », « je ne vois rien ») donnent l'impression de vide affectif et intellectuel du poète à la dérive.

  • L'impression douloureuse d'un temps qui s'étire et de l'ennui est rendue par le vocabulaire, les exclamations, les sonorités féminines, les rimes intérieures, les liquides (« Que je m'ennuie », « Que lentement pass[ent] les heur[es] »). La monotonie est rendue par le présent d'habitude, l'expression « chaque matin », les répétitions (« passer » quatre fois, etc.).

2. La progression du poème avec le temps

La structure insolite en six parties, rythmée par des « blancs », donne une impression de construction cyclique (les parties I et VI suivent le même schéma), de recommencement mais, entre ces deux parties identiques, le poète n'est pas revenu au même point.

  • Le poème est à la fois la chronique du séjour (avec rappel de l'arrivée et de la fouille) et celle d'une journée (lever du jour : « le soleil filtre » ; promenade du « matin » ; ennui de la journée ; « le jour s'en va » ; le soir, la nuit suggérés par « une lampe »).

  • La progression dans le temps correspond à des variations d'état d'âme. Le poète passe de l'attention au monde extérieur dans les parties II et III (les éléments : « le soleil », « ses rayons », « le ciel » et la présence humaine : « quelqu'un qui frappe du pied », « dans la cellule d'à côté », « le geôlier ») à l'intériorisation (parties IV-V et 1re strophe de VI).

  • La réduction de l'espace à la cellule s'accompagne d'une angoisse croissante rendue par une question (v. 37-38), par le vocabulaire affectif péjoratif (« douleur », « désespoir ») et les mots de la négation (« pâles » [sans couleurs], « sans [larmes] », « [murs] nus », « hostile »). Le désarroi se manifeste par des symptômes physiques : les « murs nus » et « pâles » rappellent la nudité du poète au début et sa « pâleur ».

  • Les derniers vers marquent l'apaisement : le symbole de la « lampe » qui « brûle » (image du foyer), la « raison », personnifiée en créature féminine, qualifiée par des mots positifs (« belle » « Chère ») font de la cellule un espace préservé de l'intimité.

3. La lutte contre la monotonie et la perte d'identité

  • Variété et irrégularité de la métrique. La métrique introduit un élément de variété : diversité des strophes (distiques, quatrains, sizains...), des vers (octosyllabes, décasyllabes, alexandrins, mais aussi vers impairs, heptasyllabes). Le choix est toujours significatif : deux sizains massifs d'octosyllabes (strophe III) traduisent la pesanteur du temps.

  • Variété de l'énonciation. Apollinaire s'invente des interlocuteurs pour lutter contre la solitude, il « sonorise » sa cellule par des voix :

    • une « voix sinistre » s'adresse à lui à la 2e personne, l'appelant par son prénom (intimité) et le fait exister - c'est peut-être lui-même (cf. Verlaine « Le ciel est par-dessus le toit ») ;

    • il interpelle « [ses] années » passées, personnifiées en « jeunes filles » ;

    • puis il prie « Dieu », qu'il tutoie pour créer l'intimité ;

    • il se dédouble et parle à un autre lui-même, désigné par « tu » (v. 47) ;

    • enfin, il se confie à sa « raison », personnifiée elle aussi.

II. Remise en question et permanence chez Apollinaire

L'expérience de la prison a profondément marqué le poète, mais cette remise en question ne l'empêche pas de rester lui-même : le lecteur reconnaît dans ce poème l'Apollinaire dessiné par ses autres poèmes.

1. Une certaine vitalité

  • L'humour et l'auto-ironie des images. Les images sont cocasses : Apollinaire se présente comme un « Lazare » à l'envers, un ours de zoo, animal lourdaud ; les rayons du soleil sont des « pitres ». Elles sont aussi gracieuses (le cercle protecteur des « années » passées, « chantante ronde ») ou insolites, voire surréalistes (« Le ciel est bleu comme une chaîne »). Elles manifestent la distance que prend le poète par rapport à lui-même sur le ton de l'auto-ironie pour dédramatiser sa souf879.

  • L'inventivité d'Apollinaire apparaît dans la structure du poème, dans les mots inattendus (« vitement », reprise d'un adverbe oublié) et la suppression de la ponctuation, marque de modernité.

2. La vraie gravité d'une mise à nu

Mais, en contraste, le poète qui se dessine ici est bien l'Apollinaire d'Alcools, de « La chanson du mal-aimé », plein de gravité.

  • L'incarcération est une épreuve humiliante (« il a fallu me mettre nu »), mais aussi une remise en question de son identité (« Guillaume qu'es-tu devenu » ; « je ne me sens plus là/ Moi-même » ; le dédoublement se marque par le passage du « je » au « nous », v. 9, 23).

  • Un vrai « désespoir » causé par le passé douloureux qui resurgit et la présence implicite de la mort (référence à « Lazare » ; « sans horizon », « ciel hostile » ; la partie IV rappelle « Spleen » de Baudelaire).

Transition : L'expérience de la prison a entraîné une remise en question, mais Apollinaire est bien resté le même.

3. La permanence de la personnalité

On retrouve ici Apollinaire tel qu'il apparaît dans ses autres œuvres.

  • Certains de ses thèmes poétiques favoris sont repris : le temps qui passe, l'auto-culpabilisation, l'importance de l'amour des autres (« L'Amour qui m'accompagne », « cœurs » des autres prisonniers), la présence féminine (celle des « jeunes filles » et de la raison, amante et mère protectrice, rassurante).

  • Le lecteur reconnaît certaines de ses formulations : le lyrisme s'exprime dans les vers 45-46 comme dans le refrain du « Pont Mirabeau ».

  • La tentation religieuse, constante chez Apollinaire (cf. « Zone »), se révèle dans le ton de la prière, les appels à Dieu et la communion avec les prisonniers (« cœurs battant dans la prison »).

  • Le portrait affectif que le poète fait de lui-même est celui que traduisent ses autres poèmes : tristesse pathétique (« mes yeux sans larmes », « ma pâleur », « ma chaise »), angoisse perpétuelle du temps qui passe (« Tu pleureras l'heure où tu pleures »).

  • Enfin, le lecteur retrouve les mêmes tendances poétiques :

    • les vers sont ses vrais compagnons (« mes lignes ») ;

    • il a gardé son goût du mélange poétique (dans les rythmes, les atmosphères variées : II, bout-rimé à la Musset ; III, chanson ; IV, prière ; V, élégie) ;

    • il se place dans une lignée de poètes : échos de Sagesse de Verlaine (cf. « Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! » : ciel « bleu » ; dédoublement : « Qu'as-tu fait de ta jeunesse » (Verlaine), « Qu'es-tu devenu » (Apollinaire) ; « Il pleure dans mon cœur » (Verlaine), « tu pleureras / tu pleures » (Apollinaire) ; écho de Musset (« quelques écritures », v. 43 ; « mes lignes inégales », v. 36) ;

    • il manifeste en même temps le désir de se démarquer de la tradition.

Conclusion

Le poème marque la vertu apaisante de la poésie qui « chante » les « ennuis » pour les « enchante[r] » (du Bellay). Il semble que, contre la prison, le seul remè d soit la poésie ou la peinture (cf. Van Gogh et les peintres en prison).