Appolinaire, Guetteur mélancolique

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Amérique du Nord
Corpus Corpus 1
La réécriture des mythes anciens

La réécriture des mythes anciens • Commentaire

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Objets d’étude L

58

Amérique du Nord • Juin 2015

Série L • 16 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en vers réguliers sous forme de dialogue (genre) qui décrit (fait le portrait de) (type de texte) Hélène (sujet), et mène une réflexion implicite sur (type de texte) la vie et la poésie (thèmes), lyrique (registres), poétique, élogieux, érotique, sensuel, subjectif, symbolique, allégorique (adjectifs), pour renouveler le personnage mythique d’Hélène, célébrer son immortalité, pour faire comprendre son idéal poétique (buts de l’auteur).

  • Il s’agit d’une réécriture : montrez son originalité par rapport à ses « modèles ».
  • Le registre peut fournir des pistes : analysez la nature du lyrisme d’Apollinaire.
  • Analysez ce que, à travers le portrait d’Hélène, Apollinaire révèle de lui-même.
  • Explicitez le sens allégorique du personnage.
  • N’oubliez pas que tout poème est implicitement un art poétique.

Pistes de recherche

Première piste : Un nouveau portrait de la belle Hélène de Troie ; un blason érotique

  • Analysez quels éléments du mythe ancien subsistent.
  • Explicitez les allusions.
  • Repérez ce qui s’écarte du mythe d’origine, ce qui le modernise.
  • Analysez le personnage d’Hélène : sous quels aspects apparaît-elle ?
  • Étudiez notamment sous quel aspect l’amour est présenté.

Deuxième piste : Un portrait d’Apollinaire ? Une réflexion sur l’immortalité et le temps qui passe ? Un art poétique ?

  • Analysez ce que ce poème révèle d’Apollinaire (caractère, thèmes favoris…), quels sujets plus vastes il aborde implicitement et quelle conception de la poésie il révèle.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé
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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Pour rendre compte de ce qui agite une époque traversée par des événements dramatiques, les écrivains du xxe siècle, dramaturges et poètes, reviennent aux mythes anciens en les modernisant. Ainsi, Apollinaire, à cheval entre le xixe et le xxe siècles, réécrit le mythe d’Orphée dans son Bestiaire ou Cortège d’Orphée ou dans « La Chanson du mal aimé » où il apparaît errant dans Londres, pleurant sa bien aimée perdue, tout en évoquant le Phénix et Ulysse à son retour sur Ithaque. À l’intérieur de son recueil posthume Le Guetteur mélancolique, il ressuscite la Belle « Hélène » dans un poème en vers qui prend la forme d’une invocation lyrique à la légendaire reine de Sparte, la plus « belle femme du monde » promise à Pâris par Aphrodite. [Problématique] Il s’agit bien ici d’une réécriture. [Annonce du plan] Si le poète se montre fidèle au mythe d’origine d’Hélène, la femme fatale, il s’en écarte et le renouvelle au gré de ses états d’âme : il fait d’elle, dans un blason érotique, le composé de toutes les femmes [I]. Mais il dépasse le portrait : à travers cette évocation, il se peint lui-même et donne à son poème la profondeur d’une réflexion sur l’amour, le temps et la poésie [II].

I. Une réécriture : un nouveau portrait de la belle Hélène

Apollinaire apparaît d’emblée comme un « expert en mythologie ».

1. Éléments mythologiques traditionnels : Apollinaire expert en mythologie

Le titre et le nom « Hélène » lancé dès le début (v. 1) donnent d’emblée au texte sa couleur mythologique.

  • Sa forme même, un poème en vers réguliers, invocation directe à Hélène (v. 1, 10, 23) rythmé par les multiples indices personnels de la 2e personne, sorte d’hymne aux accents lyriques, rappelle l’épopée homérique. L’absence de ponctuation, le choix de l’alexandrin – vers noble – sans coupes violentes communique au poème un souffle épique proche d’Homère.
  • Le destin d’Hélène est retracé à travers des épisodes mythologiques empruntés à l’Antiquité, parfois sous forme d’allusionssavantes : allusions à la naissanced’Hélène (vers 7) et à Zeus (« ton père ») à travers l’évocation du « cygne amoureux » de Léda ; à deux enlèvements marquants encadrant le poème, celui de « Thésée » (« le vainqueur de brigands » qui la « vola », v. 4, 20), connu des seuls initiés, et celui de « Pâris » (v. 2) d’abord explicitement nommé puis désigné par la périphrase, « le gardeur de chèvres » ; à la guerre de Troie enfin, résumée en douze syllabes (vers 6).
  • En toile de fond, Apollinaire recrée la vie grecque antique d’un « bourg de Grèce », avec ses animaux, « les dieux et les rois », les rites du mariage (« hymnes, flambeau, flûte »), les occupations (« la lutte »), ses légendes (celle du chant-présage de la « femelle de l’alcyon »).
  • Le thème de la beauté d’Hélène – origine de la guerre de Troie – au vers 25, qui fit que « tous les hommes se lèvent », rappelle l’épisode de L’Iliade (chant III) où les vieillards Troyens s’extasient sur sa beauté lorsqu’elle passe sur les murs de Troie.

2. Célébration sensuelle et érotique dans un blason

  • Apollinaire se concentre sur la beauté physique d’Hélène. Son portrait est construit à la manière d’un blason amoureux, dessinant Hélène par touches éparses qui détaillent, comme autant de gros plans, des parties du corps chargées de sensualité : les « beaux seins » aux courbes suggestives (« fléchissaient »), les « douces » « lèvres » (v. 3, 14, 24), les « yeux » cernés de « bleu » à cause de la fatigue amoureuse, les « joues »… Est donc reconstitué le « corps nu et blanc » évoqué deux fois (v. 7 et 9), qui fait penser à un tableau de Botticelli.
  • Les réalités érotiques sont traduites par des verbes réalistes (« dépucela » et « baisé », au sens d’« embrassé »), par la nudité autant que par le « fard », et par la mention des « matins » qui suggèrent les nuits d’amour. Hélène est bien une femme fatale tentatrice (« tentation »). Mais la répétition régulière de l’adjectif « beau / belle » (v. 2, 5, 19, 23) confère à ce portrait très « incarné » une généralité qui finit par l’idéaliser.

3. Les écarts et renversements de valeurs

Cependant le poème marque des écarts avec la tradition mythologique… et la modernise par des notations inattendues.

  • L’apostrophe « ô dame » sonne étrangement car le mot « dame » renvoie à une réalité médiévale, que rappelle aussi le verbe « dépucela ». Le mot « révolutions » qui clôt le poème a fort peu à voir avec l’Antiquité… Le poème mêle ainsi étrangement les époques.
  • L’évocation récurrente de la vieillesse d’Hélène paraît incongrue : la mythologie a gravé dans les esprits l’image d’une « belle » Hélène. Apollinaire rejette cette beauté dans le passé par l’imparfait qui parcourt le poème (« tu étais belle », v. 5). Il introduit l’image d’une « vieille » qui doit « vivre encore » (v. 17) dans l’anonymat, au « visage et [aux] lèvres fané[s] » et dont peut-être « la mort est proche »… Cette « vieille aux douces lèvres » nous fait vaguement entendre en musique de fond le « Quand vous serez bien vieille à la chandelle » de Ronsard ou « La Charogne » de Baudelaire…

Observez

Une transition est composée de deux « parties » : l’une rappelle très succinctement ce qui a été prouvé, l’autre annonce l’axe suivant en établissant un rapport entre les deux axes.

[Transition] Un portrait d’Hélène de plus, serait-on tenté de dire… comme un tableau de plus, après ceux de Pontormo, du Primatice ou de Jacques-Louis David… Mais le lecteur sent qu’Apollinaire l’invite, comme pour tout mythe, à capter un sens caché sous cette évocation-blason en l’honneur d’Hélène.

II. Derrière le blason, un portrait d’Apollinaire, une réflexion sur le temps qui passe et sur la poésie

1. Un portrait d’Apollinaire ?

Un portrait renseigne autant sur celui qui le fait que sur son modèle. Ici, le poème compose un portrait par touches d’Apollinaire.

  • Comme « Le Pont Mirabeau » ou bien d’autres poèmes, « Hélène » fait surgir l’éternel « rêveur » (le mot apparaît trois fois) et amoureux épris de beauté qu’était Apollinaire, à la fois sensuel et lyrique.
  • Dans ses moments de détresse, il en appelle souvent aux femmes, dans sa vie comme dans sa poésie : partant à la guerre, il écrit ses Poèmes à Lou. Ici, il invoque Hélène, experte en « guerre », elle aussi.

Observez

Si vous connaissez d’autres œuvres de l’auteur, qui soient en relation avec le texte à commenter, surtout dans le cadre des réécritures, mentionnez-les et faites des rapprochements éclairants.

  • Dans de menus détails, le lecteur capte les échos de certains thèmes favoris d’Apollinaire : Hélène a des « cerne(s) » comme Annie Playden, l’amante vénéneuse célébrée dans les « Colchiques » d’Alcools (« tes yeux sont comme cette fleur-là/ Violâtres comme leur cerne »), les « seins » d’Hélène rappellent les « jolis seins roses » de Lou. Ailleurs, c’est le mot étrange « dame » qui rappelle son goût pour le Moyen-Âge ou encore la « Dame » de Merlin qui apparaît dans son recueil de jeunesse, en prose (1909) L’Enchanteur pourrissant, dans lequel il donne déjà la parole à une Hélène « vieillie et fardée » : « J’étais belle comme aujourd’hui, plus belle que lorsque petite fille, le vainqueur de brigands me dépucela ». Ici, sans aucun doute, Apollinaire se réécrit lui-même.

2. Lutter contre le temps : une réflexion sur le temps qui passe

Plus profondément, le poème est, comme « Le pont Mirabeau », une réflexion sur la morsure du temps.

  • Épris de jeunesse (v. 15, 17), obsédé par le temps qui passe, Apollinaire voudrait l’arrêter. Aussi tente-t-il de réconcilier passé (« tu étais »), présent (« tu dois vivre encore », « quand te nomme… ») et futur (« toujours tu le seras ») dans un hymne mélancolique qui s’appuie sur une ronde mêlée d’adverbes ou de conjonctions temporels – « encor », « toujours », « jamais », « alors » ; « quand (trois fois) »- pour faire triompher le verbe « vivre » (v. 17, 22). Autant de moyens pour « recouvrir les années » (v. 16) et figer le temps.
  • On reconnaît ici le poète angoissé par la « mort », dont il ne veut pas entendre le « chant » (v. 22). Il ne veut pas être comme la « femelle de l’alcyon » annonciatrice de mort (c’est pour cela qu’il conseille à Hélène de se « boucher les oreilles »). Il semble qu’il ne « chante » ses poèmes que « pour […] enchanter » la mort (Du Bellay).

3. Un art poétique ?

« Hélène » pourrait être une sorte de bilan esthétique d’Apollinaire, qui se plaît à faire converger l’antique et le moderne : elle serait l’allégorie de la poésie.

  • La forme du poème indique dès l’abord que la poésie pour Apollinaire est célébration lyrique – à l’antique –, notamment de la femme. Mais elle est plus que cela : elle est une arme pour lutter contre le temps. La forme même du dialogue par le « rêve » fait revivre Hélène, lui redonne une beauté que la réalité – la vieillesse – menaçait de lui ôter (« tu n’étais pas plus belle quand te dépucela… »). Apollinaire choisit ainsi l’adjectif « belle », volontairement vague et ouvert, pour que son Hélène s’adapte aux canons de la beauté d’époques différentes. Cela confère à la femme célébrée une sorte de beauté absolue, débarrassée de toute contingence temporelle : Hélène est la « beauté en soi », l’image du concept de la Beauté (l’Idée au sens platonicien du terme).
  • Dans le mythe qu’Hélène incarne, il y a quelque chose de moderne. Le poème est donc l’affirmation d’un art poétique puisque Apollinaire, comme souvent, y réconcilie classicisme et révolution, tradition et modernité : tradition dans la forme versifiée régulière en quatrains d’alexandrins, dans l’inspiration mythologique et les invocations (« ô ») et dans les rimes classiques « femmes » / « dame », « fané » / « années »… … mais liberté avec la dernière strophe de deux vers dont le deuxième semble n’être qu’une moitié de vers (qui pourtant comporte bien 12 syllabes)… avec la disparition de toute ponctuation, avec le mélange de rimes plates (strophes 1, 5) et de rimes embrassées (strophe 2) et croisées (strophes 3, 4, 6) ou provocation la rime « lèvres » / « chèvres » !
  • Le dernier vers qui met sur le même plan grammatical en apostrophe « (ô) Hélène », « ô liberté » et « ô révolutions » indique clairement la fonction allégorique d’Hélène qui est l’image de la « liberté » face au temps mais aussi face aux contraintes poétiques, ce désir de « révolte » que revendique Apollinaire dans sa poésie.

Conclusion

Dans son poème, Apollinaire traite le thème classique d’Hélène de Troie, personnage emblématique, mais il le renouvelle : à travers ce portrait, c’est lui-même qu’il révèle, « guetteur » de sentiments, d’émotions particulières ; « mélancolique », il y aborde aussi au-delà des thèmes traditionnels de la fuite des amours et du temps celui de la permanence de l’être, permanence du poète qui touche à l’éternité. [Ouverture] On peut s’interroger sur le fait qu’Apollinaire n’ait pas publié ce poème de son vivant. C’est sans doute qu’il pressentait que, jeune encore, il n’avait pas encore la pleine maîtrise d’un art qui sera éclatant dans « Le pont Mirabeau » ou dans un autre type de réécriture de portrait de femme fatale légendaire, mais germanique celle-ci : « La Lorelei ».