Arendt, Vérité et politique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La vérité
Type : Explication de texte | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

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France métropolitaine • Juin 2016

explication de texte • Série L

Hannah Arendt

Expliquer le texte suivant :

Est-ce qu’il existe aucun fait qui soit indépendant de l’opinion et de l’interprétation ? Des générations d’historiens et de philosophes de l’histoire n’ont-elles pas démontré l’impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d’abord être extraits d’un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n’a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l’origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d’autres encore, inhérentes1 aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l’existence de la matière factuelle, pas plus qu’elles ne peuvent servir de justification à l’effacement des lignes de démarcation entre le fait, l’opinion et l’interprétation, ni d’excuse à l’historien pour manipuler les faits comme il lui plaît. Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d’écrire sa propre histoire, nous refusons d’admettre qu’elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n’admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même. Pour illustrer ce point, et nous excuser de ne pas pousser la question plus loin : durant les années vingt2, Clemenceau, peu avant sa mort, se trouvait engagé dans une conversation amicale avec un représentant de la République de Weimar3 au sujet des responsabilités quant au déclenchement de la Première Guerre mondiale. On demanda à Clemenceau : « À votre avis, qu’est-ce que les historiens futurs penseront de ce problème embarrassant et controversé ? » Il répondit : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne ».

Hannah Arendt, « Vérité et politique », La Crise de la culture, 1964.

1. Inhérent : qui appartient essentiellement à quelque chose.

2. Années vingt : période de 1920 à 1929.

3. République de Weimar : régime politique de l’Allemagne de 1919 à 1933.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

En histoire, il semblerait que l’historien n’échappe pas à l’influence de ses opinions et de son interprétation. Faut-il pour autant affirmer qu’il n’y a point d’objectivité dans cette science ?

Hannah Arendt, dans « Vérité et politique », montre que, si l’histoire, comme toute science humaine, est une science interprétative, et non comme les sciences de la nature, une science explicative, elle n’en demeure pas moins une science qui ne peut inventer des choses qui n’existent pas. En effet, malgré les différentes interprétations possibles des faits, l’existence de la matière factuelle elle-même ne peut être contredite.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Arendt commence par souligner les difficultés inhérentes à l’histoire qui fait le récit des événements historiques, autrement dit l’Histoire. L’histoire dépendrait de la subjectivité de l’historien. Elle répond alors dans la seconde partie que cette interprétation est limitée par la résistance de la matière factuelle. Enfin, elle illustre sa thèse par les propos d’un personnage historique.

Éviter les erreurs

Ce texte ne comporte pas de défi interprétatif. Il s’agit plutôt de bien définir les termes qui sont en jeu. La qualité du devoir dépendra de la rigueur des distinctions conceptuelles entre : histoire / Histoire ; expliquer / ­comprendre ; sciences humaines / science de la nature ; objectif / ­subjectif ; événement / fait ; fait / opinion / interprétation.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

En historiographie, la science de l’écriture de l’histoire, on distingue trois périodes : l’histoire comme chronologie, l’histoire positiviste et l’histoire comme interprétation plurielle selon un courant issu de l’école des Annales.

L’histoire, contrairement au mythe, prétend dire une vérité sur des événements passés. Ces événements sont ordonnés dans un récit afin de trouver un sens (en tant que signification et direction). Mais le travail de l’historien aujourd’hui ne se limite pas à énoncer une chronologie des événements comme cela se faisait aux débuts de l’histoire. Il interprète ces événements. Jusqu’où l’historien peut-il pousser l’interprétation ? Y a-t-il des limites à cette interprétation ? Qu’est-ce qui peut garantir l’objectivité de l’histoire ?

Hannah Arendt, dans cet extrait de « Vérité et politique » datant de 1964, répond que l’interprétation est un élément essentiel du travail de l’historien, mais cela ne signifie pas que celui-ci puisse inventer ou déformer la réalité : la matière factuelle doit résister à toute négation ou manipulation.

Arendt admet d’abord que la part interprétative du travail de l’historien peut être problématique, mais elle explique ensuite que l’historien ne doit pas pour autant raconter « des histoires » en s’opposant à la réalité objective. Arendt trouve dans l’histoire elle-même des éléments pour illustrer son propos.

1. L’histoire comme science interprétative dépend d’une subjectivité

A. Questionnement initial

Hannah Arendt commence son texte sur l’histoire par une question : « est-ce qu’il existe aucun fait qui soit indépendant de l’opinion et de l’interprétation ? ». Un fait désigne une donnée observable de l’expérience, souvent garante d’objectivité.

Pourtant, Arendt demande s’il est possible d’envisager l’existence d’au moins un fait qui ne soit pas dépendant de l’opinion et de l’interprétation. On peut être surpris car l’opinion semble s’y opposer dans la mesure où elle désigne le jugement d’un sujet qui s’appuie sur ses sentiments et valeurs personnelles et non sur un raisonnement. En ce sens, l’opinion n’est pas une preuve contrairement à un fait qui peut en prendre la valeur. L’opinion est souvent condamnée quand elle veut se faire passer pour une vérité.

Arendt demande également s’il n’y a pas de fait indépendant d’une interprétation. Or l’interprétation peut désigner à la fois le fait d’éclairer, de révéler un sens caché, mais aussi de manière péjorative le fait de travestir un propos. Dans les deux cas, la subjectivité de l’historien interviendrait.

Attention

Ce texte nécessite de faire une analyse conceptuelle rigoureuse. C’est à partir de là que l’on pourra problématiser et introduire la question de l’objectivité de l’histoire.

B. Les événements et les faits

Arendt précise alors le sens du terme « fait » en le distinguant du terme « événement ». Les faits doivent être « extraits » du chaos des événements, c’est-à-dire de ce qui advient mais qui présente un caractère exceptionnel pour l’historien. Le travail de l’historien, pour choisir et retenir tel événement plutôt qu’un autre, implique une interprétation. Ce qui gouverne le choix, ce n’est pas un fait, mais la conscience de l’historien. Il n’y a pas de fait brut naturel indépendant de l’interprétation qu’on en donne.

C. L’Histoire et son récit, l’histoire

En effet, ce qui est retenu comme fait important dépend du récit dans lequel il s’inscrit. L’historien est celui qui va faire un récit (l’histoire avec un petit « h ») du cours des événements (l’Histoire avec un grand « H »). Un fait devient un événement historique dans la mesure où il s’inscrit dans une « certaine perspective » qui lui donne rétrospectivement toute sa valeur, valeur qui se distingue de ce qu’il pouvait être « à l’origine ».

Les difficultés de l’historien viennent donc de l’intervention inévitable de sa subjectivité et de sa nécessité de faire correspondre un récit avec des événements passés, donc qui n’existent plus.

2. Pour autant, l’historien ne peut pas s’opposer à une forme d’objectivité

A. Contre la négation de la matière factuelle

Les difficultés évoquées sont « réelles », elles sont celles de toutes les sciences humaines qui ne procèdent pas par explication comme les sciences de la nature, mais par « compréhension ». Il s’agit de comprendre le sens des événements et non de découvrir une seule cause à un événement comme une température à 100 degrés suffirait à expliquer l’ébullition de l’eau. On peut imaginer d’autres difficultés propres à la science historique comme par exemple le risque d’anachronisme, puisque l’on étudie dans le présent des faits qui n’existent plus.

Pour autant, il y a une limite à la subjectivité de l’historien, c’est l’existence de la matière factuelle elle-même. Les faits, s’ils sont sélectionnés et interprétés, ne peuvent être inventés de toute pièce. L’interprétation s’appuie toujours in fine sur quelque chose qui a réellement eu lieu. Dire le contraire serait tomber par exemple dans le négationnisme.

Admettre qu’il y a une part interprétative dans le récit historique, tel que le revendique l’école des Annales selon une conception de l’histoire comme interprétation plurielle, ne constitue pas une « preuve » contre l’existence des événements.

B. Contre la confusion entre fait, opinion et interprétation

On ne peut nier l’existence de faits, et on ne peut nier non plus que ces faits en eux-mêmes se distinguent de leur interprétation. En avoir conscience, ce n’est pas renoncer ou condamner l’interprétation, mais c’est prendre une distance avec la discipline historique. Il s’agit de ne pas tomber dans l’idéologie lorsque l’opinion se fait passer pour la vérité et risque de déformer la réalité des faits, ou encore lorsque l’interprétation, non consciente d’elle-même, se confond avec la matière factuelle, sans envisager d’autres perspectives.

Le risque de cette confusion entre fait, opinion et interprétation réside dans la manière dont l’historien utilise son récit : en déformant ou en niant la vérité historique, il peut manipuler les gens pour se mettre au service d’un pouvoir politique. C’est en ce sens qu’Arendt rapproche vérité et politique dans le titre de l’essai dont le texte est extrait.

C. Illustration des limites de l’interprétation

Il s’agit pour Arendt d’énoncer ce qui doit être et non ce qui est. L’auteur présente ce qui doit être une forme de devoir de l’historien : même si l’interprétation est constitutive de l’histoire, la réalité de la matière factuelle doit être respectée. Elle refuse même l’idée d’un « droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même ». Par exemple, aujourd’hui, en France, le négationnisme est condamné juridiquement.

Attention

L’illustration qu’Arendt utilise pour appuyer sa thèse n’a de sens que si elle est mise en rapport avec les concepts développés dans les parties précédentes.

Elle appuie ses revendications par le bon sens d’un personnage historique qui fait autorité. Clemenceau aurait été interrogé peu avant sa mort sur les responsabilités « quant au déclenchement de la Première Guerre mondiale ». Il est clair qu’un historien peut y apporter plusieurs éclairages, plusieurs interprétations. Il peut insister sur tel ou tel aspect selon ses opinions, sa nationalité. Mais il ne peut pas s’opposer à la matière factuelle elle-même en allant par exemple inventer que « la Belgique a envahi ­l’Allemagne » selon la réponse de l’homme politique français qui mena la France à la victoire en 1918. Si les faits appartiennent au passé et nous ne pouvons plus en faire l’expérience, il reste cependant des documents, des vestiges, des témoignages, des bâtiments…

Conclusion

Ainsi Hannah Arendt assume la part interprétative du travail de l’historien, nécessaire pour faire l’histoire de l’Histoire. Les faits passés existent encore pour l’historien parce qu’ils sont resitués dans une certaine perspective. Cependant, l’historien ne peut interpréter le fait qu’il y ait à l’origine une matière factuelle. Si cette matière factuelle peut être interprétée, on ne peut ni ne doit contester le fait qu’elle existe, sous peine de tomber dans une forme de négation de l’Histoire elle-même ou de faire de la manipulation et de la propagande.