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Aron, Dimensions de la conscience historique

La raison

Aron, Dimensions de la conscience historique

Explication de texte

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Suivre l'actualité, avec son lot de conflits ou d'injustices, nous conduit souvent à rêver d'un monde meilleur dans lequel les hommes écouteraient leur raison. Faut-il céder au désespoir ou considérer de nouveau l'idéal qu'est la raison ?

 

Expliquez le texte suivant :

De même, autant il est erroné de se donner par la pensée un état social où toutes les aspirations seraient simultanément comblées, autant il est légitime de construire une idée de la raison, la représentation d'une collectivité ordonnée et équitable, qui semblerait rétrospectivement la raison d'être du long chemin, douloureux et sanglant, de l'humanité.

Cette société, où le sage serait satisfait, où les hommes vivraient selon la raison, on n'en peut abandonner l'espérance, puisque l'homme […] est celui qui n'a jamais consenti à consacrer l'injustice en la mettant au compte de Dieu ou du cosmos. Mais confondre cette idée de la Raison avec l'action d'un parti, avec un statut de propriété, une technique d'organisation économique, c'est se livrer aux délires du fanatisme. Vouloir que l'Histoire ait un sens, c'est inviter l'homme à maîtriser sa nature et à rendre conforme à la raison l'ordre de la vie en commun. Prétendre connaître à l'avance le sens ultime et les voies du salut, c'est substituer des mythologies historiques au progrès ingrat du savoir et de l'action.

L'homme aliène son humanité et s'il renonce à chercher et s'il s'imagine avoir dit le dernier mot.

Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, © les belles lettres, Paris, 1961.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Les clés du sujet

Repérer le thème et la thèse

L'histoire a-t-elle un sens pour Aron ? Sur quoi repose la possibilité d'un sens de l'histoire ?

Dans cet extrait, Aron cherche, grâce à la notion d'« idée de la raison », à éviter deux écueils : d'un côté affirmer que l'histoire n'est qu'une succession incohérente d'événements, de l'autre croire que l'homme peut connaître d'avance la fin de l'histoire.

Dégager la problématique

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Repérer les étapes de l'argumentation

Tableau de 2 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 2 lignes ;Ligne 1 : 1. La raison, une puissance de refus (l. 1 à l. 9); Distinguez, dans le premier paragraphe, la thèse critiquée par Aron et la thèse mise en avant.Pourquoi est-il légitime de « construire une idée de la raison » ? En quoi les hommes en ont-ils besoin ?; Ligne 2 : 2. Un équilibre difficile (l. 9 à l. 17); Qu'est-ce qu'une « idée de la raison » ? Quelle conception de l'homme implique-t-elle ?Qu'est-ce qui, pour Aron, conduit au fanatisme ?;

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] Pour qui observe le monde, il ne va pas de soi que l'homme se définisse par la raison. Le règne de la violence, de la guerre, des inégalités montrerait plutôt la déraison de l'homme, qui désire faire le bien et établir la justice, mais qui en est incapable. [Problématique] Mais peut-on si facilement s'en tenir à un tel constat ? La raison n'est-elle qu'un vain idéal ou peut-elle devenir une valeur effective ? La capacité de l'homme à agir dans l'histoire est ici en jeu. L'homme a souvent le sentiment que l'histoire l'écrase. S'il recherche un sens à l'histoire et aux événements passés, c'est pour pouvoir se donner un avenir et agir à partir de cette connaissance du passé.

1. La raison, une puissance de refus

A. « Que puis-je espérer ? »

Devant l'apparente absurdité du monde, il est légitime de se demander ce que l'homme peut attendre de l'avenir. Pour Kant, la philosophie cherche à répondre à trois questions : « Que puis-je connaître ? », « Que dois-je faire ? » et « Que m'est-il permis d'espérer ? » Le texte d'Aron se rapporte à cette troisième question. D'emblée, l'auteur distingue deux attentes possibles : « un état social où toutes les aspirations seraient simultanément comblées » et « la représentation d'une collectivité ordonnée et équitable ».

La première attente est désignée comme une erreur. Imaginer un monde parfait relève de l'utopie, notamment parce que cet état imaginaire ne prend pas en compte la contradiction de nos aspirations. Les hommes désirent à la fois la liberté et la sécurité, une vie tranquille et une vie intense. Il est donc problématique de penser qu'un tel état soit accessible. La seconde attente est au contraire valorisée. Elle renvoie à une « idée de la raison » associée aux concepts d'ordre et de progrès. Il est ainsi légitime pour Aron d'espérer une société rationnelle. Mais en quoi n'est-ce pas ici encore une fois une utopie ?

B. L'origine de l'idée de raison

Pour Aron, il est permis d'espérer que les hommes vivent un jour conformément à la raison, dans la mesure où l'homme porte en lui une puissance de refus. L'homme ne se résout pas à l'injustice. Il cherche à en comprendre l'origine sans l'admettre comme un fait indépendant de sa volonté. On peut reprendre ici la formule d'Alain : « Penser, c'est dire non. » La raison se définit comme un refus du fait, au nom d'un idéal de justice qu'elle porte.

à noter

Alain associe pensée et esprit critique : c'est en doutant de ce qui paraît évident que nous pouvons progresser dans la recherche de la vérité. L'erreur ou le préjugé sont des étapes nécessaires à dépasser.

Ce refus implique une responsabilité : ce sont les hommes qui causent l'injustice, elle n'est pas l'effet d'une volonté divine ou d'un destin irrémédiable. Cela suppose que l'homme peut changer les choses. Aron s'oppose implicitement au fatalisme, qui consiste à croire que les hommes sont pris dans une histoire écrite d'avance sans qu'ils puissent en connaître le cours. Autrement dit, la raison renvoie à la soif de justice, mais aussi de liberté de l'homme.

2. Un équilibre difficile

A. Sens et fin de l'histoire

Dire que l'idée de raison est la fin de l'histoire ne signifie pas que la raison s'imposera nécessairement d'elle-même dans l'histoire, indépendamment d'un effort de l'homme pour réaliser cette idée. Aron s'oppose à Hegel et à l'idée d'une « ruse de la raison ». Pour Hegel, quelles que soient les intentions des acteurs de l'histoire, la raison se réalise progressivement dans l'histoire. Les désirs de conquête de Napoléon, qui impliquent guerre et violence en Europe, permettent en même temps la diffusion du Code civil. Aron critique cette conception du progrès, en montrant que ce n'est que rétrospectivement qu'une telle croyance est possible.

De là, il faut se méfier de tous ceux qui prétendent savoir quelle est la fin de l'histoire, comme si celle-ci était écrite d'avance. Aron fait implicitement référence au stalinisme, qui prétendait voir dans l'abolition de la propriété privée la fin nécessaire de l'histoire, justifiant toutes les exactions commises par un État autoritaire. Dire que la raison est la fin de l'histoire ne doit pas conduire au fanatisme, mais à la responsabilité de celui qui cherche à savoir la vérité et à vivre conformément à ses idées.

B. Une tension permanente

Aron semble ainsi aboutir à un paradoxe : les hommes doivent avoir une idée de la raison, qui leur permette d'échapper au fanatisme, mais ils ne doivent pas croire connaître d'avance la fin de l'histoire, sans quoi ils tombent dans le fatalisme. Il faut ainsi vouloir un sens de l'histoire, sans prétendre en connaître d'avance le contenu.

Aron reprend ici l'idée kantienne selon laquelle la raison est un idéal régulateur : bien qu'on ne puisse guère donner un contenu parfaitement déterminé à l'idée d'une société rationnelle, celle-ci sert d'idéal qui oriente notre action. Il est difficile de prouver que la raison puisse se réaliser dans l'histoire, mais cette espérance nous permet d'agir et de donner un sens à nos efforts pour établir une société plus juste.

On peut dès lors comprendre la formule finale du texte : l'humanité implique une tension permanente entre volonté d'un sens de l'histoire et humilité qui conduit à accepter que nul ne sait d'avance ce que sera l'avenir. Aron propose ainsi une définition dynamique de l'humanité : elle renvoie non pas à un état donné d'avance, mais à un devenir. On dit par exemple qu'une société plus juste est une société plus humaine. Inversement, on parle d'inhumanité quand l'homme renonce à vivre selon la raison.

Conclusion

Dans cet extrait, Aron définit la raison comme une idée qui permet de donner du sens à l'histoire. Pour autant, il refuse, d'une part, la conception d'un progrès nécessaire, indépendamment d'un effort individuel pour vouloir réaliser cette idée de la raison, d'autre part, la prétention humaine à savoir de quoi sera fait l'avenir. « L'histoire est la tragédie d'une humanité qui fait son histoire, mais qui ne sait pas l'histoire qu'elle fait. » Au cœur de cette tragédie, la raison est à la fois le moyen qui permet de s'orienter dans l'histoire par la connaissance rigoureuse du passé et la fin qu'il s'agit de réaliser.

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