Arthur Rimbaud, "Roman", Cahier de Douai, in Poésies

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
S’inspirer de sa propre expérience ?
 
 

S’inspirer de sa propre expérience ? • Commentaire

La poésie

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France métropolitaine • Juin 2012

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Rimbaud, en vous aidant du parcours de lecture suivant.

a) L’importance des sensations dans l’évocation des lieux.

b) L’insouciance des premières émotions amoureuses.

c) Le portrait amusé de l’éternel adolescent.

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données dans le sujet, faites aussi la « définition » du texte.

Poème régulier (genre), qui décrit un adolescent et ses errances bohèmes, racontant sa rencontre avec l’amour (thème), sur un ton un peu didactique, humoristique, ironique, parodique (registres), empreint de sensualité et d’enthousiasme (adjectif) pour rendre compte de ses émois et pour définir l’adolescence (buts).

Pistes de recherche

Première piste : l’importance des sensations dans l’évocation 
des lieux

  • Repérez et analysez quels moments et quels lieux sont mentionnés dans ce récit de rencontre. Étudiez leur diversité et les rapports entre eux.
  • Repérez les sens sollicités et les sensations qui sont liées à ces lieux. Étudiez aussi les rapports entre ces diverses sensations.

Deuxième piste : l’insouciance des premières émotions 
amoureuses

  • Passez à l’analyse des sentiments : quels sont-ils ? comment sont-ils rendus ?
  • Comment Rimbaud rend-il compte de l’état émotionnel et affectif de l’adolescent, notamment des manifestations de l’émoi amoureux ?
  • Quelle image donne-t-il : du jeune homme ? de la jeune fille qui provoque son émoi ? sur quels aspects de celle-ci met-il l’accent ?

Troisième piste : le portrait amusé de l’éternel adolescent

  • Quel ton et quel regard Rimbaud adopte-t-il pour parler de cette rencontre amoureuse et de l’adolescent ?
  • Quelle image donne-t-il de l’amour à l’adolescence ?
  • D’où vient l’ironie amusée du poème ?
  • En quoi peut-on parler de portrait universel de l’adolescence ?
  • Faites des références précises au poème et n’oubliez pas de faire des remarques sur l’écriture poétique, sur la versification pour éclairer le sens du poème.
  • Ne racontez pas le poème (paraphrase).

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Depuis Orphée, la poésie se prête particulièrement bien à l’expression des sensations, des sentiments, des états d’âme qui marquent la vie d’un poète. Or, l’adolescence est une période riche en changements, en émois. Rimbaud, le poète révolté aux « semelles de vent » a trouvé dans la poésie un champ privilégié pour exprimer ses rancœurs, ses révoltes mais aussi ses découvertes de jeune homme, dans « Ma Bohême », « Première Soirée » et dans « Roman ». [Présentation du texte] Dans ce poème qu’il compose alors qu’il a seize ans, Rimbaud fait le portrait d’un adolescent de « dix-sept ans », âge de l’ouverture au monde. Le titre même du poème « Roman » renvoie au récit d’aventures fertiles en expériences, ici la découverte, « un beau soir de juin », d’un monde jusque-là inconnu. [Problématique] Quelle image Rimbaud donne-t-il de cette aventure ? [Annonce des axes] Sur un ton empreint de pudeur mais aussi amusé, le poète rend compte des sensations qui le submergent au cours de ses errances et d’une première rencontre amoureuse pleine d’émois. Il dresse son propre portrait, mais aussi celui de tout adolescent un peu naïf, peut-être même celui du lecteur.

I. L’importance des sensations dans l’évocation des lieux

Rimbaud installe dans son poème un cadre idéal propice à l’éveil des sens.

1. Une errance dans un cadre spatio-temporel double

  • La scène se déroule à un moment de l’année mystérieux car on est en « juin » puis en « août », dans la chaleur de l’été, « un beau soir », à la lumière des « étoile[s] ».
  • Le cadre s’organise alors selon l’itinéraire des errances de l’adolescent, de façon cyclique et naturel d’une part, urbain de l’autre. Rimbaud évoque dans la première strophe les « cafés tapageurs aux lustres éclatants », s’évade dans la nature avec les « tilleuls verts », puis revient aux « cafés éclatants » à la dernière strophe.
  • À la strophe 2, la dualité des lieux est parfois condensée dans un même vers, promenant et bousculant le lecteur d’un milieu à l’autre : « Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin, / – A des parfums de vigne et des parfums de bière… »
  • La description est picturale et pittoresque et comporte des éléments symboliques de l’adolescence, passage d’un âge à l’autre : ainsi, dans la nature, l’été évoque la jeunesse, la vivacité, la « sève », mais le « soir » et la nuit connotent plutôt l’âge adulte ; dans les cafés, la « limonade » est la boisson des enfants, mais les « bocks » de bière renvoient à l’âge adulte. La promenade est ainsi elle-même symbolique de ce passage : promenade à travers les lieux, mais aussi passage d’un âge à l’autre.

2. Des lieux propices à l’éclosion des sensations

L’ivresse du moment sollicite et trouble tous les sens de l’adolescent en éveil en proie à des sensations fortes et contrastées.

  • Quatre sens sont en éveil. Les « bruits » « tapageurs » venus de la ville du début du poème contrastent avec le pas « alerte » de la jeune fille qui trottine avec ses « petites bottines », avec son « rire » et les « cavatines » à peine esquissées. L’odorat est tiraillé entre l’odeur naturelle des « tilleuls » qui « sentent bon » et les « parfums » forts « de bière ». Le toucher est agréablement sollicité par « l’air si doux » et le « vent », mais plus fiévreusement par le « baiser […] qui palpite comme une bête ». Les « bocks » de bière et la « limonade » viennent combler le goût.
  • C’est enfin la vue qui est la plus sollicitée : les regards de l’adolescent sont saturés par les paysages naturels que celui-ci « aperçoit », mais aussi par la violence de la lumière des « lustres éclatants » ou la « clarté d’un pâle réverbère ». Ces tableaux sont rehaussés par les couleurs variées qui les font vivre : se mêlent le « vert » des tilleuls, l’« azur sombre » du ciel et le scintillement d’une « étoile » « toute blanche ».
  • Ces sensations qui se répondent se mêlent dans des synesthésies où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » (Baudelaire), donnant l’impression que l’adolescent vit des moments de vie intense.

[Transition] La rencontre amoureuse qui se déroule dans ce cadre ajoute à ce trouble sensuel l’intensité des sentiments.

II. L’insouciance des premières émotions amoureuses

1. Une rencontre amoureuse exaltante

Le « roman » que retrace ici Rimbaud culmine dans la rencontre entre l’adolescent et la « demoiselle » qui se croisent dans ces lieux.

  • Le poème est traversé par le champ lexical de l’amour, dès les premières strophes, annonçant le coup de foudre qui a lieu dans la cinquième strophe : la « sève », « aux lèvres un baiser », « palpiter » suggèrent déjà le thème qui s’épanouit dans la deuxième moitié du poème, où le ton se fait lyrique et où il est question de « cœur fou », de « lèvres », d’« amoureux » et de « l’adorée ».
  • Les images pittoresques que créent le verbe « griser » et la double métaphore qui assimile l’état du jeune homme à de la « sève » et à du « champagne » qui vous « grise », le verbe « Robinsonne » inventé par Rimbaud à partir du roman d’aventures Robinson Crusoé, affecté d’une majuscule enthousiaste, rendent compte d’un état inédit pour l’adolescent : l’ivresse amoureuse.

2. Un amoureux naïf et crédule

Mais le héros de ce « roman » n’est pas très expert. Submergé par ses émotions, il se berce d’illusions et multiplie les maladresses qui le conduisent à une rencontre ratée. La demoiselle le « trouve naïf ».

  • Cette ingénuité et cette innocence se traduisent par la maladresse un peu enfantine des expressions et de la comparaison qui essaient de traduire l’émoi jusque-là inconnu provoqué par un « baiser » imaginé : « on se sent aux lèvres un baiser/Qui palpite là, comme une petite bête ».
  • Le jeune homme semble enfin avoir perdu le contrôle de soi : il « se laisse griser », comme en témoignent les points de suspension qui le laissent sans voix, dans l’attente, l’indécision ou l’embarras ; les tirets, eux, marquent de brusques changements et l’incohérence dans le comportement et la pensée.
  • La répétition en leitmotiv au début, au milieu et à la fin du poème de « dix-sept ans » semble vouloir donner une excuse bienveillante à cette ingénuité.

3. Une « demoiselle aux petits airs charmants » idéalisée

En face de cet amoureux inexpérimenté, le portrait de la demoiselle qui provoque son émoi est un peu caricatural.

  • Son apparition est théâtralisée. Elle est vue par le jeune homme qui l’idéalise : nimbée d’une sorte d’auréole que dessine autour d’elle « la clarté d’un pâle réverbère », elle reste inaccessible comme la dame des romans courtois, mais à cause de « l’ombre » portée d’un « père […] effrayant », elle paraît sans crier gare. Cette soudaineté explique la réaction d’ivresse du jeune homme, mise en relief par les points de suspension qui interrompent la vision de l’adolescent.
  • La description se concentre sur les détails qui frappent l’adolescent. Il évoque ses mines de séduction : les « petits airs charmants », les « petites bottines », son « rire », sa démarche « alerte », son « mouvement vif »… Cette focalisation met en relief la force des émotions amoureuses.

III. Le portrait amusé de l’éternel adolescent

1. Le refus de s’engager dans des « romans » sans lendemain

  • La fin du poème cependant, avec ses ruptures multiples marquées par la ponctuation, laisse entendre que l’adolescent ne prolonge pas le début d’aventure amoureuse de « ce soir-là ». Il revient à la réalité des « cafés », oublie « romans », « sonnets » et « cavatines », et ne donne pas suite à la lettre écrite par « l’adorée ».
  • Le jeune homme revendique au début et réitère à la fin du poème son manque de « sérieux » et de constance amoureuse : « à dix-sept ans », de l’amour on n’attend que bouleversement des sens et émotions intenses et éphémères.

2. Un regard ironique sur les émois amoureux

  • Rimbaud ici semble céder au cliché poétique de la rencontre amoureuse dans un cadre idyllique, exaltée et exaltante, chère aux romantiques.
  • Mais il le traite de façon amusée, avec une pointe d’ironie qui remet à sa juste mesure ce qui n’est qu’expériences insouciantes d’adolescents. Les exagérations sont un clin d’œil aux élans passionnés romantiques et la fin du poème enlève tout lyrisme à l’aventure.

3. Un portrait de l’adolescence

  • Rimbaud, pourtant tout jeune encore, prend ses distances et se met en position d’observateur attendri et, alors qu’en réalité il fait son propre portrait, il jette sur lui un regard amusé.
  • Le point de vue est externe : l’usage du pronom indéfini « on », mais aussi le présent de vérité générale et le changement d’énonciation qui prend à parti le lecteur à travers le pronom « vous » traduisent la généralisation et font de ce poème une sorte de portrait de l’adolescence et de ses troubles dans laquelle tout adolescent peut se reconnaître.

Conclusion

Rimbaud renouvelle le thème de la rencontre amoureuse, moment-clé des « romans », en en faisant le sujet d’un poème intitulé de façon un peu provocatrice « Roman ». Adoptant fictivement le regard de l’adulte sur la période troublée de l’adolescence, il rend compte de ses émois et de ses troubles et, en même temps qu’il s’en moque gentiment, il tend à tout adolescent un portrait de lui, étonnant de vérité.