Attendez-vous essentiellement d’un roman qu’il vous plonge dans les pensées d’un personnage ? (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un état d’âme dans une fenêtre…
 
 

France métropolitaine 2014, série L • Dissertation

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Roman

3

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Série L • 16 points

Dissertation

> Attendez-vous essentiellement d’un roman qu’il vous plonge dans les pensées d’un personnage ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et les œuvres que vous avez lus et étudiés.

Comprendre le sujet

  • « Attendez-vous … d’un roman » : le sujet aborde l’œuvre sous l’angle des attentes du lecteur de romans.
  • La problématique est : Un romancier doit-il faire plonger son lecteur dans les pensées d’un personnage ?
  • Une partie du devoir consiste à défendre la thèse : Le romancier doit plonger le lecteur dans les pensées du personnage.
  • « pensées » renvoie à la réflexion du personnage, mais aussi à sa vie intérieure, qui n’est pas visible et peut couvrir ses émotions et sentiments.

Chercher des idées

  • « Attendez-vous que ? » suggère la discussion, donc un plan dialectique.
  • « essentiellement » suggère la question : Quelles peuvent être les autres attentes d’un lecteur de roman ?
  • «un » (personnage) signifie « un seul » et non tous les personnages.
  • Scindez la problématique en sous-questions : Pourquoi attend-on que le roman nous donne accès à l’intériorité d’un personnage ? Que peut-on attendre d’autre d’un roman ?…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « Le but suprême du romancier est de nous rendre sensible l’âme humaine, de nous la faire connaître et aimer dans sa grandeur comme dans sa misère », affirme le romancier Georges Duhamel (Essai sur le roman). Dès le xviie siècle, les romanciers privilégient l’analyse de l’intimité des personnages. [Problématique] Cette incursion dans l’univers intérieur des personnages est-elle primordiale pour le lecteur ? [Annonce du plan] On ne peut sans doute pas s’intéresser vraiment à des êtres de papier dénués de profondeur affective [I]. Cependant, la plongée dans leur intériorité est-elle le seul intérêt pour le lecteur [II] ? En fait, la richesse du roman est de combler plusieurs attentes complémentaires [III].

I. L’intérêt d’accéder aux pensées d’un personnage

1. Le roman pallie une carence de la vie

  • Dans la vie, ceux qui nous entourent ne nous donnent accès à eux que par leur physique, leur comportement, leurs paroles, et il est difficile de savoir ce qu’ils ressentent ou pensent dans le fond d’eux-mêmes.
  • Le roman, lui, compense cette incapacité et cette frustration : « La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler » (Proust). Mme de Lafayette, dans son roman d’analyse La Princesse de Clèves, nous plonge dans l’intimité – émotions, sentiments, pensées – de ses personnages. Au xixe siècle, Edmond de Goncourt remarque que « les auteurs, à l’instar de Stendhal, voulaient écrire non ce que faisaient les héros de roman, mais ce qu’ils pensaient » (Journal).

2. Le roman est efficace dans l’exploration de l’intimité

  • La « plongée » dans le « cœur et l’esprit » peut être directe. Par l’artifice de la narration à la 1re personne, le personnage, aussi narrateur, s’exprime directement, rend plus sensible son intimité par les informations qu’il donne sur lui, mais aussi par son langage : c’est le lyrisme du condamné à mort imaginé par Hugo, ou, chez Camus, le récit indifférent et prosaïque de Meursault dans L’Étranger. Ainsi, dans les romans autobiographiques, le personnage se met à nu, raconte moins son histoire que celle de sa conscience (trilogie de Jules Vallès ; À la recherche du temps perdu, de Proust).
 

Observez

C’est le romancier et poète Édouard Dujardin qui invente à la fin du xixe siècle la technique du stream of consciousness (« flux de conscience »), dont sont représentatifs des auteurs anglo-saxons comme Joyce, Faulkner, Woolf…

  • Elle peut aussi être indirecte : le narrateur, par un point de vue omniscient, analyse son personnage et explique ses émotions et ses pensées (La Princesse de Clèves ; La Peste, de Camus). La combinaison de cette focalisation avec la focalisation interne enrichit cette exploration : il s’agit d’exprimer les pensées plutôt que de les dire. La description des montagnes vues par Fabrice traduit son élan amoureux, celle de Paris chez Zola révèle l’angoisse de Gervaise. L’auteur peut alors faire découvrir au lecteur des motivations inconnues du personnage lui-même.
  • La technique plus récente du monologue intérieur traduit telles quelles les émotions, le « flux de conscience ». La première phrase de La Condition humaine, de Malraux : « Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? » immerge le lecteur dans les pensées de Tchen, sans intervention ni interprétation du narrateur, comme s’il pensait en même temps que le roman s’écrit.

3. Le plaisir de s’identifier à un personnage

  • Cette incursion dans l’univers mental d’autrui permet au lecteur de ressentir les émotions ou les pensées du héros, de vibrer avec lui. Il peut alors revivredes émotions qu’il a déjà ressenties : les émois d’un premier amour, comme ceux de Fabrice dans La Chartreuse de Parme, la tristesse d’un deuil… « Une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où, comme dans tous les états purement intérieurs, toute émotion est décuplée […], voici qu’il déchaîne en nous […] tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés » (Proust).
  • Le lecteur peut aussi explorer des états affectifs inconnus de lui (les pensées du condamné à mort qui écrit son journal) et partager la psychologie d’un monstre (Jean-Baptiste Grenouille dans Le Parfum, de Süskind ou l’officier SS Maximilien Aue, narrateur des Bienveillantes, de Littell) ou celle d’un fou (Le Journal d’un fou, de Gogol).

4. Comprendre l’autre, se comprendre soi-même

  • Du point de vue narratif, l’exploration de son intériorité donne à un personnage de la profondeur, de la cohérence, justifie ses actions et le rend compréhensible : le lecteur perçoit les rouages de son être [exemples].
  • Cette connaissance d’autrui peut aussi, par un effet de miroir, révéler le lecteur à lui-même. Ainsi, dans À la Recherche du temps perdu, le narrateur-personnage, par une analyse introspective constante, arrive à faire comprendre les mécanismes de chaque être humain (épisode de la madeleine).

II. Le lecteur peut avoir d’autres attentes

1. « Plonger dans les pensées » de plusieurs personnages ? Déchiffrer soi-même un personnage ?

 

Conseil

Pour les exemples, s’appuyer sur le corpus ne suffit pas : ajoutez des exemples qui témoignent de votre culture littéraire ou artistique. Ne vous bornez pas à citer des titres : un exemple non commenté n’a pas valeur de preuve et ne sert à rien.

  • On peut attendre que le romancier ne se limite pas à faire découvrir l’intimité d’unseul mais qu’il dévoile celle de plusieurs personnages. S’ajoute alors l’intérêt de voir et de ressentir un même événement de plusieurs manières différentes.
  • Dans le roman épistolaire, tous les personnages – aussi narrateurs – se livrent directement : le lecteur compare ainsi leurs points de vue, comprend mieux la situation et les stratégies de chacun. Dans Les Liaisons dangereuses, Laclos éclaire ainsi les menées machiavéliques du couple Merteuil-Valmont.
  • On trouve aussi plaisir à élucider l’énigme d’un être qui garde des parts d’ombre, mystérieux et intrigant (personnages monstrueux, romans policiers). Les romanciers qui, comme Hemingway, par une focalisation exclusivement externe, ne notent que les faits et le comportement des personnages, sollicitent la participation active du lecteur qui déchiffre par lui-même l’intériorité des personnages sans pour autant plonger dans leurs pensées.

2. L’action, la reconstitution d’un monde et le dépaysement

  • Le lecteur peut s’intéresser plus à l’action qu’à la psychologie des personnages. Il trouve alors son plaisir dans les romans d’aventures, où l’intrigue, fertile en péripéties (combats, trahisons…) et en suspense, prime sur la psychologie [exemples] et où les personnages prennent une valeur plus symbolique (d’Artagnan représente la bravoure et la loyauté).
  • On peut aussi attendre du roman une « plongée » dans une époque ou un monde inconnu : le roman historique (Quatrevingt-treize, de Hugo ; L’Espoir, de Malraux) ressuscite une période bien précise. Les Rougon-Macquart, de Zola, sont une grande fresque de la deuxième moitié du xixe siècle.
  • Le dépaysement attendu peut aussi être géographique et faire accéder à des mondes inconnus. Le Tour du monde en 80 jours, de Jules Verne, fait parcourir le monde et satisfait le goût pour l’exotisme ; les romans de science-fiction satisfont celui de l’évasion hors de la réalité [exemples].

3. Attendre d’un roman une portée argumentative

  • L’intérêt et la profondeur d’un roman tiennent aussi à sa dimension argumentative : Hugo, dans Les Misérables, plaide la cause des laissés-pour-compte ; Zola, dans Germinal, celle des ouvriers exploités par les grands industriels.
  • Le roman traduit alors à travers ses personnages une vision du monde et de la condition humaine (titre d’un roman de Malraux).

III. Concilier toutes ces attentes ?

1. Des attentes complémentaires ?

  • Ces attentes ne sont pas inconciliables. Ainsi, la plongée dans l’univers mental d’un personnage peut servir la visée argumentative d’un romancier et, à la manière d’un apologue, persuader le lecteur : les réflexions intimes de Kyo (dans La Condition humaine) sont un plaidoyer pour le don de soi.
  • La délibération intérieure de Cimourdain dans Quatrevingt-treize (faut-il guillotiner Gauvain ou non ?) éclaire historiquement la guerre de Vendée mais pose aussi le problème de la peine de mort.

2. « Plonger » dans l’univers intérieur de l’auteur

  • Compte tenu des liens qui unissent le personnage et son créateur, « plonger dans les pensées d’un personnage » mène en fin de compte à plonger dans l’univers intérieur de l’auteur : « Quand j’écrivais l’empoisonnement de Mme Bovary, j’avais […] le goût de l’arsenic dans la bouche » (Flaubert).
  • Le personnage est à des degrés divers le porte-parole du romancier et reflèteses valeurs et sa vision du monde (héroïsme de Kyo).

3. « Plonger » dans l’écriture de l’auteur

  • La façon même dont le romancier « traite » la construction de ses personnages fait découvrir au lecteur ses pensées littéraires, ses choix esthétiques et artistiques : ceux d’un Hugo visionnaire, d’un Zola expérimental et épique…

Conclusion

Le retour en force du personnage dans les romans contemporains indique clairement son importance. Mais il ne saurait en constituer le seul intérêt. Chaque lecteur trouve dans le genre multiple du roman une réponse à ses attentes. « Que cherchons-nous en lisant des romans ? La vie d’un autre, les vies de ceux dont nous séparent des conventions, des respects, des timidités, des ignorances […]. Chaque lecteur a sa propre lecture (Michel Déon).