Au théâtre, la dénonciation passe-t-elle uniquement par la violence de la parole ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Amérique du Sud

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Amérique du Sud • Novembre 2015

Séries ES, S • 16 points

Parole et colère

Dissertation

Au théâtre, la dénonciation passe-t-elle uniquement par la violence de la parole ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres et les textes étudiés en cours, sur vos lectures personnelles et sur les représentations que vous avez vues.

Voir les textes du corpus. 

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« Parole » désigne le texte dit (les répliques).

Présupposé de la consigne : « La parole violente permet aux dramaturges/personnages de dénoncer des abus ». Vous devez confirmer cela.

« uniquement » invite à dépasser la question et suggère qu’il y a d’autres éléments par lesquels peut passer la dénonciation au théâtre.

Problématique : « Quels éléments au théâtre permettent la dénonciation ? »

Scindez cette problématique en sous-questions :« Comment la violence du texte sert-elle la dénonciation ? » ; « Quels tons/types de parole – autres que la violence – peuvent servir la dénonciation ? »

Chercher des idées

Réfléchissez à partir des éléments suivants.

Les diverses formes de la parole : monologue/tirade/dialogue ; prose ou vers ? ; langage poétique/langage quotidien ?

Les éléments liés à la parole (didascalies) ou les autres moyens d’expression (à la représentation) :

le visuel (jeu des acteurs, décor, costumes, accessoires, éclairages) : quelle est leur importance ? leur rapport avec la parole, le texte dit ?

les bruits et les sons : effet produit et importance ?

Le choix des exemples

Les exemples sont liés aux pièces que vous avez étudiées et aux représentations que vous avez vues.

Pour le théâtre essentiellement fondé sur la parole : théâtre classique en vers, en prose ; théâtre du xviiie siècle ; théâtre engagé : Sartre, Camus…

Quelques cas particuliers du « théâtre de la parole » : le monologue, la tirade, l’imprécation…

Pour un théâtre où ne domine pas la parole : théâtre « moderne » aux nombreuses didascalies (Beckett, Ionesco)

Recherchez des exemples où la parole violente n’est pas prépondérante.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Le théâtre, depuis ses origines dans la Grèce antique, joue un rôle social et politique en même temps qu’esthétique. Aujourd’hui encore il assume cette fonction. Il divertit mais il dénonce aussi les passions abusives, les crimes et injustices de toute nature, l’absurdité cruelle de la condition humaine. La parole théâtrale s’exprime alors souvent avec une violence plus brutale que dans la vie. [Problématique] Mais, pour dénoncer, le théâtre n’a-t-il que le recours de « la parole violente » ? [Annonce des axes] Certes, le texte et sa violence occupent une place prépondérante [I]. Mais le spectacle théâtral utilise d’autres moyens – d’autres langages et d’autres registres – pour contester et critiquer. Ces moyens, qui parfois même se substituent à la parole, forment avec elle un tout indissociable [II].

I. Le théâtre dénonce par la violence de la parole

Le théâtre est un art de la parole qui critique souvent avec vigueur « les vices, les abus et les disconvenances sociales » (Beaumarchais). La parole violente au théâtre prend des formes très variées : elle va de l’imprécation, émaillée d’apostrophes et d’images fortes, à la vulgaire insulte en passant par la contestation argumentée et virulente comme la diatribe.

1. La parole violente dans la tragédie

La tragédie se prête par définition à l’expression de la violence. La parole violente, souvent travaillée, comme l’anathème ou l’imprécation, occupe une place importante dans les tragédies antiques et classiques qui mettent en scène et en cause la tyrannie de la fatalité, la toute-puissance des dieux sur le destin des hommes. À travers l’imprécation et l’anathème, les hommes luttent et se déchirent, ils reflètent ainsi les inquiétudes et les interrogations des dramaturges devant la sauvagerie et le chaos qui menacent la cité, comme le montre par exemple Eschyle dans Les Euménides : pleine de haine, Clytemnestre, ombre chez les morts, exhale sa révolte contre les Dieux et contre Oreste.

La tragédie utilise la parole violente pour rendre compte du déchaînement et de l’emprise des passions contre lesquelles l’homme lutte et se rebelle (exemples : dans La Thébaïde de Racine, Jocaste maudit les dieux et dénonce leur injustice ; les imprécations de Camille contre Rome dans Horace de Corneille ; les protestations d’Antigone de Sophocle et d’Anouilh).

La parole violente dans la tragédie a aussi un effet cathartique : les personnages recourent à elle pour critiquer, attaquer mais aussi pour se purger de leurs passions et de leurs maux (exemple : Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face de Wajdi Mouawad, né en 1968, raconte l’exil et les violences du xxe siècle – l’auteur a fui Beyrouth à l’âge de 10 ans).

2. La parole violente argumentée et contestatrice

Selon le genre de la pièce, la parole violente est plus ou moins argumentée, stylisée (en vers ou en prose), amplifiée dans différents registres (oratoire, polémique, dramatique, pathétique, comique…) et par différents procédés. Elle suscite ainsi diverses émotions (terreur, pitié, indignation…). Elle peut aussi contester à travers une argumentation dénonciatrice : elle montre et dénonce ce qui menace une société, son injustice ou sa corruption.

Les dramaturges mettent face à face des personnages en conflit : serviteurs/maîtres ; puissants/misérables ; femmes/hommes ; enfants/parents… Le dialogue théâtral, souvent tendu, donne lieu à des altercations argumentées et animées (exemples à développer : Le Mariage de Figaro de Beaumarchais ; L’Île des esclaves de Marivaux ; Ruy Blas de Victor Hugo ; Le Fils de Pommerat.)

Parfois, la contestation s’exprime à travers une tirade ou un monologue où les personnages laissent libre cours à leurs rancœurs et prennent à témoin le public (exemples à développer : monologue de Figaro, V, 2 ; monologues de Lorenzo dans Lorenzaccio…). Cette dénonciation raisonnée et argumentée vise à convaincre le public et à susciter la réflexion pour inciter à l’action.

3. La parole insultante : quelle fonction ?

Quand la parole violente est de l’ordre de l’insulte, elle peut prendre des formes variées : polie (ironique) et vulgaire (exemples à développer : Beckett, Fin de partie ; Ubu roi d’Alfred Jarry ; Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès…). Les dramaturges classiques et ceux des siècles précédents l’ont évitée par souci de bienséance, mais le théâtre contemporain fait souvent ce choix pour « coller » à la réalité quotidienne et pour choquer.

II. Les autres « langages » théâtraux

Cependant la dénonciation ne saurait se cantonner à la parole violente.

1. Le rire

La comédie recourt à d’autres moyens. Pour dénoncer les abus de pouvoir, les situations révoltantes, le dramaturge choisit souvent de les incarner dans un personnage (ou un groupe de personnages) qui en est victime ou responsable. Le personnage-cible, même s’il ne fait pas l’objet d’une critique explicite, est caricaturé et le spectateur perçoit la dénonciation à travers la caricature (Tartuffe de Molière). La parole critique peut aussi prendre la forme indirecte et parfois moins violente mais tout aussi efficace de l’ironie.

[Transition] Mais réduire le théâtre au texte, ce serait oublier la spécificité de ce genre, à la fois littérature et spectacle… C’est tout le spectacle théâtral, la mise en scène, la scénographie, les costumes, les objets, l’éclairage qui peuvent actualiser, concrétiser, amplifier ce qu’il s’agit de dénoncer.

2. La mise en scène de la parole : le jeu de l’acteur

Le théâtre orchestre la parole. Les choix du metteur en scène ou de l’acteur sont ainsi des moyens de dénonciation : il ne s’agit plus seulement du texte mais de la manière de le dire ou de le jouer. Toutes les combinaisons sont possibles dans le rapport entre parole et jeu de l’acteur.

Une parole bienveillante alliée à un jeu violent. Exemple développé : Dom Juan, lors de la seconde visite d’Elvire dans la mise en scène de Mesguich, dit à Sganarelle : « Tu pleures, je pense » : ce peut être dit ironiquement ou, selon la profession de foi matérialiste et rationaliste : « tu pleures [et moi] je pense » ; et il répond à Elvire d’une seule petite réplique – très blessante et pourtant sans violence – à une très longue tirade « Madame, il est tard, demeurez ici, on vous y logera du mieux qu’on pourra ».

Une parole violente alliée à un jeu tendre (exemples personnels).

Une parole violente soulignée par un jeu violent (exemples personnels).

La voix même constitue un élément essentiel pour donner son sens au texte : par la diction, l’intonation, le comédien colore la phrase d’une certaine intensité et d’une certaine émotion (exemples personnels).

 Paradoxalement le silence peut dénoncer aussi fortement que la parole violente. Exemples : les silences de Dom Juan envers Elvire lors de sa première visite ou lorsqu’il fait parler Sganarelle à sa place (avec Elvire, avec le commandeur, avec son père) ; La Voix humaine de Jean Cocteau : monologue tragique au téléphone d’une femme abandonnée par son amant : on n’entend jamais l’amant, Cocteau dénonce ainsi la lâcheté des hommes.

3. La scénographie

Enfin, il arrive que la scénographie prenne en charge la dénonciation.

Sons, bruits et musique viennent soutenir celle-ci : pour déplorer l’absurdité de la vie, le discours de Winnie (Oh les beaux jours, Beckett) est ponctué de sonneries perçantes, qui figurent le temps qui passe mais se répète. « L’horloge » qui « vient de sonner » dans Lorenzaccio matérialise le destin inéluctable de Lorenzaccio et indique qu’il est voué à être tyrannicide.

Décors, costumes, lumières, accessoires jouent parfois le même rôle. En habillant Tartuffe en islamiste dans sa mise en scène de la pièce de Molière, Ariane Mnouchkine (1995) dénonce tout extrémisme religieux (celui des dévots du xviie mais aussi celui de notre siècle).

Conseil

Faites des fiches sur les représentations auxquelles vous avez assisté, avec la date, le metteur en scène, le lieu. En effet, dans un sujet sur le théâtre, toute référence à une mise en scène précise est valorisée.

Dans le théâtre moderne (souvent expérimental), acoustique et visuel, la dénonciation est essentiellement prise en compte par la scénographie qui recourt aux moyens graphiques modernes. Dans la mise en scène que propose Pitoiset de Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face de Mouawad, une tache de sang éclate, rouge vif, sur un écran blanc en toile de fond pour figurer les violences de notre monde.

Conclusion

Lorsqu’Antonin Artaud écrit : « Pour nous [Occidentaux], au théâtre, la Parole est tout », il veut attirer l’attention sur le danger d’un théâtre qui oublierait le rôle primordial de la représentation, de ce qu’il appelle « le langage concret et physique du plateau […] par lequel le théâtre peut se différencier de la parole ». En fait, la spécificité du théâtre est dans l’alliance de la parole et des autres éléments qui forment un tout. [Ouverture] C’est sans doute ce que confirme la tendance actuelle d’une collaboration étroite entre dramaturges et metteurs en scène : le théâtre de Giraudoux est né en grande partie de sa collaboration avec Jouvet ; Koltès et Chéreau ont travaillé en tandem. Mieux encore, certains metteurs en scène contemporains, comme Ariane Mnouchkine, créent leur pièce en même temps qu’ils la mettent en scène, consacrant ainsi le lien intime entre le texte et la représentation.