Au théâtre, les accessoires, les costumes et les éléments de décor ne sont-ils sur scène que pour représenter une réalité ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Septembre 2016

Série L • 16 points

Les objets au théâtre

Dissertation

Au théâtre, les accessoires, les costumes et les éléments de décor ne sont-ils sur scène que pour représenter une réalité ?

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Analysez les mots-clés de la question :

ce dont vous allez parler : « les accessoires, les costumes, [le] décor » ;

« ne sont-ils sur scène que pour… » invite à réfléchir sur la fonction de ces éléments.

Présupposés du sujet : 1. Ces éléments ont pour rôle de représenter la réalité (= faire vrai, créer l’illusion théâtrale) ; 2. Ils ont d’autres rôles.

Problématique : Fonctions du décor, des costumes et des accessoires au théâtre ?

Subdivisez-la en plusieurs sous-questions à partir des diverses composantes d’une pièce de théâtre : rôle pour l’action, les personnages, le registre, l’esthétique du spectacle…

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Les arguments

Quelques fonctions de l’objet au théâtre :

il ancre dans une époque précise ou montre un souci d’intemporalité de l’auteur ;

il a une valeur esthétique (il charme l’œil du spectateur) ;

il influence l’action de la pièce (quiproquo, coup de théâtre…) ;

il précise le registre de la pièce ;

il révèle la psychologie des personnages ;

il a une fonction symbolique.

Les exemples

chez Molière : L’Avare (cassette d’Harpagon), Les Fourberies de Scapin (sac où est enfermé Géronte)…

chez Beaumarchais : Le Mariage de Figaro (ruban de la comtesse, fauteuil derrière lequel se cachent Chérubin puis le Comte, billet de Suzanne attaché avec une épingle…)

chez Marivaux : Les Fausses confidences (mystérieux portrait)

chez Hugo : Ruy Blas (bouquet de petites fleurs bleues, morceau de dentelle ensanglanté…)

chez Musset : Lorenzaccio (épée, cotte de maille)

chez Beckett : En attendant Godot (chaussure, chapeau) ; Oh les beaux jours (sac, menus objets de Winnie.) ; Fin de partie (fauteuil, escabeau, lunette, réveil, poubelles…)

chez Ionesco : Les Chaises (qui se multiplient)

chez Feydeau : On purge bébé (pots de chambre)

Corrigé

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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Récemment, on se précipitait à une vente de costumes de théâtre aussi sacrés que les « monstres » qui les avaient endossés – celui de Jouvet dans Dom Juan ou de De Funès dans L’Avare… Cela résume toute la valeur émotionnelle du costume – et, au-delà, des objets et décors de théâtre. [Problématique] Tous ces éléments sont-ils là pour représenter une réalité ou ont-ils, dans la dramaturgie, des fonctions plus essentielles ? [Annonce du plan] Ils donnent vie à la représentation, favorisent le plus possible l’illusion théâtrale, mettent le public « dans l’ambiance » [I]. Mais, au-delà, ils peuvent jouer un rôle dramatique primordial en éclairant ou révélant l’action et sur les personnages [II]. Parfois ils sont des personnages à part entière et, investis d’une valeur symbolique, ils modifient le sens de la pièce qui se joue [III].

I. Du côté du spectacle : représenter une réalité et informer

1. L’entrée en scène des accessoires au fil du temps

Les objets, au théâtre, ont pris une importance grandissante. Rares dans la tragédie au xviie siècle (il suffit d’un siège à la Phèdre de Racine : une didascalie indique qu’« elle s’assied »), plus fréquents dans les comédies qui obéissent à des règles moins strictes et dont l’action peut se dérouler en plusieurs lieux, ils « entrent en scène » au xviiie (Le Mariage de Figaro de Beaumarchais s’ouvre sur une pièce meublée d’un lit). Ils investissent davantage les plateaux avec le drame romantique de Musset ou de Hugo et envahissent parfois toute la scène du théâtre contemporain (Ionesco, Les Chaises).

2. Un élément du spectacle : représenter la réalité

D’un point de vue purement scénique et concret, le décor et l’objet ont une fonction décorative. Ils participent à la première impression du spectateur et créent (ou non) la qualité esthétique du spectacle : les costumes du Ruy Blas, mis en scène par Brigitte Jaques-Wajeman dans un décor dépouillé, rappellent un tableau à la Vélasquez et sont une fête pour les yeux.

Lors de la représentation, le spectateur doit comprendre vite. Décor, costumes et accessoires économisent discours narratif et description. Ils installent d’emblée la pièce dans un cadre spatial et temporel : les jeunes gens dont se moque Harpagon, avec « leurs perruques d’étoupe, leurs hauts-de-chausses tout tombants » situent la pièce au xviie siècle, sous Louis XIV. Certains auteurs ont le souci du détail précis (Hugo dans ses drames historiques ; Rostand qui, dans Cyrano de Bergerac, fait aller d’une salle de théâtre vers une rôtisserie puis un champ de bataille). En représentant la réalité, ces éléments favorisent l’illusion théâtrale qui donne à la pièce toute son efficacité et au public l’intense plaisir de « s’y croire ».

3. La fonction d’identification

À l’origine un masque indiquait si l’acteur jouait le rôle d’un vieillard ou d’un jeune homme, d’un maître ou d’un esclave… Plus tard, les objets, costumes et décors ont rempli de façon plus fine cette fonction d’identification : comme une carte d’identité, ils révèlent les caractéristiques des personnages, leur rang social ou leur profession (le médecin chez Molière se reconnaît à son habit et à son clystère, avant de se trahir par son jargon… ; Don Salluste – le maître – porte la décoration de la « Toison d’or », Ruy Blas la « livrée »).

II. Du côté de la dramaturgie : des éléments révélateurs et parfois indispensables au déroulement de la pièce

Mais tous ces éléments dépassent la fonction informative pour le public ; ils jouent un rôle au sein même la pièce, en sont une composante parfois indispensable.

1. Décor, costumes et accessoires donnent le ton

Créateurs d’atmosphère, ils imposent d’emblée le genre, le ton, le registre de la pièce. Ainsi, dans l’Antiquité, couleurs pâles et masques, souvent blancs et sobres, qui marquaient le poids du destin pesant sur les épaules du personnage, signalaient la tragédie. Au contraire, colorés, souvent bouffants, les costumes signalaient la comédie.

Certains éléments sont spécifiques de la tragédie : la porte, selon Roland Barthes, porte en elle la menace de l’échange entre les coulisses (l’extérieur du palais), lieu du pouvoir prédateur, et l’intérieur, lieu de confinement de la proie (Britannicus, Bazajet de Racine). À l’inverse, le placard – où se cache l’amant – signale le vaudeville dont la réplique type « Ciel, mon mari ! » promet de francs rires.

2. Fonction révélatrice psychologique

Costumes et accessoires colorent aussi les personnages : ils les éclairent psychologiquement. Le ruban que Chérubin vole à la Comtesse (Le Mariage de Figaro), le portrait d’Araminte que Dorante regarde en secret sont révélateurs de leur amour passionné.

Ils deviennent parfois même le prolongement emblématique du personnage. L’épée de Rodrigue est la marque de son courage, la pauvre « pelle d’enfant » de l’Antigone d’Anouilh est la marque de son obstination. Dans Rhinocéros, le costume tiré à quatre épingles de Jean trahit sa conformité aux normes, tandis que Bérenger, « décoiffé », sans cravate, révèle son laisser-aller et sa marginalité.

Souvent, les acteurs soulignent la nécessité, pour bien jouer de « se mettre dans la peau » de leur personnage, expression à prendre au sens propre : endosser le costume du personnage, manier ses objets aide à s’identifier à lui. On ne se comporte pas dans un habit de roi comme dans celui d’un valet.

3. Des décors, des costumes et des accessoires indispensables

Supprimer les objets, parfois, et le texte et la pièce s’effondrent.

« Que dites-vous de mes canons ? » « Vous ne me dites rien de mes plumes ? », lance Mascarille aux précieuses (ridicules) Magdelon et Cathos… L’accessoire devient sujet du discours, élément consubstantiel au texte. Il dicte même sa loi comme dans En attendant Godot, lorsqu’Estragon demande à Vladimir de l’« aide(r) à enlever cette saloperie » (sa chaussure). C’est lui qui introduit le « vivant » de la pièce.

Les objets sont souvent aussi piliers de l’intrigue. Parfois, privée de changement de costumes, la pièce ne pourrait exister : dans Le Jeu de l’Amour et du hasard, un quadruple travestissement sert de base à l’« expérience » amoureuse de Silvia (la maîtresse), devenue Lisette (la servante), et de Dorante (le maître) devenu Arlequin (le valet)…, au point qu’ils ne savent plus par moments qui ils sont et qui ils aimeraient être. Seuls le spectateur et l’auteur peuvent démêler ce nœud complexe que les costumes ont créé.

Adjuvants (les armes des meurtriers) ou obstacles au destin des personnages, les objets créent quiproquos et coups de théâtre (vol de la cassette d’Harpagon dans L’Avare de Molière, lettres révélatrices de trahison…) qui renversent la situation et en font des comédies qui finissent bien !

III. Quand décor et objets prennent vie

Le décor et les objets prennent parfois un pouvoir exorbitant et inattendu.

1. Quand les objets donnent un statut au spectateur

Un simple costume, une simple lettre donnent au public un statut privilégié et lui donne le plaisir d’en savoir plus que les personnages eux-mêmes, créant parfois une complicité entre le spectateur et l’un des personnages : quand Toinette joue le médecin sous la longue robe noire et le chapeau pointu qu’elle a revêtus pour faire une fausse consultation médicale, Argan n’y voit que du feu alors que le spectateur, au courant de ce subterfuge, se réjouit du travestissement.

2. Quand décor et objets deviennent personnages et envahissent la scène

Certains objets ou éléments du décor deviennent « actants », partenaires de l’acteur, souvent mal intentionnés : une lettre s’égare, deux pots de chambre garantis incassables se brisent et font capoter le projet commercial de son inventeur dès lors ruiné (On purge bébé de Feydeau)… Parfois les éléments inanimés deviennent partenaires du personnage, voire son égal. Ils prennent vie et interagissent avec les personnages : la statue du commandeur invite Dom Juan à dîner, le précipite dans l’Enfer.

Ils deviennent parfois gigantesques au point d’occuper tout l’espace. Chez Ionesco, les chaises qui envahissent le plateau « jouent toutes seules ».

Dans les années 1970, de nouvelles formes de théâtre – théâtre d’objet ou d’effigie – substituent aux personnages/comédiens des objets manipulés qui ont leur vie propre – marionnettes, mais aussi capuchon de stylo, un robinet, une chaise, un arbre…

Enfin, les objets peuvent prendre une valeur symbolique. Dans La Cerisaie de Tchekhov, le cerisier en fleur symbolise la jeunesse, le temps qui passe, le bonheur fugitif.

3. Costumes, décor et accessoires peuvent… tout changer

Le sens ou le registre d’une pièce peuvent changer selon les choix du metteur en scène : habiller Dom Juan en cuir et le jucher sur une moto l’écarte du « grand seigneur méchant homme » que lui donne, avec Jouvet, son costume espagnol. Ariane Mnouchkine procède ainsi quand elle transpose son Tartuffe dans un milieu nord-africain et en fait un islamiste intégriste masquant sous son voile son activisme politique…

Conclusion

[Synthèse] Décor, costumes et objets prennent des fonctions qui dépassent largement la simple représentation de la réalité. Précieux indicateurs, ils éclairent pour le spectateur les personnages, aident le dramaturge à construire sa pièce en soutenant ou en bousculant l’intrigue, viennent au secours du jeu de l’acteur et s’animent parfois d’une vie propre avant d’accéder au statut de symbole ou de venir bouleverser le sens de la pièce. [Ouverture] Cependant le danger existe de donner une importance excessive à ces éléments de mise en scène au détriment du « tissu humain », vrai sujet du théâtre.