Au théâtre, les personnages ne se révèlent-ils que par la parole ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Pondichéry
Corpus Corpus 1
Les scènes d’aveu

Les scènes d’aveu • Dissertation

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Théâtre

23

Pondichéry • Avril 2015

Séries ES-S • 16 points

Dissertation

> Au théâtre, les personnages ne se révèlent-ils que par la parole ? Vous répondrez à cette question en un développement structuré, en vous appuyant sur le corpus et sur les textes et représentations étudiés pendant l’année. Vous pouvez aussi faire appel à vos connaissances et lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • « Parole » désigne le texte dit (les répliques).
  • Vous devez confirmer l’affirmation que présuppose le sujet : « Les personnages se révèlent par leurs paroles ».
  • « ne…que » invite à la dépasser et suggère qu’il y a d’autres éléments par lesquels les personnages se construisent au théâtre.
  • La problématique est : « Quels éléments révèlent le personnage théâtral ? »
  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions (variez les mots interrogatifs) : « Pourquoi / comment les répliques dévoilent-elles un personnage ?» ; « Quels autres éléments construisent le personnage ? »

Chercher des idées

  • Réfléchissez à partir : des diverses formes de la parole (monologue / tirade / dialogue ; prose ou vers ; langage poétique / langage quotidien) ; des divers éléments du texte de théâtre (répliques et didascalies) ; des moyens d’expression (indispensables à la représentation) : d’ordre visuel (décor, costumes, accessoires, éclairages… et acteur ! – quelle est leur importance ? leur rapport avec le texte dit ?) et d’ordre sonore (les bruits et les sons : effet produit et importance ?)
  • N’oubliez pas l’importance du metteur en scène.

Le choix des exemples

Faites-vous une réserve d’exemples liés aux représentations que vous avez vues, en « vrai » ou à la télévision.

  • Pour le théâtre essentiellement fondé sur la parole : théâtre classique en vers (travail poétique, peu ou pas de didascalies), en prose ; Spectacle dans un fauteuil de Musset ; raisons à cette prédominance de la parole – importance de l’analyse psychologique à certaines époques (xviie siècle, théâtre romantique…), désir de convaincre (théâtre engagé : Sartre, Camus…).
  • Quelques cas particuliers du « théâtre de la parole » : le monologue, l’aparté, la tirade ; le récit (cf. le récit de Théramène)…
  • Pour un théâtre où ne domine pas la parole : commedia dell’arte ; comédie-ballet (dont de nos jours, on ne représente plus les parties dansées-chantées) ; mime ; théâtre « moderne » aux nombreuses didascalies (Beckett ; Ionesco).
  • Recherchez des cas où la parole est malmenée, où elle n’est pas prépondérante.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
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Introduction

« Je ne fais pas de littérature. Je fais une chose tout à fait différente ; je fais du théâtre » : cette remarque de Ionesco dans Notes et contre-notes suggère un dédain pour une valeur reconnue en Occident : le texte. De même, l’expression usuelle : « Ce ne sont que paroles… » est chargée d’une connotation péjorative. Pourtant, les paroles sont la base d’une pièce de théâtre, le legs du dramaturge à ses futurs interprètes. [Problématique] Mais le texte est-il le seul canal par lequel se révèlent à nous les personnages ? [Annonce des axes] La parole occupe sans doute une place prépondérante au théâtre. Elle y prend même des fonctions insoupçonnées, plus que dans la « vraie vie » [I]. Mais le spectacle théâtral recourt à d’autres moyens d’expression, qui révèlent aussi les personnages. Parfois ils se substituent à la parole ou ils forment avec elle un tout indissociable [II].

I. Les personnages se révèlent par la parole

1. Les mots sont la base du rôle. Le théâtre se lit et s’analyse

  • Dans la pratique, le texte théâtral est souvent réduit à sa seule réalité littéraire. On lit une pièce à la manière d’un roman : sa lecture permet de suivre le parcours des personnages, de comprendre leurs émotions et leurs sentiments. Ainsi Musset publie Un spectacle dans un fauteuil, ensemble de pièces écrites pour la lecture seule. Il qualifie même sa pièce La Coupe et les Lèvres de « poème dramatique ».
  • Dans les classes, pendant longtemps, et encore maintenant, « étudier » Phèdre, c’était y analyser la « parole » des personnages, l’expression des sentiments, la beauté des vers, mais tout cela face au texte uniquement.
  • En effet, le langage révèle aussi bien l’appartenance sociale du personnage (à travers le niveau de langue qui lui est prêté) que son importance dramatique dans la pièce (à travers la répartition des répliques et leur longueur) ou son âme (à travers son « style » – exemples).

2. La parole, révélateur du personnage

Au théâtre – plus que dans la vie – les paroles sont le moyen privilégié pour qu’un être se dévoile.

  • Dans la vie, il est rare que l’on parle tout seul. Au théâtre, il arrive fréquemment que les personnages expriment leurs sentiments, leurs réflexions, leur conflit intérieur ou nous renseignent sur les événements à voix haute, à travers monologues et apartés. Rodrigue, qui doit choisir s’il va « laisser un affront impuni » ou « punir le père de Chimène », délibère tout haut dans des Stances en s’adressant à son « âme » : « Percé jusques au fond du cœur / D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle… »
  • Lorsque les dramaturges répugnent à la convention du monologue, le dialogue prend le relais. Ils créent un personnage chargé de « faire parler » : le confident. Il « suscite » la parole qui éclaire émotions et pensées ; sans lui, elles resteraient dans le secret de l’être. Dans la comédie, ce rôle est dévolu au valet : Sganarelle, par ses questions, donne à Dom Juan l’occasion de formuler, dans une phrase bien frappée, son credo libertin : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle ». Valets et confidents sont « créateurs » de paroles propres à créer l’émotion.
  • À travers la confrontation verbale qui extériorise le conflit, s’entrechoquent et se dessinent avec netteté les émotions, les sentiments et les valeurs des personnages (exemples). Mais, durant l’échange, les silencesvalorisent la parole. Ainsi, le monologue de Winnie dans Oh ! les beaux jours, long mais haché, est ponctué de silences, signalés par la didascalie « Un temps ». L’absence de parole crée alors une atmosphère lourde ou suscite attente et malaise chez le spectateur.

3. Les jeux sur la parole

De façon plus complexe, le théâtre révèle les personnages par un jeu sur et avec la parole.

  • Parfois la parole est omniprésente mais vidée de sens, elle devient une logorrhée, sans suite ou sans logique : lorsque Vladimir et Estragon attendent Godot, ils ne cessent de parler mais pour ne rien dire ni vraiment raconter. Oh ! les beaux jours déroule un monologue à la langue souvent déstructurée, presque dépourvu de message. Il faut aller au-delà de la parole première et, derrière ce vide, discerner ce qui n’est pas dit explicitement. Winnie, le Professeur dans la Leçon de Ionesco, ou encore Estragon et Vladimir sont tous des « phraseurs ». Mais il faut interpréter l’absence de substance de leur parole comme une preuve de leur impuissance à communiquer : la parole dit alors ce qu’elle ne dit pas et consacre sa propre vanité, et celle de tout langage.
  • Parfois, la parole se substitue à l’action, à ce qui n’est pas représenté. Les récits, fréquents dans la tragédie classique soumise à la règle de la bienséance, abondent : long récit par Théramène de la mort d’Hippolyte dans Phèdre ; récit par Rodrigue de sa victoire sur les Maures (« Nous partîmes cinq cents… ») ; « répétition générale » de son futur assassinat, en une sorte de prolepse, par le Lorenzo de Musset. La parole peut donc faire vivre le passé ou l’avenir du personnage.
  • Plus étrangement encore, le théâtre offre des cas insolites d’un personnageau statut hybride : il est placé sur l’avant-scène ou devant le rideau, et sa parole n’appartient plus vraiment à la pièce. Il produit en quelque sorte une parolesur la parole. Ainsi, le Prologue et le Chœur de l’Antigone d’Anouilh commentent la tragédie : « Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas… ». (Autre exemple : le Mendiant dans Électre de Giraudoux.)

II. Par quels autres moyens les personnages peuvent-ils se révéler ?

Si la prépondérance de la parole dans le théâtre occidental est évidente, on ne peut pour autant réduire le théâtre au texte : ce serait oublier la spécificité d’un genre, qui est à la fois littérature et spectacle.

1. La parole non dite, la « sous-conversation »

Comme dans la vie, un personnage se dévoile parfois plus par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il dit, par l’implicite, ce que Sarraute appelle le « non-avoué », la « sous-conversation ». [Exemples : le théâtre de Marivaux, notamment Les Fausses Confidences, N. Sarraute Pour un oui pour un non.]

2. Le texte théâtral n’est pas que parole

Ionesco, dans Notes et contre-notes, précise que son texte n’est pas seulement un dialogue, mais qu’il est aussi « indications scéniques » ne se traduisant pas par de la « parole » lors de la représentation. Les didascalies, surabondantes chez lui et chez Beckett (exemples), précisent ce qui entoure le texte prononcé sur la scène : décors, costumes, mouvements, gestes, mimiques en marge de la « parole ». Elles nous rappellent que, même sans texte, l’acteur peut « faire comprendre » un personnage par son jeu : le mime Marceau raconte à ses spectateurs l’histoire de David et Goliath ou la création du monde sans un mot, grâce à l’expressivité de sa gestuelle.

3. La prise en charge de la parole par la troupe : l’interprétation éclaire les personnages

« L’auteur […] avec son texte, n’a laissé que la recette, une « façon de faire » – et c’est chaque soir que la pièce se crée. » Une pièce ne se « dit » pas. Elle s’interprète : la troupe ajoute à la parole première tout un faisceau de moyens d’expression d’une autre nature.

  • « Il n’y a pas de théâtre sans incarnation » affirme Mauriac. Anne Ubersfeld lui fait écho : « Le théâtre est corps »… Le corps y joue en effet un rôle prépondérant, au service de la parole ou parfois substitut de celle-ci. L’espace théâtral qu’occupe un personnage renseigne le spectateur sur lui : certains sont envahissants (Scapin, Figaro, Dom Juan), d’autres effacés (Chérubin, Rosette de On ne badine pas avec l’amour…). Certaines pièces ne peuvent se passer du jeu du corps : les prouesses physiques et vocales de Scapin qui joue à lui tout seul « une demi-douzaine de spadassins » à la poursuite du vieux Géronte éclairent bien plus le personnage que son baragouin.

Observez

Dans un sujet sur le théâtre, toute référence à une mise en scène précise est valorisée. Faites-vous des fiches sur les représentations auxquelles vous avez assisté, avec la date, le metteur en scène, le lieu.

  • Dans le spectacle à voir qu’est le théâtre, décors, costumes et lumières éclairent les personnages. Le costume contribue à la première impression, immédiate et forte, du spectateur. Il fonctionne un peu comme une carte d’identité, révèle d’emblée les principales caractéristiques des personnages (exemples). Dom Juan est vêtu en maître, Sganarelle en valet et, au premier coup d’œil, les rapports sociaux entre les deux protagonistes sont évidents. Dans Rhinocéros, la mise tirée à quatre épingles de Jean trahit son goût de l’ordre, tandis que le débraillé de Bérenger, « décoiffé », sans cravate, les « vêtements tout chiffonnés », indique sa marginalité. Dans le Dom Juan mis en scène par Mesguich, le pauvre porte seulement quelques feuilles d’arbre sur lui, qui figurent son dénuement.
  • Les éclairages et jeux de lumière portent aussi leur part de sens : la nuit dans Lorenzaccio est le signe du trouble du futur meurtre.
  • À voir mais aussi à entendre, le théâtre orchestre la parole. Sons, bruits et musique viennent la soutenir : le discours de Winnie est ponctué de sonneries perçantes, figurant le temps qui passe mais se répète. « L’horloge » qui « vient de sonner » dans Lorenzaccio matérialise le destin du héros pris dans une marche inéluctable vers le tyrannicide. La voix même en dit plus que les paroles : la diction, l’intonation sont porteuses d’un message. « Le comédien colore la phrase d’une certaine intensité et émotion […] ; parce qu’elle se tient dialectiquement à la jonction du corps et du langage articulé, et qu’elle est un entre-deux du corps et du discours, la voix constitue un élément essentiel » (Aurore Chestier) de la construction du personnage théâtral.

Ainsi l’importance du travail du metteur en scène et des acteurs est telle qu’ils peuvent transformer totalement le « sens » d’un personnage, voire de la pièce, sans pour autant « toucher » au texte même ; au point que l’on parle autant du Dom Juan de Bluwal, de Lassalle ou de Mesguich que de celui de Molière.

Conclusion

Lorsqu’Antonin Artaud écrit : « Pour nous [Occidentaux], au théâtre, la Parole est tout », il veut attirer l’attention sur le danger d’un théâtre qui oublierait le rôle primordial de la représentation, ce qu’il appelle « le langage concret et physique du plateau […] par lequel le théâtre peut se différencier de la parole ». En fait, la spécificité du théâtre est dans l’alliance de la parole et des autres éléments avec lesquels elle forme un tout. [Ouverture] Cela est confirmé par la tendance actuelle à une collaboration étroite entre dramaturges et metteurs en scène : le théâtre de Giraudoux est né en grande partie de sa collaboration avec Jouvet ; Koltès et Chéreau ont travaillé en tandem. Mieux encore, certains metteurs en scène contemporains, comme Ariane Mnouchkine, créent leur pièce en même temps qu’ils la mettent en scène, consacrant ainsi le lien intime entre le texte et la représentation.