Bacon, Pensées et vues générales ou récapitulation

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La raison et le réel
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : Pondichéry

 

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Pondichéry • Avril 2015

explication de texte • Série S

Bacon

Expliquer le texte suivant :

La vanité de l’esprit humain l’écarte et le retarde dans sa marche. Il craint de s’avilir1 dans les détails. Méditer sur un brin d’herbe, raisonner sur une mouche : manier le scalpel, disséquer des atomes, courir les champs pour trouver un caillou, quelle gloire y a-t-il, dans ces occupations mécaniques ; mais surtout quel profit, au prix de la peine ? Cette erreur prend sa source dans une autre qui part du même orgueil, et c’est la persuasion, où l’on s’entretient, que la vérité est comme innée dans notre entendement, qu’elle ne peut y entrer par les sens, qui servent plutôt à le troubler qu’à l’éclairer. Cette prévention2, ou plutôt cette aliénation de l’esprit, est fomentée par les partisans mêmes des sens ; car en prétendant que nous recevons toutes les vérités par ce canal, ils n’ont pas laissé3 de perdre leur temps à la spéculation, et d’abandonner l’histoire de la nature, pour suivre les écarts de l’imagination.

L’entendement crée des êtres à sa façon, c’est-à-dire, des êtres imaginables. Ses conceptions lui représentent la possibilité, et non pas l’existence des choses. De là le règne des idées abstraites, ou le monde fantastique des intellectuels, tellement accrédité par une espèce de superstition pour les choses outrées, que leurs rêves sont devenus un délire général. Tel est l’abus de cette métaphysique qui, supposant des images sans modèles, et des idées sans objet, fait de cet univers une illusion perpétuelle, et comme un chaos de ténèbres palpables.

Le dégoût pour ce qu’on appelle les petites choses dans l’observation, est la marque d’un esprit étroit, qui n’aperçoit pas l’ensemble des parties et l’unité des principes. Tout ce qui entre dans l’essence des causes, est l’objet de la science de l’homme ; car la science n’est elle-même que la connaissance des causes.

Francis Bacon (1561-1626), Pensées et vues générales ou récapitulation.

1. S’avilir : se rabaisser.

2. Prévention : l’ensemble des préjugés qui faussent le jugement.

3. Ils n’ont pas laissé : ils ont perdu leur temps à la spéculation.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Bacon est soucieux de promouvoir la connaissance scientifique du réel. Or il apparaît qu’il existe plusieurs obstacles à cette entreprise. L’esprit humain est arrêté dans sa marche par des préjugés issus de son orgueil.

La problématique est donc la suivante. Nous sommes animés par un désir de connaissance mais nous ne savons pas le satisfaire correctement. Nous tombons dans des illusions que nous créons. Deux questions se posent alors. Quelles sont les causes de ce blocage et quelle forme prend-il ? Y répondre permettra de se donner les moyens de libérer l’esprit.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le texte est divisé en trois paragraphes et suit une construction précise. Bacon commence par critiquer le mépris généralement répandu pour l’observation des mille petits aspects du réel et il en donne la raison. Bacon amplifie ensuite son propos et met en cause la métaphysique issue des croyances superstitieuses de l’entendement. Le dernier paragraphe revient au premier thème du texte qui trouve maintenant son explication complète. Bacon achève sa réflexion sur une définition de la science qu’il souhaite voir remplacer la métaphysique.

Pour argumenter sa thèse, Bacon emploie des exemples dont le sens est aisément compréhensible. De là, il nous conduit à des pensées plus conceptuelles en attirant notre attention sur l’origine des connaissances et sur la façon dont nous pensons connaître au moyen de représentations abstraites dont l’ensemble forme un système qui nous éloigne du réel. L’esprit se prend au piège des ses propres fictions. Le retour au thème du premier paragraphe est un procédé conclusif qui donne au texte son unité.

Éviter les erreurs

Le texte est clair dans son intention mais il faut être attentif au sens des termes et surtout à leurs relations.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Les hommes sont animés du désir de connaître le monde. Ce texte de Bacon ne le remet pas en cause, mais il s’attache à montrer les illusions dans lesquelles nous tombons et à en donner les raisons. Dans ce but, il est nécessaire d’examiner la façon dont nous concevons la réalité. Comment formons-nous les idées d’après lesquelles nous prétendons connaître ce qui est ?

Le propos de Bacon est souvent polémique. Il critique vivement la spéculation métaphysique qu’il présente comme un savoir illusoire issu de nos rêveries orgueilleuses. Comment se justifie-t-il et quelles sont les solutions proposées pour permettre à notre aspiration à la connaissance de se satisfaire véritablement ?

1. Les causes des erreurs des hommes

A. La puissance de l’orgueil

Conseil

Montrez le sens des exemples

Bacon commence par imputer à « la vanité de l’esprit humain » les retards pris à la connaissance du réel. Celui-ci s’offre d’abord à nous comme une diversité illimitée de phénomènes : un brin d’herbe, une mouche, des cailloux, à analyser. Par cette énumération, Bacon veut nous faire sentir à quel point la réalité est vaste et variée.

Cependant, cette profusion semble un ensemble de « détails » qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse de près. L’emploi du verbe « avilir » renforce la tonalité morale du propos. L’esprit humain pense qu’il se dégraderait en analysant la structure des corps, en réfléchissant à leur formation. Ses « occupations » sont jugées « mécaniques ». Cet adjectif est important. Il s’oppose ici à l’idée de spéculation. La pensée serait libre quand elle théorise, et enchaînée quand elle se voue à des tâches routinières, minutieuses, qui doivent tenir compte de la réalité des choses naturelles.

Nous préférons les idées générales à l’observation précise. Connaître la nature d’un brin d’herbe n’apporte aucune gloire car cette réalité est commune, il semble bien préférable de tourner sa pensée vers des sujets plus « élevés ».

B. L’origine de nos connaissances

Conseil

Montrez le lien entre vos paragraphes.

Bacon approfondit son sujet. La vanité est la source de toutes les illusions mais une nouvelle erreur apparaît. Elle concerne l’origine de nos connaissances. Ce débat est central dans les réflexions relatives à notre pouvoir de connaître. Les hommes croient généralement que nous possédons des idées innées. Cette position se nomme l’innéisme. Bacon adopte, à l’inverse, une position sensualiste. Il estime que, sans l’aide des sens, l’entendement ne peut former aucune idée. Par exemple, nous commençons par voir des animaux que nous finissons par unifier sous des idées générales comme le chien, le chat, etc.

Au terme de cette partie, il est acquis que l’orgueil de l’homme fausse son rapport au monde. Il n’aime pas penser que son esprit ne peut se passer des sens, car ceux-ci sont liés au corps et nous montrent que nous sommes des êtres limités, temporels. Il est donc plus satisfaisant pour l’amour-propre de s’imaginer être un pur esprit détaché du sensible.

[Transition] Bacon a posé une première thèse. Il va en tirer des conséquences.

2. Complexification du propos

A. L’erreur des sensualistes

Info

Ne laissez pas passer des nuances qui ont leur importance et expliquez-les.

L’opposition des innéistes et des sensualistes semblait suffisante mais Bacon soutient que ces derniers, bien qu’ayant raison sur le fond, ont également commis une erreur. La valorisation des sens aurait dû les amener à privilégier la connaissance du monde sensible et à se détourner des théories abstraites. Or, ils ont continué à s’adonner aux spéculations. Bacon précise cette notion en l’identifiant aux « écarts de l’imagination ». Spéculer signifie donc se complaire dans des visions qui nous présentent du monde des images fausses.

Une question se pose. Comment expliquer une telle erreur ? Le principe des sensualistes était le bon. Pourquoi « l’histoire de la nature » n’a-t-elle pas été l’objet de leur application ? Nous pouvons penser que ceci témoigne de la puissance chez l’homme d’un désir orgueilleux de se prendre pour un pur esprit.

B. Les fictions de l’entendement

Conseil

Soulignez la portée polémique d’un passage.

Les lignes qui suivent sont extrêmement critiques car elles identifient l’entendement et l’imagination. D’habitude, ces facultés sont distinguées et même opposées. La première désigne l’analyse rationnelle qui trouve les lois du réel. Le travail scientifique en donne un bon exemple. Il est donc provocant de l’assimiler aux rêveries de l’imagination. Bacon fustige le « règne des idées abstraites » et le « monde fantastique des intellectuels ».

Il s’ensuit que la raison déraisonne quand elle s’écarte du monde sensible. Nous nous laissons séduire par les idées que nous formons sans nous demander si elles éclairent la réalité. L’univers de la pensée pure permet toutes les constructions de l’esprit, mais elles n’ont pas plus de vérité que les croyances superstitieuses.

[Transition] Ces critiques conduisent à une opposition frontale : celle de la science, qu’il faut promouvoir, et de la métaphysique qu’il convient de rejeter.

3. L’opposition de la science et de la métaphysique

A. La définition de la métaphysique

Bacon donne la cause de ce « délire général ». L’entendement forme des idées mais il ne peut dépasser le stade de la possibilité de ce qu’il conçoit. Or, l’existence des choses ne se déduit pas d’une idée, c’est une présence effective que seuls les sens peuvent nous donner. Le métaphysicien confond le possible et le réel. La métaphysique est le savoir de ce qui est au-delà de la nature. Aristote la présente comme la science recherchée, celle des premières causes et des premiers principes. Bacon, à l’inverse, lui reproche de rompre les liens avec le réel et de nous aveugler en prétendant nous éclairer.

La métaphysique apparaît comme un univers sans règle autre que la fantaisie de son auteur. C’est un « chaos de ténèbres palpables », un monde de fantômes ou d’idoles auquel notre vanité donne une réalité illusoire. Bacon le résume en parlant « d’images sans modèles » et « d’idées sans objet ». Ceci nous renvoie au sensualisme. Les sensations doivent toujours être la base de nos représentations. Elles seules fournissent la matière dont nos images mentales sont faites, et garantir à nos idées qu’elles ont un contenu véritable.

B. La définition de la science

Conseil

Montrez l’unité de la démarche.

Dans un dernier temps, le texte revient sur son commencement pour faire l’éloge de l’observation. Les parties précédentes éclairent les affirmations du début. Observer est le moyen de ne pas déraisonner. C’est accepter de se laisser instruire par la réalité, d’être sensible à sa complexité. Bacon inverse le sens du reproche. Les métaphysiciens sont les véritables esprits étroits.

Les dernières lignes ajoutent une idée capitale. L’observation a aussi pour vertu de nous rendre sensible à la cohérence du réel. Si un brin d’herbe est digne d’intérêt, il ne faut pas oublier de relier les connaissances entre elles. Un esprit droit aperçoit les rapports entre les choses et la façon dont elles forment un tout. Bacon n’abandonne donc pas l’inspiration de la métaphysique. Il cherche les principes qui unifient la diversité car il pense que tout est lié. Il existe des causes qui ordonnent les différents phénomènes et il est légitime de penser qu’elles forment un système.

Définir la science comme « la connaissance des causes » n’est pas nouveau. C’est déjà le propos d’Aristote. La critique de Bacon concerne donc la façon dont nous pensons. Il rejette l’abstraction de certaines idées mais pour mieux servir un projet effectif de connaissance du monde.

Conclusion

L’étude de ce texte a permis d’éclairer la difficulté de la connaissance du réel. L’homme a les moyens de le connaître, mais son orgueil le mène souvent à un mauvais usage de son entendement.

Que la raison puisse déraisonner est un thème important. Il montre bien que la philosophie a une portée critique. Bacon entend ainsi libérer la voie à une connaissance concrète de la réalité.