Balzac, La Duchesse de Langeais

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Stendhal, Le Rouge et le Noir – Le personnage de roman, esthétiques et valeurs
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Balzac, La Duchesse de Langeais

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Balzac dispose d’une riche palette pour donner vie à ses personnages ; il compose ici un dialogue palpitant et dramatisé à travers lequel prennent corps, dans notre imagination de lecteur, deux puissantes figures d’aristocrates.

Commentez ce texte d’Honoré de Balzac, extrait de La Duchesse de Langeais.

DOCUMENT

Pour satisfaire son orgueil, Antoinette de Langeais a séduit Armand de ­Montriveau, héroïque général de l’armée napoléonienne. Mais parce qu’elle veut « posséder sans être possédée », elle refuse de se donner à lui. Un soir, le général se rend chez elle, décidé à la faire céder à son désir.

– Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s’écria-t-il, je veux…

– D’abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu’elle le vit s’avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est très bonne, le soir, dans mon boudoir1 ; mais ici2, point. Puis, que signifie votre je veux ? Je veux ! Personne ne m’a dit encore ce mot. Il me semble très ridicule, parfaitement ridicule.

– Vous ne me céderiez rien sur ce point ? dit-il.

– Ah ! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes : un point très capital, en effet ; et vous me permettrez d’être, en ce point, tout à fait la maîtresse.

– Et si, me fiant en vos promesses, je l’exigeais ?

– Ah ! vous me prouveriez que j’aurais eu le plus grand tort de vous faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Montriveau pâlit, voulut s’élancer ; la duchesse sonna, sa femme de chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse :

– Ayez la bonté de revenir quand je serai visible3.

Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et tranchante autant que l’acier, elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n’étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d’Armand les exigences secrètes de cette visite et avait jugé que l’instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l’amour, mais ne s’y donnaient pas et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l’avait été celle de l’Europe.

– Madame, dit Armand, je n’ai pas le temps d’attendre. Je suis, vous l’avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l’heure, je l’aurai.

– Vous l’aurez ? dit-elle d’un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise.

– Je l’aurai.

– Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez…

– Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous de venir vous chercher pour aller au bal ce soir ?

– Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu4, j’ai promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

– Ronquerolles5 a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant une partie d’échecs.

Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, chapitre II, 1834.

1. Boudoir : petit salon de dame.

2. Montriveau a fait irruption, sans se faire annoncer, dans la chambre à coucher de la duchesse.

3. Quand je serai visible : quand je vous y autoriserai.

4. M’a prévenu : m’a déjà proposé de venir me chercher.

5. Le marquis de Ronquerolles est un « galant », un homme à femmes. C’est lui qui a encouragé Montriveau à se montrer plus exigeant vis-à-vis de la duchesse de Langeais.

Les clés du sujet

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

à noter

La Comédie humaine est un ensemble de 137 œuvres (95 romans ; entre 4 000 et 6 000 personnages) écrites pour créer une « histoire naturelle de la société » qui fasse « concurrence à l’état civil ».

[Présentation du contexte] Dans La Duchesse de Langeais, inscrit dans la vaste fresque qu’est La Comédie humaine, Balzac peint la décadence des milieux aristocratiques, mais s’intéresse aussi à l’âme humaine. Une duchesse, coquette et mondaine, mène ses soupirants au gré de ses caprices : après avoir rendu fou d’amour le général d’Empire Armand de Montriveau, elle refuse, par désir d’indépendance, de lui céder.

[Présentation du texte] Un jour, le général lui rend visite avec la ferme intention de la soumettre.

[Annonce du plan] L’homme et la femme s’affrontent alors dans un dialogue très dramatisé [I], qui révèle leurs fortes personnalités et, au-delà, une vision cruelle de l’amour et du monde [II].

I. Un affrontement verbal dramatisé

Le secret de fabrication

Il s’agit de rendre compte de la première impression que produit cet affrontement et d’analyser par quels procédés d’écriture Balzac le théâtralise pour capter l’attention du lecteur.

Adapter ce passage au théâtre nécessiterait peu de transformations, tant Balzac l’a dramatisé, dans la forme du discours et dans sa progression.

1. Un dialogue avec des temps forts et du suspense

L’essentiel de l’extrait se compose de répliques qui transcrivent au style direct la conversation entre la duchesse et Montriveau, comme au théâtre.

La progression de l’entrevue, savamment composée, maintient l’intérêt du lecteur, avec une alternance de moments de détente et de temps forts : au début la conversation semble assez sereine (la duchesse « repouss[e] » le général « avec calme ») ; puis les répliques se font plus acerbes et la tension s’exacerbe quand Montriveau veut « s’élancer » et que « la duchesse sonn[e] ». L’arrivée de la servante désamorce la tension ; l’intervention du narrateur qui analyse les pensées des personnages ménage une pause.

Puis les répliques, brèves, accélèrent le rythme. Le défi que lance la duchesse (« je serais charmée de savoir… ») la met à nouveau en danger et l’on s’inquiète du rire de Montriveau, destiné à l’« effrayer ».

2. Gestes, attitudes et intonations

Les rares interventions du narrateur jouent le rôle de didascalies et visent, elles aussi, à dramatiser l’entrevue.

Le ton des répliques est suggéré par des verbes introducteurs de la parole (Montriveau « s’écria ») ou par des expressions comme « en riant », « en souriant avec une grâce moqueuse » ou « d’un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise ».

Les verbes (« en le repoussant », « s’avancer », « s’élancer », « salua […] et se retira ») nous peignent une scène animée de mouvements, de gestes souvent brusques. Un adverbe précise une attitude (« salua gravement… »), un verbe (« pâlit ») signale la colère et le trouble sur un visage. Toutes ces précisions dramatisent la confrontation.

3. Courtoisie et agressivité

Les deux interlocuteurs respectent les convenances de la vie mondaine, usent de formules de politesse (« je vous prie », « vous me permettrez », « je vous prierais », « vous me feriez bien plaisir de… », « je vous rends mille grâces »…). Certes Montriveau, à son arrivée, tutoie un peu lestement la duchesse, mais, très vite, la bienséance reprend le dessus et on repasse au vouvoiement, qui maintient les distances.

mot clé

Un texte est polémique quand il prend un ton passionné et agressif à l’égard de l’« adversaire » ; le débat prend la tournure d’un combat verbal et oppose deux thèses contraires.

Mais la politesse se charge d’ironie dans la bouche de rivaux qui se livrent en réalité à un affrontement tendu, polémique, substitut d’une violence physique contenue. La plupart des phrases sont exclamatives ou interrogatives : les interrogations sont parfois rhétoriques (« Puis, que signifie votre je veux ? »), parfois menaçantes (« Et si […] je l’exigeais ? ») ; parfois elles marquent le défi (« Vous l’aurez ? »). L’exclamation de la duchesse fait écho au « je veux » du général, traduisant par là son indignation outrée. Les impératifs (« respectez-moi »…) marquent un rapport de force et les formules injonctives polies n’atténuent pas la brutalité de l’échange (« je vous prierais de me laisser tranquille »). L’interdiction de la duchesse est elliptique, courte et incisive : « mais ici, point ».

On en vient presque aux insultes. La duchesse qualifie l’attitude de Montriveau de « très ridicule, parfaitement ridicule » : la répétition de l’injure la rend plus offensante.

II. Deux « figures saillantes d’une époque », révélatrices d’une vision de l’amour et du monde

Le secret de fabrication

Cette partie analyse en quoi les deux personnages répondent à la volonté balzacienne de peindre des « types » sociaux, souvent soumis aux effets d’une passion.

1. Deux tempéraments forts

Les deux personnages s’affrontent parce qu’ils sont animés d’une forte volonté de domination. Le champ lexical de la volonté jalonne le dialogue (« je veux », « j’exigeais » « exigences »). La duchesse joue sur le mot « maîtresse » pris non pas au sens galant d’amante, mais comme féminin du mot maître.

Les apartés ou les brefs monologues intérieurs qui dévoilent les pensées soulignent cette détermination : « la duchesse avait lu sur le front d’Armand les exigences secrètes de cette visite » et, en retour, elle « avait jugé que l’instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial » son opiniâtreté.

Cependant, si une même détermination les anime, les deux personnages représentent des types sociaux et humains différents.

2. La duchesse : une aristocrate intrépide et froide

Balzac considérait la duchesse comme sa créature la plus aboutie : « c’est, en fait de femme, ce que j’aurai fait jusqu’à présent de plus grand » (à Mme Hanska, 1834). Elle a en effet un relief et une originalité que cet extrait révèle.

Type de l’aristocrate du faubourg Saint-Germain, elle tient de son rang : elle dispose d’un « boudoir », d’une « femme de chambre », d’« amants » qui l’invitent au bal, comme « monsieur de Marsay ». Elle a un parler distingué, le sens du respect qu’on lui doit (« Respectez-moi ») et surtout une arrogance « écrasante de mépris », un « air de hauteur » face à Montriveau qu’elle considère comme un simple « soldat impérial ».

En amour, comme une dame courtoise dont le chevalier doit faire la conquête, elle dresse des obstacles à ses amants et entend bien garder sa liberté : elle « se prête », mais ne se « donne » pas. Elle joue volontiers à la coquette un peu précieuse, « avec [sa] grâce moqueuse ».

C’est aussi une guerrière qui aime le danger : alors qu’elle est dans une situation périlleuse, elle lance un défi à Montriveau « pour la curiosité du fait » et le nargue : « Je vous rends mille grâces… ». Son air mondain cache sa personnalité profonde, que révèle la comparaison empruntée au domaine des armes : c’est une « femme froide et tranchante autant que l’acier ». Elle est à la fois psychologue (elle lit « sur le front d’Armand ») et sait prendre les décisions au bon moment, lorsqu’elle « jug[e] que l’instant [est] venu ».

3. Le général de Montriveau : « un tigre sûr de sa proie »

Face à cette « froide » stratège mondaine, se dresse le « soldat impérial », « un tigre sûr de sa proie ».

Montriveau représente la force impulsive : impatient, il n’a pas « le temps ni l’envie d’attendre ». Il oublie le vouvoiement d’usage. Son vocabulaire, sa façon de parler sont ceux d’un militaire : il « veut » faire « céder » la duchesse, il affirme sa foi en sa victoire par un futur de certitude tranchant : « Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l’heure, je l’aurai. ».

Ses manœuvres diverses sont toujours agressives : il passe de la violence physique (« il voulut s’élancer ») à la menace (« je l’aurai »), puis à une ironie (« je suis enchanté […] de mettre un intérêt dans votre existence ») et à un rire qui visent à « effrayer » la duchesse.

Enfin, son goût de la stratégie s’exprime à travers la métaphore finale désignant le combat amoureux qu’il va livrer : « une partie d’échecs ». Et même s’il vient de perdre la première manche, on sent que la vengeance de cet homme orgueilleux et blessé sera terrible : le suspense est relancé.

4. Un tableau cruel de l’amour et du monde

Cette confrontation dépasse l’affrontement entre deux héros. Elle est révélatrice du regard de Balzac sur l’amour et sur le monde.

La coquetterie égoïste de l’une, la brutalité contenue de l’autre brossent un tableau impitoyable de la noblesse française : y règnent l’artifice, les rapports de force, la volonté de domination. D’amour véritable, il n’est nullement question. Tout n’est qu’un jeu cruel, dans lequel chacun veut rester libre et dominer ; il n’est question que de « maître[sse] » et de « conquête ».

Les conséquences de ce jeu s’annoncent violentes, ce que suggère la métaphore « elle avait brisé des liens ». Le lecteur sent qu’à l’issue du combat, il y aura des vainqueurs et des victimes. La vision est pessimiste, les perspectives sont dramatiques mais comblent le lecteur, curieux de connaître le destin des deux héros.

Conclusion

[Synthèse] La joute amoureuse entre deux personnages hors du commun, temps fort et moment clé du roman, laisse présager de terribles péripéties : en effet, un général d’Empire ne peut laisser impuni un tel affront et la « partie d’échecs » ne fait que commencer.

[Ouverture] Les cinéastes ont compris tout le parti que l’on pouvait tirer de telles scènes et de tels personnages. Ce roman de Balzac a été adapté plusieurs fois à l’écran : on peut citer, entre autres, le film de J. de Baroncelli en 1942, le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe en 1995, et en 2007 le film de J. Rivette, Ne touchez pas la hache.