Baudelaire, "La musique", Les Fleurs du mal (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Poésie et musique
 
 

Poésie et musique • Commentaire

Poésie

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Amérique du Nord • Juin 2012

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du poème de Baudelaire, « La Musique ».

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en vers réguliers (genre) qui décrit (type de texte) l’expérience de la musique (thème), qui raconte (type de texte) un voyage (thème), qui rend compte (type de texte) d’un mal-être (thème), lyrique (registre), musical, rythmé, violent et calme à la fois, marqué par les sensations, métaphorique (adjectifs), pour faire part de son expérience musicale, mais aussi poétique, et exprimer sa souffrance, son désespoir (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un poème musical pour parler de la musique

  • Mettez en relation le poème avec son titre. Déduisez-en quelle expérience explicite Baudelaire décrit.
  • Quelle image Baudelaire donne-t-il de la musique ? Quels moyens poétiques utilise-t-il pour en rendre compte ?

Deuxième piste : la métaphore du voyage en mer

  • Analysez l’image créée dès le premier vers.
  • Comment se construit-elle et se développe-t-elle au fil du poème ?

Troisième piste : le message du poème

  • Quel sens implicite peuvent prendre ces évocations de la musique et du voyage en mer ?
  • Quelle image le poème donne-t-il du poète ? de la vie ? de l’art et plus spécifiquement de la poésie ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le xixe siècle est marqué par l’apparition d’une nouvelle génération de poètes : les poètes maudits, êtres en marge de la société, superbes dans les airs, c’est-à-dire en poésie, mais maladroits ici-bas. Dans ses Fleurs du mal, Baudelaire désigne leur état d’isolement, de mélancolie profonde par le mot anglais spleen. Pour décrire leur expérience poétique, ces poètes établissent des liens forts entre la poésie et les autres arts. Baudelaire, poète mais aussi critique d’art, célèbre la peinture et les peintres dans « Les Phares », il évoque la sculpture dans « La Beauté »… Dans « La Musique » qui fait partie de « Spleen et Idéal », il évoque ce qu’il ressent à l’audition d’un morceau de musique [Problématique] mais son poème dépasse cet aspect anecdotique. [Annonce des axes] Pour rendre compte de cette expérience musicale indicible tant elle est intense [I], il la compare à un voyage en mer et invite le lecteur à partager ses états d’âme contrastés lors de ce périple [II]. Mais il faut interpréter cette double métaphore : à travers elle, Baudelaire exprime son mal-être tout en évoquant les sources de son inspiration poétique : le poème devient une sorte d’art poétique [III].

I. Un poème musical pour parler de la musique

1. Une expérience personnelle et répétée

  • Le poème est jalonné d’indices personnels de la 1re personne du singulier, à l’exclusion de toute autre : le pronom personnel est le plus souvent en position de sujet (« je mets ») qui fait les actions, ou de COD (« me prend », « me berce ») comme unique objet de la musique. Ces pronoms sont soutenus par des adjectifs possessifs (« ma », « mon »).
  • Mais qui est ce « je » qui s’exprime ? Est-ce Baudelaire qui écoute un morceau de musique ? est-ce le navire qui « met à la voile », « escalade le dos des flots » et a une « toile » (voile) ? Est-ce le passager (ou le capitaine) sur le pont, « la poitrine en avant », « les poumons gonflés » ? L’ambiguïté subsiste.
  • Cette expérience est présentée presque comme une habitude pour Baudelaire, comme en témoignent l’adverbe « souvent », l’indication temporelle « d’autres fois » et le présent d’habitude. C’est une expérience répétée, vécue dans le passé et encore dans le présent, qui fait partie du quotidien du poète.

2. L’expérience de la musique ? La musique donne le ton

  • Le titre du poème et son premier vers indiquent que c’est la musique qui donne son élan et préside à tout le poème, qui lui donne le ton. Tout part de la sensation auditive. Mais le poème ne comporte aucun terme technique musical précis et, après le 1er vers, le champ lexical de la musique disparaît ; seuls les mots « vibrer » et « bercent » – polysémiques – peuvent encore appartenir au réseau lexical de la musique.
  • Baudelaire ne se pose ni en critique musical, ni en musicien, mais en simple auditeur saisi par une expérience envoûtante. La brutalité de l’entrée en matière du premier vers donne l’impression que le poète est pris au dépourvu. Personnifiée à travers l’expression « me prend », la musique est présentée dans sa dimension concrète.

3. Un poème morceau de musique

  • La composition de ce faux sonnet est calquée sur celle d’un morceau de musique, en trois mouvements : l’ouverture (v. 1) donne le motif (le thème) et le ton, très lyrique et puissant avec son exclamation ; les 12 vers suivants, par leur souffle puissant, développent la métaphore qui va s’amplifiant ; la dernière phrase, elliptique du verbe, a la brutalité d’un finale en point d’arrêt qui laisse l’auditeur et le musicien un temps silencieux (« calme plat ») après l’émotion.
  • La musicalité du poème tient aussi au mariage de la régularité et de l’irrégularité, au phénomène de l’alternance qui le parcourt : deux quatrains sont suivis de deux tercets, figure régulière du sonnet, mais – irrégularité – les vers ne sont pas tous de douze pieds comme dans le sonnet traditionnel ; les alexandrins (pairs) alternent avec les pentasyllabes (impairs), les rimes masculines (« mer/éther ») avec les rimes féminines (« étoile/voile »…).
  • Ces mouvements, ces répétitions, le retour en fin de strophe d’homonymes (« voile » nom, « voile » verbe) mais aussi les enjambements (v. 2-3, 5-6, 7-8…) créent un bercement, un rythme qui entraînent et envoûtent le lecteur.
 

Conseil

N’oubliez jamais d’appuyer votre analyse d’un poème en vers sur des remarques précises concernant l’écriture poétique.

  • Les sonorités contribuent à donner au poème sa musicalité suggestive : les allitérations en v et en f du premier tercet reproduisent le son du « vent », les allitérations en m de la dernière strophe suggèrent le « calme » qui clôt à la fois l’écoute du morceau de musique et le poème.

II. Une métaphore filée : un voyage en mer ?

1. Comment naît la métaphore ? De l’ouïe à la vue, au mouvement

  • L’audition bien réelle du morceau de musique se transforme vite en voyage en voilier : dès le vers 1, d’une sensation auditive naît une vision. Le mot comparatif « comme » joue le rôle d’axe de symétrie entre les deux pôles de la comparaison (« musique » et « mer ») placés aux extrémités du vers qui les assimilent : même lettre initiale (m, qui envahit le vers : « me »/ « comme »), même nombre (les deux noms sont au singulier).
  • Associé au nom « mer » qui, à la lecture, présente une ambiguïté possible avec « mère », le verbe « me prend » traduit cet effet de prise de possession presque amoureuse ou maternelle (que semble confirmer en fin de poème le verbe en rejet « Me bercent »).
  • Puis la comparaison (encore au v. 6 : « comme de la toile ») s’épanouit en une métaphore qui parcourt tout le poème. Elle est soutenue par des effets de synesthésie : l’expression « J’escalade [le dos] des flots », associée à la « nuit » (v. 8), indique le mélange des sensations visuelles et du mouvement qui emporte le poète. Le verbe « vibrer » fait appel aussi bien à l’ouïe (on parle de vibrations sonores), qu’au toucher (le vaisseau vibre sur la mer) et à la vue. La métaphore s’appuie aussi sur un lexique ambigu : l’adjectif « calme » peut s’appliquer aussi bien à une musique qu’à la mer.

2. L’écriture poétique au service de l’évocation d’un voyage en mer

  • Il s’agit bien d’un voyage en mer : le poème comporte de nombreux mots qui y renvoient concrètement. La « mer » est désignée par différents termes (les « flots », « l’immense gouffre ») et est évoquée dans ses différents états, selon le « vent » : la « tempête et ses convulsions » ou le « calme plat ». Les conditions de navigation (la « brume » ou « le bon vent », « dans un vaste éther ») sont mentionnées. Le bateau est un « vaisseau », qui a une « voile » de « toile ». Enfin, la destination du périple est spécifiée : « la pâle étoile » donne le cap et guide le marin.
  • Mais c’est à travers l’écriture poétique que Baudelaire évoque surtout ce voyage à voir et à entendre. La phrase qui en rend compte s’étend sur 12 vers et les coupes successives marquées par des points-virgules (v. 4, 8, 10) traduisent les à-coups de la navigation. Le rythme poétique est calqué sur celui de la mer : l’alternance d’alexandrins et de pentasyllabes reproduit visuellement le mouvement des vagues ; les enjambements rendent auditivement sensibles la fluidité de l’élément et la course continue du voyage.
  • Enfin, les images poétiques suggestives contribuent à peindre ce voyage : la nuit est comme un « voile » ; les vagues, animalisées, ont un « dos », puis elles deviennent des montagnes que le vaisseau « escalade » ; parfois, elles « bercent » le vaisseau-poète comme une mère ; le « calme plat », par un effet de métaphore et de synesthésie, devient un « grand miroir ».

3. Sensations et émotions fortes

  • La musique suscite en Baudelaire des sensations physiques fortes : champ lexical du corps (« poitrine, poumons ») et référence au mouvement qui l’agite (« je mets à la voile », « j’escalade », « vibrer »).
  • Ces sensations vont parfois s’intensifiant jusqu’à la douleur (il « souffre ») et aux « convulsions » ; parfois, au contraire, elles rappellent un bien-être proche de celui de l’enfant à naître : le verbe « bercent », associé à l’élément liquide, suggère peut-être un retour au ventre maternel.
  • Le trouble et la possession physique se transmettent à l’affectivité : au vers 9 sont évoquées les vibrations du corps et « toutes les passions ». Tout l’être du poète est bouleversé. Il s’agit d’une véritable « tempête » intérieure.

III. Un miroir de l’univers mental du poète et un art poétique

1. L’expression lyrique d’un mal-être

  • Les variations de la musique et les imprévus de la navigation reproduisent la dualité des sentiments d’une âme tourmentée, déchirée entre l’enthousiasme de l’aspiration à l’Idéal et les « longs ennuis » du spleen, opposition douloureuse qui structure toutes Les Fleurs du mal.
  • Quels aspects du spleen sont métaphoriquement mis en relief ? L’oxymore « ma pâle étoile », la « brume » et la « nuit », qui renvoient à une visibilité réduite, suggèrent à la fois la perte de tout repère et la tristesse, la monotonie d’une vie sans joie de vivre. Le « plafond » traduit l’oppression d’un être qui se sent étouffé sur terre. Le verbe « escalader » souligne la lutte ardue de ce voyage dans la vie d’un poète qui cherche ses prises. Enfin, le « calme plat » est le « miroir » du vide de la vie.
  • La douleur est accrue par le contraste entre ce mal-être et l’aspiration vers l’idéal. Le vers 3 est lui-même déchiré entre ces deux extrêmes à travers les images du « plafond » et du « vaste éther » « Mettre à la voile » implique l’exaltation d’un départ et la recherche dynamique d’un ailleurs. L’« étoile » symbolise à la fois l’espoir et le destin.

2. L’art : un remède au mal-être, mais éphémère

  • Dans ce contexte, la musique et implicitement tout art sont un remède au mal-être, un moyen de s’évader. La préposition « vers » (v. 2) indique le mouvement, l’envol et l’adjectif « vaste » (v. 3) donne une impression de libération de l’âme, qui élève le poète dans les airs, au-dessus des mortels, et rend la vie supportable. Par l’art on approche de l’absolu, de l’infini, voire de l’idéal.
  • L’art transforme ainsi la souffrance en une expérience agréable. Pour expliciter cette transformation magique, Baudelaire oppose, en une antithèse forte, le mot « gouffre », image de sa vie, au verbe « bercent ». Il illustre par là le principe même des Fleurs du mal : tirer la beauté de la laideur (« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »). Le poème réunit à la fois la musique, le voyage et la poésie pour leur donner une fonction métaphysique.
  • Cependant, ce remède est éphémère et le poème se clôt sur une note pessimiste. La rupture que crée le dernier mot, le passage de l’exaltation dynamique à l’immobilité finale révèlent à la fois la fin du morceau de musique, celle du voyage – qui n’est qu’imaginaire – et l’incapacité à prolonger ou à retrouver l’état de possession quasi divine de l’acte artistique.

3. Un art poétique ? La poésie comme découverte du monde

  • Outre sa vertu thérapeutique, pour le poète le langage poétique est le seul capable de dire l’indicible, de traduire sa vie intérieure. Mais pour cela, le poète doit à la fois faire preuve d’un élan volontaire (il « met à la voile ») et accepter de s’offrir à l’expérience poétique, comme à l’expérience musicale.
  • La poésie est aussi un mode privilégié d’accès au monde qu’elle transforme pour mieux le faire voir et comprendre. Ainsi les images poétiques, par d’étranges « correspondances », peuvent faire des vagues un animal redoutable, des montagnes ou de la mer une personne prise de « convulsions », d’un ciel un « plafond », d’un poète un « vaisseau »…
  • Pour atteindre cette mission, le poète doit faire preuve de modernité : le choix de la forme du faux sonnet avec son alliance de vers pairs et impairs, l’étrangeté des métaphores imbriquées indiquent une poésie en constant renouvellement, souvent provocatrice, qui allie tradition et nouveauté.

Conclusion

Dans ce poème, tout à la fois expérience musicale, voyage maritime et définition implicite de la poésie, se retrouvent la plupart des thèmes majeurs des Fleurs du mal. Il entre en résonance avec les poèmes qui décrivent le mal-être baudelairien (les quatre « Spleen »), mais aussi avec les pièces qui traduisent la beauté de l’Idéal (« Élévation », « Invitation au voyage »…). [Ouverture] Au-delà, il suggère que tous les arts se rejoignent pour rendre supportable la condition humaine, que « l’art est un anti-destin » (Malraux).