Baudelaire, Les Fleurs du mal, "Recueillement"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Baudelaire, Les Fleurs du mal – Alchimie poétique : la boue et l’or
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Recueillement »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile1,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées2 ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond3 s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du mal, 1857.

1. Vile : vulgaire.

2. Surannées : démodées.

3. Moribond : mourant, à l’agonie.

2. question de grammaire.

Quelles sont les marques grammaticales du dialogue (énonciation) dans le premier vers ? Quel est l’effet produit par ces marques ?

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Trouvez le ton de la confidence intime à mi-voix (cf. le titre), comme si Baudelaire parlait à une amie qui le console de ses maux ; ne lisez pas trop vite, prenez le temps, celui de la durée d’un « soir qui descend » progressivement : aidez-vous des enjambements qui prolongent les vers, des coupes (= silences), des répétitions.

Ralentissez et susurrez presque (allitérations en « s ») pour la dernière strophe, notamment pour le dernier vers pour rendre compte de l’atmosphère feutrée de la « douce Nuit qui marche ».

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Les dernières années de la vie de Baudelaire, torturé physiquement et moralement, sont comme une longue agonie dont Les Fleurs du mal portent la trace. « Recueillement », bien qu’écrit durant cette douloureuse période, marque un répit, un apaisement.

Analysez l’atmosphère créée. Montrez comment l’étrangeté de ce dialogue et du tableau que peint le poète est en harmonie avec son paysage intérieur et comment la poésie transfigure son angoisse en apaisement.

2. La question de grammaire

Un dialogue suppose au moins deux interlocuteurs et des paroles rapportées directement.

Identifiez le mode des verbes, leur personne ; analysez les pronoms personnels et indiquez ce qui permet d’identifier le/la destinataire des paroles.

Corrigé

présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans les Fleurs du Mal, Baudelaire, tiraillé entre le Spleen et l’Idéal, tente d’exorciser et de sublimer son mal-être.

[Situer le texte] La situation d’énonciation dans le sonnet est singulière : le crépuscule approche et le poète dialogue à mi-voix avec sa propre Douleur. Un tableau étrange se dessine, où se fondent le monde intérieur du poète et le monde extérieur.

[En dégager l’enjeu] À travers lui, Baudelaire exprime sa vision pessimiste de la condition humaine. Cependant la nuit et la mort qui approchent, transfigurées par la poésie, apportent une forme d’apaisement.

Explication au fil du texte

La contemplation à deux d’un crépuscule urbain (v. 1-4)

Dès le premier vers, la Douleur est présentée comme un personnage familier que le poète tutoie. Cependant l’allégorie est chargée de mystère. Est-ce un enfant turbulent rappelé à l’ordre (« Sois sage », « tiens-toi plus tranquille ») par sa mère ? Mais le féminin et l’exclamation lyrique « ô » laissent penser qu’il s’agit plutôt d’une femme, mais sans âge, mère ou amante. Les apostrophes lyriques « ma Douleur » (répétée v. 8) ou « ma chère » (avec l’adjectif possessif affectif) révèlent un mélange de familiarité affectueuse et de proximité respectueuse entre le poète et sa Douleur.

L’invitation à contempler le « Soir » (« le voici » suggère un geste) est suivie de la peinture d’un tableau urbain (« la ville ») enveloppé dans une « atmosphère obscure », avec un jeu de lumière en demi-teinte suggéré par le « Soir [qui] descend » progressivement.

L’animation violente de la ville, génératrice de « spleen » (v. 5-8)

Ce monde crépusculaire se peuple peu à peu : la « multitude vile » côtoie des personnages allégoriques signalés par des majuscules (« le Soir », le « Plaisir »). Le vers ici se fait ample, oratoire. Malgré l’absence de notation auditive explicite, une atmosphère sonore violente est suggérée par les claquements de fouet du « bourreau sans merci », nourrie par des sonorités fortes (« Plaisir », « bourreau » « remords »…). Le poète éprouve du mépris pour cette foule indistincte, d’où les termes dévalorisants « vile », « servile », mis en évidence à la rime.

mot clé

Le spleen, thème récurrent de Baudelaire, désigne le mal-être et la mélancolie désespérée de l’homme tiraillé entre « deux postulations, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan ».

Mais « Recueillement » est aussi un tableau intérieur, un dialogue avec soi-même. Baudelaire peint ici l’homme en proie au spleen qui résulte de sa double postulation, partagé qu’il est entre « la paix » et le « souci ». Dans la ville, lieu du « mal », du vice, l’homme devient esclave (« servile ») du « Plaisir » : l’étrange expression « cueillir des remords » (comme s’il s’agissait de fruits) trahit la perversion d’une invitation à la jouissance immédiate.

La figure du poète isolé est spectaculairement mise en évidence par l’enjambement entre quatrain et tercet (« loin d’eux »). C’est pour conjurer cette solitude que le poète exhorte à nouveau sa Douleur (« viens ici ») et évoque le joli geste symbolique de « donne[r] la main ».

« Loin d’eux », l’apaisement du recueillement (v. 9-14)

Le décor change. Les lignes y sont indécises : paysage imaginaire, idéalisé, unissant le ciel (« balcons ») et l’eau (« arche » d’un pont, « eaux »), paysage frère de celui évoqué dans L’Invitation au voyage par exemple. Les verbes de mouvements à l’infinitif y dessinent de lents déplacements du haut vers le bas (« se pencher », « s’endormir »), puis du bas vers le haut (« surgir »).

Le paysage sonore progresse en decrescendo… Le dialogue intime avec la Douleur se fait dans une atmosphère d’endormissement (« le soleil s’endormir »), prélude à un nocturne en tonalité mineure avec des sonorités graves, souvent nasales, des liquides (« son long linceul traînant à l’Orient »), un élargissement rythmique harmonieux, accentué par des diérèses (« Ori/ent ») dans les deux derniers vers, qui soulignent la lente et dansante majesté de la Nuit.

Les personnages allégoriques (majuscules) affluent comme autant de figures proches, voire amicales, incarnations du temps (les « Années », « la Nuit »), d’un sentiment (le « Regret ») ou d’un élément naturel (le « Soleil »). La plupart sont précisés par des adjectifs positifs (« souriant », « douce ») ou funèbres (« moribond », « défuntes »). Les « Années » passées, fantomatiques silhouettes féminines avec leurs robes aux couleurs « surannées », ont le charme « des voix chères qui se sont tues », comme l’écrira plus tard Verlaine (« Mon rêve familier »). Le rappel du passé n’a rien de douloureux, il suscite non pas des « remords » mais le regret « souriant ».

Dans cette atmosphère onirique, où le monde extérieur et le monde intérieur du poète sont en miroir, le Soleil lui-même peut enfin « s’endormir ». La Nuit apporte sommeil ou « recueillement » (se recueillir, c’est rentrer en soi, par opposition à la foule vulgaire qui, pour se fuir, cherche le divertissement).

Cette « douce Nuit » qui s’approche paisiblement, avec son « linceul », ne répond-elle pas à l’attente d’une délivrance par la mort, ici transfigurée en présence féminine consolatrice ? Magie de la poésie : par le charme de ces évocations, la musicalité des rythmes et des sonorités, le poète enchante son propre mal, l’apaise, et cette alchimie mystérieuse a sur le lecteur le même effet.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Ce poème de fin de vie reprend les thèmes de la poésie baudelairienne – la ville et les vices qu’elle entraîne, la double aspiration de l’homme au mal et à la pureté. Mais on sent ici l’expression d’un apaisement : l’urgence du temps qui passe s’adoucit et les souvenirs du passé se font amicaux ; même la « Douleur » devient une compagne compréhensive de sa solitude.

[Mettre l’extrait en perspective] Ce poème est aussi une illustration de la puissance évocatrice de la poésie, « longue hésitation entre le son et le sens » (Valéry), qui transforme la « boue » en « or » (Baudelaire).

2. La question de grammaire

Dans le v. 1, la situation d’énonciation – un dialogue direct entre le poète et sa Douleur – se marque par trois caractéristiques grammaticales : les verbes à l’impératif (« sois », « tiens »), la 2e personne du singulier (« toi ») et l’apostrophe lyrique « ô ma Douleur ».

Ces caractéristiques instaurent entre eux une intimité affectueuse et donnent au poème un ton d’invitation insistante.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un recueil de proses poétiques : La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (2011), de Philippe Delerm. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Quel(s) texte(s) y avez-vous préféré(s) ? Pourquoi ?

3 Par quels moyens poétiques Philippe Delerm transfigure-t-il la réalité la plus quotidienne ?