Baudelaire, "Les yeux des pauvres", Petits poèmes en prose

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
Corpus Corpus 1
Misère d’hier et d’aujourd’hui

Misère d’hier et d’aujourd’hui • Commentaire

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Question de l’homme

42

Antilles, Guyane • Septembre 2013

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez le poème de Charles Baudelaire (texte C).

Se reporter au document C du sujet no 41.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en prose (genre), qui raconte (type de texte) une rencontre (thème) et décrit (type de texte) deux milieux (thème), qui argumente sur (type de texte) l’amour et la communication, sur la pauvreté et la richesse (thème), pathétique (registre), contrasté, attendri (adjectifs), pour « expliquer » la « haine » du poète pour une femme, rendre compte de l’incommunicabilité entre les êtres, exprimer sa compassion envers des mendiants (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Une certaine conception de l’amour et de l’homme

  • Interrogez-vous sur la forme du poème et sur la situation d’énonciation : qui « parle » à qui ?
  • Analysez sa structure. Comparez les premier et dernier paragraphes : quelle progression ?
  • Quels en sont les thèmes ?
  • Quelle vision de la femme, de l’amour et des rapports entre les êtres le poème révèle-t-il ?

Deuxième piste : Une anecdote qui mène à une morale implicite

  • Analysez et comparez les deux « tableaux » et leur technique de description.
  • Quels éléments récurrents prennent une valeur symbolique ?
  • Quelle est l’importance des paroles rapportées ?
  • Quelle image Baudelaire donne-t-il des deux mondes et des personnages qu’il décrit ?

Troisième piste : Une conception du poète et de la poésie

  • Montrez qu’indirectement le poème joue le rôle d’un art poétique.
  • Quelle image le poème donne-t-il du poète ? de la poésie ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Observez

Il est utile pour mieux comprendre un texte de connaître son contexte. Pour cela observez sa date de publication.

[Amorce] Au xixe siècle, la ville devient une source d’inspiration privilégiée pour les peintres, les romanciers (Les Misérables de Victor Hugo) et les poètes. Ainsi Paris est-il pour Baudelaire un thème essentiel des Fleurs du mal et des Petits poèmes en prose. Sa vision, réelle ou rêvée, du Paris du Second Empire, bouleversé par les grands travaux de rénovation d’Hausmann, fait de la capitale un lieu contrasté, parcouru d’existences contradictoires, laborieuses et oisives, vertueuses et vicieuses, luxueuses et sordides. Paris est aussi le théâtre des aléas des histoires d’amour. [Présentation du texte] Dans son poème en prose « Les yeux des pauvres », qui prend la forme d’une adresse à une femme naguère aimée, le poète rend compte d’un moment passé à la terrasse d’un café et de la confrontation du couple avec une famille de mendiants. [Problématique] Mais le poème dépasse l’anecdote, il prend des allures d’apologue et propose plusieurs niveaux de lecture. [Annonce des axes] En effet, il conduit à une réflexion sur l’amour, la femme et l’être humain [I], et le récit de cet épisode apparemment banal ouvre une médiation sur les inégalités entre riches et pauvres [II] et, au-delà, sur les fonctions de la poésie et du poète [III].

I. Une conception de l’amour et de l’être humain

1. Du lien amoureux à la rupture

  • Jalonné d’indices personnels de la 1repersonne du singulier – le « je » désigne le poète – le texte a la forme d’une adresse directe (la 2epersonne du pluriel) à une ancienne amante. Il s’agit bien d’un amour (« cher ange » aux « yeux si beaux et […] doux ») liant « deux âmes ».
  • Mais le poème consacre en fait une rupture. À travers l’expression brutale « je vous hais », puis le rappel « nous nous étions promis » (laissant supposer une promesse non tenue), les conditionnels (« seraient », « feraient ») et l’expression « un rêve » qui « n’a été réalisé par personne », Baudelaire coupe court à tout espoir que la relation amoureuse puisse se poursuivre ce qui explique l'interjection élégiaque « ah ! » qui ouvre le poème. Il suscite ainsi des interrogations chez le lecteur qui se demande ce qui a pu causer la rupture. L’explication, sous forme d’un retour en arrière sur une anecdote anodine (« nous avions passé ensemble une longue journée… »), constitue le corps du poème.

2. De l’expérience personnelle à la « leçon »

Baudelaire y révèle explicitement sa vision de la femme, de l’amour et, plus généralement, des rapports humains.

  • De son expérience qu’il sait commune (« rien d’original ») il tire une leçon : la fin du deuxième paragraphe – avec le présent de vérité générale et l’expression « tous les hommes » – préfigure la conclusion et ressemble fort à la morale d’une fable que l’on pourrait intituler : « Le Poète et la femme insondable ».
  • L’amante, qualifiée cruellement par le superlatif hyperbolique et l'adjectif antiphrastique « bel » – de plus bel « exemple d’imperméabilité féminine », est désigné par des apostrophes langoureuses chargées d’ironie (« cher ange », « cher amour »). Et l’on comprend que ses yeux si bizarrement « doux » sont trompeurs. « Habité[e] par le Caprice et inspiré[e] par La Lune » – deux allégories qui incarnent le changement imprévisible – elle passe sans raison de la joie à l’agacement et au mépris. L’adjectif « (imperméabilité) féminine » étend à toutes les femmes les reproches adressés à une seule.
  • Baudelaire souligne l’imperméabilité de « pensée » « même entre gens qui s’aiment ». Il transmet son incrédulité quant à l’idéal de communion entre les êtres : « Je tournais mes regards vers les vôtres […] pour y lire ma pensée. » Ce « rêve » d’un monde où « deux âmes ne feraient qu’une », sans paroles nécessaires, est balayé par deux termes négatifs qui se font écho, « imperméabilité » et « incommunicable ». Cette vision de l’amour et du monde pessimiste renvoie à la solitude de « tous les hommes », qui crée le « spleen ».

II. Le récit d’une anecdote : deux tableaux qui mènent à une morale implicite

La plus grande partie du poème est un retour en arrière sur une anecdote banale : la rencontre de trois pauvres. C'est l’occasion, pour Baudelaire, de « peindre » deux tableaux contrastés d’où se dégage une morale implicite sur les rapports entre riches et pauvres.

1. Premier tableau : un couple au milieu des fastes d’un café 

Le décor de la rencontre – café chic sur un « boulevard » de Paris, endroit de promenade élégante – est décrit avec précision et de façon hyperbolique, apparemment positive.

• La répétition de l’adjectif « neuf » renvoie aux travaux de Paris dont Baudelaire rappelle certains accessoires : « gravois », éclairage au « gaz ». Le tableau s’anime d’une vie trépidante grâce à de nombreux verbes d’action.

• Baudelaire multiplie les notations de lumière et de couleurs, accrues par les « miroirs » qui les reflètent : « le café étincelait », « le gaz […] éclairait », l’obélisque est « bicolore », il y a là « des ors ». Les pluriels soulignent le luxe et la surabondance (« miroirs », « baguettes », « corniches », « carafes », « verres »). Les termes mélioratifs (« glorieusement, splendeurs, déployait ») suggèrent la luxuriance. Dans une longue phrase énumérative, le poète s’attarde sur le foisonnement de la décoration intérieure, tapisseries et peintures, avec ses créatures qui créent une impression de foule bariolée : « pages » et « dames riant au faucon perché sur leur poing » côtoient des figures mythologiques, « nymphes et (des) déesses », « Hébés » et « Ganymèdes ». Cet univers, étourdissant d’objets, de lumières et de mouvements, donne l'image d'une fête excessive et artificielle.

2. Second tableau : le pathétique d’une famille de mendiants

  • Sans aucune transition, Baudelaire juxtapose à ce tableau celui d’une famille de trois mendiants. Là, le dessin est ébauché, le « croquis » fait par touches : aucune précision descriptive – à part les « guenilles », seul mot péjoratif – mais des traits de crayon et des gros plans – vecteurs d’émotion – sur des éléments significatifs, comme les « visages fatigués », la « barbe grisonnante », les deux « main[s] » qui se tiennent fort.
  • L’économie de détails n’empêche pas le pathétique : la qualification méliorative « brave (homme) », la mention de sa fatigue (en écho à celle de l’amante), le jeune âge des enfants, la périphrase « un petit être trop faible pour marcher » pour désigner un bébé, tout cela suscite l’attendrissement du lecteur comme du poète. Baudelaire est surtout sensible à leurs « yeux » : le mot, employé quatre fois, rythme le portrait, au point que la famille est résumée par une métonymie frappante, « ces six yeux ».

3. Le sens de cette rencontre entre deux mondes

La comparaison du jeu des regards et des paroles rapportées révèle les réactions des êtres et suggère les divers comportements humains.

  • Réunis dans une fascination admirative, les pauvres ne disent rien : leurs propos rapportés au styledirect sont la retranscription de leurs pensées par le poète, seul à savoir les interpréter (« les yeux […] disaient »). Ces pensées « traduites » prennent un tour poétique, avec leurs exclamations lyriques répétées : « Que c’est beau ! » L’image de « l’or du pauvre monde, venu se porter sur ces murs » tire sa force de l’antithèse poignante entre « or » et « pauvre », mais aussi du jeu sur le propre et le figuré : elle revivifie les expressions toutes faites « pour tout l’or du monde » et « le pauvre monde ».
  • En total contraste, la femme, attentive comme le poète aux « yeux ouverts » des pauvres, ne « communique » pas avec eux. Insensible, elle tient des propos violents : l’expression « ces gens- », l’adjectif « insupportables » sont chargés de mépris. Ses paroles recourent à une image terre-à-terre : un élément architectural trivial, symbole de richesse, les « portes cochères ». Sa dureté est en totale disharmonie avec ses « yeux [verts] si beaux ». Elle est à l’image du Paris nouveau et du somptueux café : superficielle et matérialiste.
  • Le poète se tient en retrait. Il est subjugué par cette famille de pauvres, elle-même émerveillée par le spectacle du café ; « attendri » par leurs « yeux », il ressent de la pitié. Mais il exprime aussi sa « honte », sa mauvaise conscience face à la richesse. Le tableau surchargé et moqueur du café, qui sert de repoussoir à la pauvreté et se clôt sur le nom péjoratif « goinfrerie », repris par l’expression « plus grands que notre soif », exprime la condamnation du luxe tapageur et la « haine » pour les riches insensibles. Dans la scène, le poète ne parle ni aux pauvres, ni à son amante. Tout passe par son regard qui « comprend » les mendiants et interroge sa maîtresse.

III. Une conception du poète et de la poésie

Plus profondément, « Les yeux des pauvres » est une sorte d’art poétique baudelairien.

1. Le poète, un être « rêveur », sensible et voyant

  • Le poème décrit indirectement le poète comme un être qui nourrit des « rêves » impossibles – et qui par là est condamné à la désillusion. C'est aussi un être au « cœur » sensible et à « l’âme bonne », qui « sent » plus qu’il ne raisonne, « fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que [lui]-même » (« Les Fenêtres »). Il a pour particularité de voir au-delà des apparences, de percer le secret de l’autre. Ici, derrière l’apparence des êtres, il lit dans les yeux silencieux et sur les visages ce que le commun des mortels ne perçoit pas.

2. La poésie témoigne et « explique » : le poète « traducteur »

« Les yeux des pauvres » révèle une sorte d’art poétique implicite.

  • Le poète, à travers son œuvre, témoigne du monde, de ses travers – le luxe inutile, l’insensibilité – et tire de ses expériences vécues les plus anodines des « leçons » sur l’homme, le monde et la vie. Non seulement il comprend, mais il sait et doit « expliquer » ; il est, selon l’expression de Baudelaire lui-même, un « traducteur, un déchiffreur ». La poésie prend alors une fonction didactique, mais sans les lourdeurs de la théorie.
  • Le poète a aussi le pouvoir de transformer le monde, voire d’inverser les choses et les valeurs. Il rend les « ors » du luxe et le faste vulgaires. Inversement, à partir du laid, il crée du beau : ici de trois miséreux, il fait une famille humainement riche, presque poète.

3. La poésie, seul moyen de communiquer ?

  • L’anecdote rapportée dans « Les yeux des pauvres » semble consacrer la vanité des paroles, puisque Baudelaire montre qu’il n’a pas su ce soir-là communiquer de vive voix avec sa maîtresse.
  • Or c’est le poème – fait de mots – qui renoue le dialogue dans le couple, même si c’est pour prendre acte d’une rupture : ainsi seulela poésie, grâce à l’originalité de sa langue, permet de communiquer, « même entre gens » qui se… haïssent ! Alors même qu’il affirme que « la pensée est incommunicable », Baudelaire communique avec le lecteur. Son poème est à la fois un paradoxe et un miracle.

Conclusion

La ville, la femme, les déshérités inspirent fréquemment Baudelaire lorsqu’il veut traduire sa vision du monde et donner à ses poèmes la profondeur d’une leçon existentielle. Ainsi, à partir d’un sujet apparemment banal (des mendiants dans une grande ville), il décrit le choc entre deux mondes pour dénoncer l’inégalité, mener une réflexion sur l’incommunicabilité entre les êtres et révéler sa conception de la poésie.

[Ouverture] Et souvent, comme ici, une femme recueille ses confidences. Ainsi, dans « Une charogne », c’est aussi par un poème en forme d’adresse à une de ses maîtresses, où il retrace une promenade « un beau matin si doux » et décrit une « charogne » en décomposition, qu’il incite au carpe diem et définit sa conception de l’art : reconstituer « l’essence divine » de ce que la réalité a détruit.