Baudelaire, Petits poèmes en prose, "Les yeux des pauvres"

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Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Baudelaire, Les Fleurs du mal – Alchimie poétique : la boue et l’or
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

Alchimie poétique : la boue et l’or

poésie

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Sujet d’écrit • Commentaire

Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les yeux des pauvres »

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Adressé à une femme autrefois aimée mais désormais haïe, ce poème surprend par sa forme et son propos.

Commentez ce texte de Baudelaire, extrait des Petits poèmes en prose.

DOCUMENT

Dans cette lettre de rupture atypique, alors qu’il évoque une soirée passée à la terrasse d’un quartier riche du Paris du Second Empire, Baudelaire reproche à une de ses maîtresses et, à travers elle, à tous les nantis, leur indifférence cruelle pour les plus pauvres et fait le constat de l’incommunicabilité entre les êtres.

Ah ! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expli­quer ; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois1 et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés2 et les Ganymèdes3 présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées ; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne4 et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi.

Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites : « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? » Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les yeux des pauvres » 1869.

1. Gravois : gravats.

2. Hébé : fille de Zeus et d’Héra dans la mythologie grecque. Elle sert le nectar aux dieux et aide aux travaux domestiques.

3. Ganymède : prince légendaire de Troie. Zeus, changé en aigle, l’enlève et l’emporte sur l’Olympe où il devient immortel.

4. L’office de bonne : le travail d’un domestique.

5. Portes cochères : portes dont les dimensions permettent l’entrée en voiture.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Au xixe siècle, la ville devient une source d’inspiration privilégiée pour les artistes. Ainsi Paris est pour Baudelaire un thème essentiel des Fleurs du mal et des Petits poèmes en prose. Sa vision, réelle ou rêvée, du Paris du Second Empire, bouleversé par les grands travaux de rénovation d’Hausmann, fait de la capitale un lieu contrasté, parcouru d’existences contradictoires, laborieuses et oisives, vertueuses et vicieuses, luxueuses et sordides. Paris est aussi le théâtre des aléas des histoires d’amour.

[Présentation du texte] Dans son poème en prose « Les yeux des pauvres », qui s’adresse à une femme naguère aimée, le poète rend compte d’un moment passé à la terrasse d’un café et de la confrontation du couple avec une famille de mendiants.

[Annonce du plan] Mais le poème dépasse l’anecdote, il prend des allures d’apologue et propose plusieurs niveaux de lecture. En effet, il conduit à une réflexion sur l’amour, la femme et l’être humain [I], et le récit de cet épisode apparemment banal ouvre une médiation sur les inégalités entre riches et pauvres [II] et, au-delà, sur les fonctions de la poésie et du poète [III].

I. Le récit d’une expérience personnelle

Le secret de fabrication

Cette première partie vise à montrer comment ce poème en prose, sous la forme d’une lettre personnelle à une femme autrefois aimée, conduit à une réflexion plus générale.

1. Du lien amoureux à la rupture

Jalonné d’indices personnels de la 1re personne du singulier – le « je » désigne le poète – le texte a la forme d’une adresse directe à une amante (« cher ange » aux « yeux si beaux et […] doux ») liant « deux âmes ».

Mais, à travers l’expression brutale « je vous hais », les conditionnels (« seraient », « feraient ») et l’expression « un rêve » qui « n’a été réalisé par personne », Baudelaire marque en fait une rupture. Il suscite ainsi la perplexité chez le lecteur qui se demande ce qui a pu la causer. L’explication, sous forme d’un retour en arrière (« nous avions passé ensemble une longue journée… »), constitue le corps du poème.

2. De l’expérience personnelle à la « leçon »

Baudelaire y révèle sa vision de la femme, de l’amour et des rapports humains.

De son expérience qu’il sait commune (« rien d’original »), il tire une leçon : la fin du deuxième paragraphe – avec le présent de vérité générale et l’expression « tous les hommes » – ressemble fort à la morale d’une fable.

L’amante, qualifiée ironiquement par le superlatif hyperbolique et l’adjectif antiphrastique de plus bel « exemple d’imperméabilité féminine », est désignée par des apostrophes sarcastiques (« cher ange », « cher amour »). Ses yeux si bizarrement « doux » sont trompeurs. L’expression « imperméabilité féminine » étend à toutes les femmes les reproches adressés à une seule.

Baudelaire révèle son idéal de communion entre les êtres : « Je tournais mes regards vers les vôtres […] pour y lire ma pensée. » Mais ce « rêve » d’un monde où « deux âmes ne feraient qu’une » est balayé par deux termes négatifs qui se font écho, « imperméabilité » et « incommunicable ». Cette vision pessimiste de l’amour renvoie à la solitude qui crée le « spleen ».

II. Une fable sur les rapports sociaux

Le secret de fabrication

Dans cette partie, on analyse comment Baudelaire oppose le monde insolemment luxueux des riches et celui, pathétique, des plus pauvres ; et dénonce, à la manière d’une fable, l’indif­fé­rence des riches pour la misère.

La plus grande partie du poème est consacrée au récit d’une rencontre avec trois pauvres. Cette anecdote est l’occasion, pour Baudelaire, de « peindre » deux tableaux contrastés d’où se dégage une morale implicite sur les rapports entre riches et pauvres.

1. Premier tableau : un couple au milieu des fastes d’un café

mot clé

Hyperbolique signifie « très exagéré, excessif » ; l’hyperbole s’exprime à travers des termes exagérément positifs ou négatifs, des superlatifs (le plus…, très), des accumulations…

Le décor de la rencontre – café chic sur un « boulevard » de Paris – est décrit avec précision et de façon hyperbolique, apparemment positive.

La répétition de l’adjectif « neuf » renvoie aux travaux de Paris dont Baudelaire rappelle certains accessoires : « gravois », éclairage au « gaz ». Le tableau s’anime grâce à de nombreux verbes d’action­.

Baudelaire multiplie les notations de lumière et de couleurs, accrues par les « miroirs » qui les reflètent : « le café étincelait », l’obélisque est « bicolore », il y a là « des ors ». Les pluriels et les termes mélioratifs (« glorieusement », « splendeur ») soulignent le luxe et la surabondance. Dans une longue énumération, le poète s’attarde sur le foisonnement du décor intérieur, tapisseries et peintures, avec des figures qui créent une impression de foule bariolée : « pages » et « dames riant » côtoient des créatures mythologiques, « Hébés » et « Ganymèdes ». Cet univers surchargé donne l’image d’une fête excessive et artificielle.

2. Second tableau : le pathétique d’une famille de mendiants

Baudelaire juxtapose à ce tableau celui d’une famille de trois mendiants identifiés par leurs « guenilles », (seul mot péjoratif), présentée en gros plans – vecteurs d’émotion – sur des éléments significatifs, comme les « visages fatigués », la « barbe grisonnante », les deux « main[s] » qui se tiennent fort.

L’économie de détails n’empêche pas le pathétique : la qualification méliorative « brave (homme) », l’indication « un petit être trop faible pour marcher » suscitent l’attendrissement. Baudelaire est surtout sensible à leurs « yeux » : le mot, employé quatre fois, rythme le portrait, au point que la famille est résumée par une métonymie frappante, « ces six yeux ».

3. Le sens de cette rencontre entre deux mondes

La comparaison du jeu des regards et des paroles rapportées révèle les réactions des êtres et suggère les divers comportements humains.

Réunis dans une fascination admirative, les pauvres ne disent rien : le poète imagine leurs pensées, rapportées au style direct (« les yeux […] disaient »). Elles prennent un tour poétique, avec leurs exclamations lyriques répétées : « Que c’est beau ! » L’image de « l’or du pauvre monde, venu se porter sur ces murs » tire sa force de l’antithèse poignante entre « or » et « pauvre », mais aussi du jeu sur le propre et le figuré.

De son côté, la femme ne « communique » pas avec les pauvres. Elle les rejette violemment : l’expression « ces gens-là », l’adjec­tif « insupportables » sont chargés de mépris. Ses paroles recourent à une image terre à terre : l’élément trivial, symbole de richesse, des « portes cochères ». Cette dureté est en disharmonie avec ses « yeux [verts] si beaux ». Elle est à l’image du Paris nouveau et du somptueux café : superficielle et matérialiste.

Le poète se tient en retrait. Il est subjugué par cette famille de pauvres, « attendri » par leurs « yeux », il ressent de la pitié. Mais il exprime aussi sa « honte », sa mauvaise conscience face à la richesse. Le tableau surchargé et moqueur du café, qui se clôt sur le nom péjoratif « goinfrerie », exprime la condamnation du luxe tapageur et la « haine » pour les riches insensibles. Dans la scène, le poète ne parle ni aux pauvres, ni à son amante. Tout passe par son regard qui « comprend » les mendiants et interroge sa maîtresse.

III. Une conception du poète et de la poésie

Le secret de fabrication

Cette partie met en évidence quelle fonction Baudelaire assigne implicitement au poète et à la poésie.

1. Le poète, un être « rêveur », sensible et voyant

Le poème décrit indirectement le poète comme un être qui nourrit des « rêves » impossibles et qui est ainsi condamné à la désillusion. C’est aussi un être au « cœur » sensible et à « l’âme bonne », qui « sent » plus qu’il ne raisonne, « fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que [lui]-même » (« Les Fenêtres »). Il a pour particularité de voir au-delà des apparences, de percer le secret de l’autre. Ici, derrière l’apparence des êtres, il lit dans les yeux silencieux et sur les visages ce que le commun des mortels ne perçoit pas.

2. La poésie témoigne et « explique » : le poète « traducteur »

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Didactique : qui a pour but de transmettre un savoir, qui donne une leçon. Le registre didactique s’exprime à travers le présent de vérité générale, les tournures impersonnelles, l’usage de connecteurs logiques, le recours à des exemples…

Le poète témoigne du monde, de ses travers – le luxe inutile, l’insensibilité – et tire de ses expériences vécues les plus anodines des « leçons » sur l’homme. Non seulement il comprend, mais il sait et doit « expliquer » ; il est, selon l’expression de Baudelaire lui-même, un « traducteur, un déchiffreur ». La poésie prend alors une fonction didactique.

Le poète a aussi le pouvoir de transformer le monde, voire d’inverser les choses et les valeurs. Il rend les « ors » du luxe et le faste vulgaires. Inversement, à partir du laid, il crée du beau : ici de trois miséreux, il fait une famille humainement riche.

3. La poésie, seul moyen de communiquer ?

L’anecdote rapportée dans « Les yeux des pauvres » semble consacrer la vanité des paroles, puisque Baudelaire montre qu’il n’a pas su ce soir-là commu­ni­quer de vive voix avec sa maîtresse.

Or c’est le poème – fait de mots – qui renoue le dialogue dans le couple, même si c’est pour prendre acte d’une rupture : ainsi seule la poésie, grâce à l’originalité de sa langue, permet de communiquer. Alors même qu’il affirme que « la pensée est incommunicable », Baudelaire communique avec le lecteur. Son poème est à la fois un paradoxe et un miracle.

Conclusion

[Synthèse] La ville, la femme, les déshérités inspirent fréquemment Baudelaire lorsqu’il veut traduire sa vision du monde et donner à ses poèmes la profondeur d’une leçon existentielle. Ainsi, à partir d’un sujet apparemment banal (des mendiants dans une grande ville), il décrit le choc entre deux mondes pour dénoncer l’inégalité, mener une réflexion sur l’incommunicabilité entre les êtres et révéler sa conception de la poésie.

[Ouverture] Et souvent, comme ici, une femme recueille ses confidences. Ainsi, dans « Une charogne », c’est aussi par un poème en forme d’adresse à une de ses maîtresses qu’il incite au carpe diem et définit sa conception de l’art : reconstituer « l’essence divine » de ce que la réalité détruit.