Baudelaire, "Recueillement", Les Fleurs du mal

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Fuir le monde réel

Fuir le monde réel • Commentaire

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Poésie

10

Polynésie française • Septembre 2014

Séries ES, S • 16 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Sonnet sous forme de dialogue (genre) qui décrit (type de texte) le soir et la nuit sur une ville (thème), qui rend compte (type de texte) des états d’âme du poète (thème) lyrique, élégiaque (registre) pictural, sensoriel, irréel, intime, douloureux, contrasté, apaisé, allégorique (adjectifs), pour décrire un coucher de soleil, pour apaiser son mal-être, pour faire le portrait du poète (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une étrange conversation, familière et intime

  • Étudiez la situation d’énonciation dans le poème : qui « parle » à qui ? où ? quand ?
  • Analysez-en l’originalité.
  • Quels liens sont suggérés entre les interlocuteurs ?

Deuxième piste : un tableau symboliste contrasté et étrange, plein de correspondances

Analysez les composantes du « tableau » que peint le poème.

  • Quels sont les éléments du décor ? Comment sont-ils décrits ?
  • Quels sont les personnages mentionnés ? Qu’ont-ils de particulier ? Quels sens sont sollicités ?

Troisième piste : du pessimisme à l’apaisement

  • Montrez qu’il y a correspondance entre le paysage décrit et l’état d’âme du poète.
  • Quelle conception du poète et de l’homme révèle cette correspondance ?
  • Analysez la progression de l’atmosphère et de l’état d’âme du poète.
  • Déduisez-en la fonction et les pouvoirs de la poésie.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les dernières années de la vie de Baudelaire, poète torturé physiquement et moralement, sont une longue agonie dont Les Fleurs du mal portent la trace. « Recueillement », bien qu’écrit durant cette douloureuse période, marque un répit. [Présentation du texte et annonce des axes] La situation d’énonciation est singulière : le crépuscule approche et le poète dialogue à mi-voix avec sa propre Douleur, une compagne, incarnation du mal de vivre, dont la silhouette familière se dessine peu à peu [I]. Un tableau étrange, féérique et allégorique s’impose, où le monde intérieur du poète et le monde extérieur qu’il habite se fondent en une surprenante harmonie de correspondances [II]. Ce dialogue et ce tableau permettent à Baudelaire d’exprimer sa vision de la condition humaine. Mais l’obscurité estompe son pessimisme et les fantômes du passé, tandis que la nuit et la mort qui approchent, transfigurées par la poésie, apportent une forme d’apaisement [III].

I. Une étrange conversation

1. Une allégorie de la Douleur à l’identité mystérieuse

  • Par l’utilisation de la majuscule, la « Douleur » − le mal de vivre, le Spleen − n’est plus un état, un sentiment immatériel, mais un personnage à part entière, familier, que le poète tutoie.
  • Cependant l’allégorie laisse planer le mystère sur l’identité, incertaine, de la Douleur. Est-ce un enfant turbulent, remuant qu’il faut rappeler à l’ordre, mais sans brutalité ? « Sois sage », « tiens-toi plus tranquille » sont presque les mots d’une mère à son enfant, enfant exigeant, presque tyrannique qui « réclam[e] ». Est-ce une femme ? Le genre du mot − féminin − et l’exclamation lyrique « ô » le laissent penser… Mais cette femme est sans âge : elle est peut-être aussi bien une mère qu’une amante.

2. Une intimité ancienne

  • Le tutoiement, les apostrophes lyriques répétées « ma Douleur » ou « ma chère » avec l’adjectif possessif affectif « ma », le joli geste symbolique de « donne[r] la main » révèlent un mélange de familiarité affectueuse etde proximité respectueuse entre le poète et sa douleur.
  • Les nombreux souvenirs qu’ils ont en commun − suggérés par les « défuntes Années » vécues ensemble, avec leur « robes surannées », déjà démodées et par le « Regret » qui « surgi[t] » − indiquent que cette familiarité est ancienne, aussi ancienne que le Spleen qui a accompagné Baudelaire toute sa vie.
  • Le dialogue intime avec cette compagne de toujours se fait à mi-voix, dans une atmosphère d’endormissement (« vois le soleil s’endormir ») où l’on capte même les pas de « la Nuit qui marche ».

II. Un tableau contrasté et étrange, plein de correspondances

Ce dialogue avec son étrange compagne est l’occasion pour Baudelaire de composer un tableau, à la fois peinture d’un coucher de soleil sur la ville et « paysage » intérieur.

1. Un tableau symboliste du crépuscule

  • Le poème suggère un tableau urbain aux lignes indécises, où tout s’estompe progressivement dans une « atmosphère obscure ».
  • On y discerne une architecture de « balcons », avec « une arche » − peut-être celle d’un pont au-dessus des « eaux » − qui fait songer au Paris si souvent décrit par Baudelaire.
  • Mais rien de précis, pas de comparaisons, seulement des rapprochements insolites, opérés par la métaphore des « balcons du ciel » habités par d’étranges créatures.

2. Des personnages allégoriques

  • Toute une succession de personnages allégoriques divers, signalés par des majuscules, apparaissent tour à tour dans ce monde mystérieux : les uns évoquent le temps (les « Années », « le Soir », « la Nuit »), d’autres des sensations (le « Plaisir »), d’autres encore des sentiments (le « Regret »), et même des éléments naturels cosmiques (le « Soleil »).
  • La plupart sont précisés et dessinés par des adjectifs à la fois descriptifs et affectifs dont la succession crée une tension entre qualificatif positif pour les uns − « le Regret souriant » (presque un oxymore), « la douce Nuit » − et funèbres pour les autres « le Soleil moribond », « les défuntes Années ».

3. Un tableau mobile et sonore

Le paysage imaginaire présente un jeu de correspondances entre plusieurs sortes de sensations visuelles et auditives.

  • Il est traversé de mouvements lents, comme des lignes d’un tableau qui s’entrecroisent : les verbes − certains à l’infinitif suggérant un mouvement qui vient en interrompre un autre − dessinent des déplacements du haut vers le bas (« descend », « se pencher » « s’endormir »), puis du bas vers le haut (« surgir ») ; « l’atmosphère » qui « enveloppe » la ville renvoie à un mouvement circulaire, la nuit qui « marche » a un mouvement horizontal…
  • Le tableau offre un jeu de lumières en clair-obscur, avec le point lumineux du soleil couchant « le soir » au milieu d’une « atmosphère obscure ».
  • Pas de notation explicitement auditive dans ce diptyque. Pourtant le poète crée une atmosphère sonore, elle aussi contrastée : la violence des claquements de fouet du « bourreau sans merci » et des bruit vulgaires de la « multitude », de « la fête servile » − suggérée par des sonorités fortes (« Plaisir », « bourreau sans merci » « remords », « servile ») − cède la place au decrescendo du duo entre le poète et de sa Douleur, lorsque celle-ci voit ses exigences satisfaites par la venue du soir… Commence alors un nocturne en tonalité mineure, avec des sonorités graves, souvent nasales, des liquides (« son long linceul traînant à l’Orient »), sans rien d’éclatant, avec des élargissements rythmiques harmonieux, sans coupes fortes, mais prolongés par des diérèses (« Ori/ent ») qui soulignent la légèreté du pas feutré de la marche.

III. Un tableau intérieur en harmonie avec l’extérieur : du pessimisme à l’apaisement

Autant qu’un dialogue du poète avec son étrange compagne, « Recueillement » est un dialogue avec soi que le poète nous fait partager ; autant qu’un tableau du monde extérieur, c’est un tableau intérieur du poète et de l’homme.

1. Une image brutale du Spleen

  • Baudelaire à travers le tableau de la ville donne l’image de l’homme en proie au spleen qui résulte de sa double postulation, partagé qu’il est entre « la paix » et le « souci ». Dans la ville, lieu du « mal », du vice, l’homme devient esclave (« servile ») du « Plaisir » et tout est perverti : l’étrange expression « cueillir des remords » (comme s’il s’agissait de fruits) trahit la perversion d’un Carpe diem (« Cueille le jour »), invitation à la jouissance immédiate qui devrait être souriante.
  • Baudelaire décrit cette ville violente avec des vers brutaux, très oratoires, voire grandiloquents, peut-être pour mieux mettre en valeur la délicatesse de l’évocation finale : la douceur de la conversation à mi-voix et les images retenues de ce moment crépusculaire.

2. Une conception romantique et en même temps bien ancienne du poète et de l’homme

  • La figure du poète, seul, « loin d’eux », de cette « multitude » rappelle la conception romantique mais aussi celle, très ancienne, du poète latin Horace qui affirme « odi profanum vulgus et arceo » (« je hais le profane vulgaire (du peuple) et je l’écarte »).
  • Le poète éprouve pour l’humanité du mépris, d’où les termes dévalorisants « (multitude) vile », « servile », mis en évidence à la rime.
  • L'homme est esclave de ses désirs, du « plaisir », « bourreau » tyrannique armé d'un « fouet ». 

3. Alchimie de la poésie et de la mémoire : de la Douleur à l’apaisement

  • Pourtant, dans l’obscurité qui l’« enveloppe », la ville a desserré sa « prostitution » sur la conscience torturée du poète : la Nuit estompe les formes, éloigne la ville, apporte le sommeil, ou du moins le « recueillement ». Ce « recueillement » prend presque une tonalité religieuse : se recueillir, c’est rentrer en soi, par opposition à la foule vulgaire qui, pour se fuir elle-même, cherche le divertissement, au sens pascalien du terme.
  • Les fantômes des « Années » passées, perçues comme des silhouettes féminines avec leurs robes aux couleurs « surannées », ont le charme « des voix chères qui se sont tues », comme l’écrira un peu plus tard Verlaine. Le rappel du passé n’a rien de douloureux, il suscite non pas des « remords » mais le regret « souriant ».
  • Le monde extérieur et le monde intérieur du poète entrent dans une harmonie presque féérique et la prédominance des rimes féminines dans les tercets contribue à cette atmosphère onirique, immatérielle. Le Soleil lui-même peut enfin « s’endormir ». Baudelaire avait écrit d'abord « se coucher », moins parlant.
  • Cette « douce Nuit » qui s’approche paisiblement, avec son « linceul », ne serait-ce pas une ultime correspondance avec l’attente du poète de la délivrance par la mort, ici transfigurée en présence féminine amicale et consolatrice ? Magie de la poésie : par le charme − au sens premier du terme de formule magique − de ces évocations, la musicalité des rythmes et des sonorités, le poète enchante son propre mal, l’apaise, et cette alchimie mystérieuse a sur le lecteur le même effet.

Conclusion

[Synthèse] Ce poème de fin de vie, en demi-teintes, reprend les grands thèmes de la poésie baudelairienne − la ville et les vices qu’elle entraîne, la double aspiration de l’homme au mal et à la pureté, les correspondances entre le monde réel et le monde surréel. On y reconnaît aussi une forme chère à Baudelaire : celle d’un « poème conversation », comme dans « Une charogne », dans « La servante au grand cœur » ou encore dans le poème en prose « Les yeux des pauvres »… Mais ici on sent l’expression d’un apaisement : l’urgence du temps qui passe s’adoucit et les souvenirs du passé se font amicaux ; même la « Douleur » devient une compagne compréhensive de sa solitude. [Élargissement] Ce poème est aussi une illustration de la théorie des correspondances et du mystère de la puissance évocatrice de la poésie, « longue hésitation entre le son et le sens » (Paul Valéry), qui transforme la « boue » en « or » (Baudelaire).