Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, I, 1

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Beaumarchais, Le Mariage de Figaro – La comédie du valet (bac 2020) - Beaumarchais, Le Mariage de Figaro – La comédie du valet
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 1

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Acte I

Le théâtre représente une chambre à demi démeublée, un grand fauteuil de malade est au milieu. Figaro, avec une toise1, mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d’orange appelé chapeau de la mariée.

Scène 1

Figaro, Suzanne.

Figaro. – Dix-neuf pieds2 sur vingt-six.

Suzanne. – Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau ; le trouves-tu mieux ainsi ?

Figaro lui prend les mains. – Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé3 sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, a l’œil amoureux d’un époux !…

Suzanne se retire. – Que mesures-tu donc là, mon fils4 ?

Figaro. – Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.

Suzanne. – Dans cette chambre ?

Figaro. – Il nous la cède.

Suzanne. – Et moi, je n’en veux point.

Figaro. – Pourquoi ?

Suzanne. – Je n’en veux point.

Figaro. – Mais encore ?

Suzanne. – Elle me déplaît.

Figaro. – On dit une raison.

Suzanne. – Si je n’en veux pas dire ?

Figaro. – Oh ! quand elles sont sûres de nous !

Suzanne. – Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur5, ou non ?

Figaro. – Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si Madame est incommodée, elle sonnera de son côté ; zeste6 ! En deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? Il n’a qu’à tinter du sien ; crac ! en trois sauts me voilà rendu.

Suzanne. – Fort bien ! mais quand il aura tinté le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission, zeste ! en deux pas, il est à ma porte, et crac ! en trois sauts…

Figaro. – Qu’entendez-vous par ces paroles ?

Suzanne. – Il faudrait m’écouter tranquillement.

Figaro. – Eh, qu’est-ce qu’il y a ? bon Dieu !

Suzanne. – Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, Monsieur le Comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme ; c’est sur la tienne, entends-tu, qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas… Et c’est ce que le loyal Bazile7, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour, en me donnant leçon.

Figaro. – Bazile ! ô mon mignon ! si jamais volée de bois vert appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…

Suzanne. – Tu croyais, bon garçon ! que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?

Figaro. – J’avais assez fait pour l’espérer.

Suzanne. – Que les gens d’esprit sont bêtes !

Figaro. – On le dit.

Suzanne. – Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !

Figaro. – On a tort.

Suzanne. – Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur8. Tu sais s’il était triste !

Figaro. – Je le sais tellement que, si Monsieur le Comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.

Suzanne. – Hé bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 1, 1784.

1. Toise : instrument de mesure, mètre. À cette époque, les longueurs se mesurent en pieds, et non en mètres

2. Pied : mesure de longueur ; environ 32,5 cm (19 pieds sur 26 : environ 6 mètres sur 8).

3. Élevé : dressé.

4. Mon fils : terme d’affection marquant la protection.

5. Serviteur : le mot n’a pas ici son sens social, mais il appartient au langage amoureux et galant.

6. Zeste : Interjection familière, elle exprime un mouvement rapide.

7. Bazile : maître de clavecin de la comtesse, maîtresse de Suzanne.

8. Suzanne fait allusion à un ancien droit féodal qui autorisait le seigneur d’une terre à précéder le mari auprès de la jeune mariée dans le lit conjugal.

2. question de grammaire. Quelle particularité syntaxique présentent les répliques de Figaro : « Quand elles sont sûres de nous ! » et de Suzanne : « Mais quand il aura tinté… il est à ma porte et crac ! en trois sauts… » ? Explicitez le sens de chacune d’elles.

conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Demandez à l’examinateur s’il préfère que vous lisiez l’ensemble du texte (noms des personnages, didascalies, répliques) ou seulement les répliques que l’on entend sur scène.

Faites apparaître le caractère des personnages : Suzanne coquette, vive, provocatrice ; Figaro amoureux, puis incrédule et outré (marquez la progression dans son ton).

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Au siècle des Lumières, le théâtre est un genre propre à traiter de questions sociales pour un large public tout en le faisant rire.

Comment Beaumarchais dans cette scène d’exposition d’une comédie met-il en place la situation et dessine-t-il les personnages ? En quoi ce couple de serviteurs est-il représentatif du contexte des Lumières ?

2. La question de grammaire

Ces répliques sont-elles correctes syntaxiquement ? Comportent-elles les éléments nécessaires pour produire un sens explicite clair ? Si des éléments manquent, complétez les phrases pour expliciter le sens de ces répliques.

Une proposition indépendante (ou principale) doit comporter un verbe conjugué et une proposition subordonnée ne peut pas se lire/dire seule mais nécessite une proposition principale dont elle dépend.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Beaumarchais fait de Figaro – personnage principal de sa première comédie, Le Barbier de Séville – le protagoniste de son Mariage de Figaro.

[Situer le texte] C’est lui, avec sa fiancée, la servante Suzanne, qui ouvre le spectacle, au moment où il prend les dimensions d’une pièce « à demi démeublée ».

[En dégager l’enjeu] Cette scène d’exposition, pleine d’allant et de surprises, bien dans l’esprit du xviiie siècle, donne le ton et l’allure d’une comédie étourdissante qui mérite bien son autre titre : « La Folle Journée ».

Explication au fil du texte

« La chambre du château la plus commode » (l. 1-28)

C’est une scène d’exposition enlevée, rapide : le spectateur découvre le décor (les didascalies le précisent : « une chambre » avec un « grand fauteuil de malade » énigmatique – il jouera dans l’acte I un grand rôle !). Le dialogue permet vite d’identifier les personnages (« Tiens, Figaro », « ma petite Suzanne »). Le moment où débute l’action est rapidement mentionné : « le matin des noces ». Nous apprenons aussi quel est le statut social des protagonistes : ils sont au service de deux aristocrates (« Monseigneur » et « Madame ») et vivent à leurs côtés dans un château.

Ce début bouleverse les repères traditionnels de la comédie : habituellement dans les comédies classiques (des xviie et xviiie siècles) le mariage (en général entre les maîtres) clôt la comédie. Ici la pièce s’ouvre sur l’imminence du mariage des valets. On voit le couple des futurs époux évoluer parmi les symboles de l’amour et des noces (« beau lit », « bouquet de fleurs d’orange », « chapeau de la mariée »).

Le dialogue porte les marques du discours amoureux et de la tendresse. Les fiancés se tutoient et ponctuent leurs phrases de termes affectueux (« ma petite Suzanne ») et galants (« es-tu mon serviteur ? », « ma charmante »). Parfois, l’emploi de la troisième personne introduit une solennité courtoise (« la tête d’une belle jeune fille », « l’œil amoureux d’un époux » – métonymie par laquelle Figaro se désigne lui-même). Les gestes traduisent la joie de ce jour qui promet d’être une fête : à l’enthousiasme de Figaro qui se démène comme un beau diable (il mesure la chambre), répond la coquetterie de Suzanne, qui tourne autour de son fiancé pour qu’il admire sa toilette (« Voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ? »).

Mais, dans ce ciel limpide, survient rapidement un premier nuage : une chamaillerie à propos de la chambre que « Monseigneur » (le Comte Almaviva) attribue au couple. Quand Suzanne l’apprend, elle se cabre, elle se bute (répétition pleine de résolution du verbe « vouloir »). Figaro, toujours aussi entreprenant, veut convaincre : il résume la situation des valets dans leur futur domicile par un petit scénario « idéal » à ses yeux (chacun à proximité de son maître ou de sa maîtresse, prêt à le/la servir à tout moment), et il le fait avec ses moyens de valet ingénieux mais naïf : on imagine, à travers la verve qu’il déploie (emploi dynamique de l’interjection « zeste », de l’onomatopée « crac »), sa gestuelle d’acrobate (les « deux pas », les « trois sauts ») pour mimer ce qu’il raconte…

Les révélations de Suzanne… (l. 29-58)

à noter

Figaro fait ici allusion aux intrigues qu’il avait menées dans Le Barbier de Séville pour que son maître, Almaviva, parvienne à épouser Rosine.

Sur une exclamation, brève comme un cri (« Fort bien ! ») la situation se modifie et s’éclaircit (on comprend­ alors les réticences de Suzanne). Elle s’empare du scénario de son fiancé, le parodie, en jouant notamment sur la reprise du verbe tinter et celle des interjections, pour dévoiler la réalité de la situation. Désormais c’est Suzanne qui conduit le dialogue. Figaro a perdu l’initiative : il ne fait plus que réagir (sa colère contre Bazile), s’emporter, jurer (« bon Dieu »), répondre aux propos ou questions de Suzanne ou exprimer son dépit (lui qui pensait en avoir « assez fait » « assez fait » pour espérer la reconnaissance de son maître).

Suzanne révèle les intentions cachées du Comte Almaviva : il veut la séduire, il se sert de Bazile comme entremetteur, il espère pouvoir acheter Suzanne (l’octroi d’une dot) et il regrette d’avoir renoncé à l’« ancien droit du seigneur ». Mais elle fait ces révélations avec tact, délicatesse et humour utilisant des sous-entendus malicieux (« certain quart d’heure… ») ou des termes ironiques (« loyal », « honnête agent ») pour décrire des agissements sordides ou scandaleux.

Au fil de ses révélations, Suzanne fait la leçon à son trop naïf fiancé : elle emploie un ton didactique (« Il faudrait m’écouter », « tu croyais… », « apprends que… »), recourt à des phrases aux allures de maximes, avec des antithèses (« Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort »),

Mais en même temps elle se moque gentiment de la crédulité de son fiancé (« Que les gens [= Figaro !] d’esprit sont bêtes ! ») qu’elle traite avec une tendresse amusée de « bon garçon ». Cet humour moqueur de la jeune femme – qui a un statut de servante particulier : elle reçoit des leçons de musique, comme la Rosine du Barbier de Séville, future Comtesse Almaviva… – éclate dans l’image « les beaux yeux de ton mérite » (comme si le Comte était tombé amoureux… de Figaro !)

L’action se noue autour d’un personnage absent mais inquiétant : « Monseigneur », homme de « plaisirs », se révèle un obstacle redoutable, menaçant de perturber la fête initialement annoncée. Lui et son allié Bazile incarnent le pouvoir (voire la violence brutale), la corruption et l’immoralité. Face à eux, les serviteurs, incarnations de la jeunesse, de la vertu et de l’innocence. Tel est désormais l’enjeu de la pièce et l’urgence de la situation.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Conduite dans un élan joyeux, cette scène d’exposition met le spectateur au courant de la situation et peint les personnages principaux.

[Mettre l’extrait en perspective] Elle propose un couple de serviteurs singuliers : l’intrigue semble devoir reposer autant sur le valet ingénieux (Figaro) que sur la servante avisée et pleine d’esprit (Suzanne). La suite prouvera la supériorité des femmes sur les hommes pour conduire cette « Folle Journée » à un dénouement heureux…

2. La question de grammaire

Les répliques à analyser sont incomplètes :

l’exclamation de Figaro est constituée d’une proposition subordonnée circonstancielle de temps sans proposition principale.

la réplique de Suzanne comporte une subordonnée circonstancielle de temps suivie d’une proposition principale (« il est… ») mais la conjonction de coordination « et » laisse attendre une autre proposition principale coordonnée.

Les répliques complètes seraient : « Quand elles sont sûres de nous, elles en prennent à leur aise » et : « et crac, en trois sauts, il est dans mon lit ».

Ces anomalies soulignent l’implicite malicieux des répliques entre Figaro et Suzanne.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre pièce de théâtre : Dom Juan de Molière. Présentez-la brièvement.

2 Quelles scènes mettent bien en relief les relations maître-valet dans cette comédie ? Caractérisez brièvement ces relations.

3 Quelle évolution remarquez-vous entre Dom Juan et Le Mariage de Figaro ?