Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Sarraute, Enfance – Récit et connaissance de soi
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce texte autobiographique vous dévoile, dans l’enfance de Simone de Beauvoir, la prise de conscience qui est à l’origine du développement de sa pensée féministe.

Commentez ce texte de Simone de Beauvoir, extrait des Mémoires d’une jeune fille rangée, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Analysez dans un premier temps la prise de conscience angoissante de la narratrice.

Étudiez la résolution qui en découle.

DOCUMENT

Les Mémoires d’une jeune fille rangée est le premier volume de l’autobiographie de Simone de Beauvoir, racontant son enfance et son adolescence. C’est l’occa­sion de découvrir les événements qui ont déterminé sa vocation d’écrivain féministe.

La monotonie de l’existence adulte m’avait toujours apitoyée ; quand je me rendis compte que, dans un bref délai, elle deviendrait mon lot, l’angoisse me prit. Un après-midi, j’aidais maman à faire la vaisselle ; elle lavait des assiettes, je les essuyais ; par la fenêtre, je voyais le mur de la caserne de pompiers, et d’autres cuisines où les femmes frottaient des casseroles ou épluchaient des légumes. Chaque jour, le déjeuner, le dîner ; chaque jour la vaisselle ; ces heures indéfiniment recommencées et qui ne mènent nulle part : vivrais-je ainsi ? Une image se forma dans ma tête, avec une netteté si désolante que je me la rappelle encore aujourd’hui : une rangée de carrés gris s’étendait jusqu’à l’horizon, diminués selon les lois de la perspective, mais tous identiques, et plats ; c’étaient les jours et les semaines, et les années. Moi, depuis ma naissance, je m’étais endormie chaque soir un peu plus riche que la veille ; je m’élevais de degré en degré ; mais si je ne trouvais là-haut qu’un morne plateau, sans aucun but vers lequel marcher, à quoi bon ?

Non, me dis-je, tout en rangeant dans le placard une pile d’assiet­tes ; ma vie à moi conduira quelque part. Heureusement, je n’étais pas vouée à un destin de ménagère. Mon père n’était pas féministe ; il admirait la sagesse des romans de Colette Yver1 où l’avocate, la doctoresse, finissent par sacrifier leur carrière à l’harmonie du foyer ; mais nécessité fait loi : « Vous, mes petites, vous ne vous marierez pas, répétait-il souvent. Vous n’avez pas de dot, il faudra travailler. » Je préférais infiniment la perspective d’un métier à celle du mariage ; elle autorisait des espoirs. Il y avait eu des gens qui avaient fait des choses : j’en ferais. Je ne prévoyais pas bien lesquelles. L’astronomie, l’archéologie, la paléontologie tour à tour m’avaient réclamée et je continuais à caresser vaguement le dessein d’écrire. Mais ces projets manquaient de consistance, je n’y croyais pas assez pour envisager avec confiance l’avenir. D’avance, je portais le deuil de mon passé.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 © Éditions Gallimard.

1. Colette Yver : écrivaine française du début du xxe siècle dont plusieurs romans mettent en évidence les difficultés de la femme à concilier sa carrière avec une vie de famille.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

La problématique est la suivante : comment ce moment d’introspection génère-t-il une prise de conscience déterminante dans la construction de l’identité de l’auteur ?

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Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

à noter

Dans Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir analyse ­l’inégalité entre hommes et femmes et affirme que ces dernières doivent prendre leur destin en main.

[Présentation du contexte] Le xxe siècle est marqué par un mouvement de libération de la femme. En 1949, Simone de Beauvoir rencontre un vif succès avec la publication d’un essai féministe, Le Deuxième sexe.

[Présentation du texte] Près de dix ans plus tard, elle publie le premier volume d’une vaste autobiographie, Mémoires d’une jeune fille rangée : le récit de sa jeunesse permet d’appréhender ce qui a déterminé son engagement féministe. L’extrait proposé ici présente le début d’une révélation qui va mettre l’auteur sur la voie de son engagement.

[Problématique] Comment ce moment d’introspection génère-t-il une prise de conscience déterminante dans la construction de l’identité de l’auteur ?

[Annonce du plan] Pour répondre à cette question, nous étudierons dans un premier temps le caractère angoissant de cette prise de conscience [I], puis nous analyserons la résolution de la narratrice [II].

I. Une prise de conscience angoissante

Le secret de fabrication

On analyse ce qui exprime la monotonie de l’existence des femmes dans le récit, et comment le lexique, la syntaxe des phrases et les figures de style soulignent ce constat d’uniformité et de répétition.

1. Un contexte qui limite la femme à un rôle

À l’époque de l’enfance de Simone de Beauvoir, la condition de la femme se limite bien souvent à la tenue du foyer et à l’éducation des enfants. On le voit bien dès le premier paragraphe : « j’aidais maman à faire la vaisselle ». L’imparfait a ici une valeur de description dans le récit, mais il évoque aussi une habitude : la femme et la fille s’occupent des tâches ménagères.

Dans le deuxième paragraphe, Simone de Beauvoir évoque les références culturelles de son père qui présentent un schéma où la femme sacrifie sa carrière à sa vie de famille. Le terme « sagesse » est chargé d’ironie.

On observe que ce schéma ne se limite pas à la maison où grandit la narratrice, mais s’étend à tout son quartier : « par la fenêtre, je voyais […] d’autres cuisines où les femmes frottaient des casseroles ou épluchaient des légumes ». Cette phrase souligne une identité de condition propre à toutes les femmes d’un voisinage.

2. Une existence monotone

La narratrice prend conscience de la monotonie de l’existence des femmes mariées, que souligne l’emploi des déterminants indéfinis (« d’autres cuisines », « des femmes », « chaque jour ») et des adverbes « indéfiniment » et « nulle part ».

Le caractère répétitif de cette existence trouve un écho dans la syntaxe des phrases, avec l’anaphore de « chaque jour » qui ouvre sur un parallélisme : « chaque jour, le déjeuner, le dîner ; chaque jour, la vaisselle ». Les phrases se succèdent dans ce premier paragraphe, simplement juxtaposées.

3. Une vision effrayante

Le constat de la monotonie de l’existence des femmes dans l’entourage de l’auteur génère une vision angoissante. L’émotion qu’elle suscite est visible dans l’adjectif « désolante » précédé de l’adverbe d’intensité « si ». La subordonnée circonstancielle de conséquence qui clôt la phrase souligne l’impact de cette vision sur la narratrice.

La vision se présente comme une métaphore de la vie de femme mariée : des « carrés gris » disposés en rangées disparaissent « à l’horizon » ; identiques, d’une couleur triste, de forme fermée, suivant un ordre strict, ces carrés peuvent faire penser aux carreaux de la cuisine de la ménagère. L’explication de l’image à la phrase suivante apparaît dans une énumération : « c’étaient les jours et les semaines, et les années », c’est-à-dire que ces carrés, ce gris représentent la succession du temps, la vie de la femme confinée à des tâches domestiques.

La vision aboutit à un doute angoissant, formulé dans une subordonnée hypothétique (« si je ne trouvais là-haut… ») qui culmine dans une métaphore spatiale négative : « un morne plateau », et dans l’interrogation « à quoi bon ? ».

[Transition] La narratrice prend douloureusement conscience de la monotonie de l’existence des mères de famille. Mais cette angoissante découverte joue un rôle déterminant dans la construction de son identité.

II. Une résolution féministe

Le secret de fabrication

Il s’agit dans cette partie d’analyser l’opposition entre la monotonie de la vie des femmes et la volonté de la narratrice d’avoir une existence enrichissante et indépendante. Ce besoin de se démarquer se lit dans la syntaxe du texte.

1. Une ambition d’élévation

La narratrice établit plusieurs oppositions entre la vie de femme mariée et l’image qu’elle a d’elle-même. Ce contraste est d’abord sensible dans le lexique, par exemple dans l’opposition des adjectifs « désolante » et « riche », ou celle entre « recommencées » et le verbe « m’élevais ». Dans la vie de la narratrice, l’indéfini « chaque » (« chaque soir ») est immédiatement compensé­ par un comparatif de supériorité : « plus riche que la veille ». Et s’il y a une répétition lexicale, c’est pour souligner l’idée de progression : « de degré en degré ».

L’enfant se délivre de sa vision angoissante au moyen du pronom tonique « moi » placé en début de phrase et repris dans l’expression « ma vie à moi ». L’adverbe de négation « non », ouvrant le début du second paragraphe, formule avec insistance son refus d’accepter cette condition monotone.

2. L’expression de la détermination

Simone de Beauvoir est résolue à ne pas se laisser entraîner dans ce destin morose. Elle se réjouit d’une forme de fatalité financière qui peut l’en écarter : son père ne pouvant pas leur constituer de dot, elle et sa sœur devront travailler. On retrouve dans le discours du père la notion d’exception (emploi du pronom tonique suivi de l’apostrophe « Vous, mes filles ») présentée comme une malchance. La narratrice la transforme en une force, disant « préfér[er] infiniment la perspective d’un métier à celle du mariage ». Le déterminisme social va dans le sens de son choix de vie.

mot clé

Notion de sociologie, le déterminisme social relie les comportements humains au contexte social dans lequel évolue l’individu.

L’emploi du futur (« ma vie à moi conduira »), ainsi que du conditionnel (« j’en ferais »), qui, dans un récit au passé, a valeur de futur, souligne la détermination de l’enfant. La première personne s’affirme et domine toute la fin du texte.

3. Des doutes à surmonter

Des doutes émergent dans la résolution de l’auteur. En effet elle manque de modèles. La phrase « Il y avait eu des gens qui avaient fait des choses » reste extrêmement floue, ce qui entraîne une incertitude sur ses futures réalisations : « je ne savais pas encore bien lesquelles ». Quelques domaines se dessinent dans l’énumération « l’astronomie, l’archéologie, la paléontologie », et la perspective de l’écriture émerge dans la métaphore « caresser vaguement le dessein d’écrire ».

La fin du texte exprime ces doutes dans une succession de formules négatives : négation lexicale dans le verbe « manquaient de consistance » et négation grammaticale « je n’y croyais pas assez ». La métaphore finale « je portais le deuil de mon passé » est ambiguë : certes, elle frappe la fin du texte d’une idée négative, mais on peut se demander si le passé de la narratrice, dans un contexte profondément conservateur, n’est pas justement une limite à son émancipation qu’elle doit écarter rapidement.

Conclusion

[Synthèse] Dans son récit autobiographique, Simone de Beauvoir met en évidence un moment clé dans la construction de son identité. Les réflexions intérieures de la petite fille font pressentir la détermination de l’adulte et ses convictions féministes.

à noter

Mouvement philosophique du xxsiècle, l’existentialisme revendique la responsabilité de l’individu face à son destin.

[Ouverture] Le comportement de la narratrice dans ce texte est représentatif de la démarche existentialiste que prônera Simone de Beauvoir dans ses ouvrages philosophiques : la femme porte la responsabilité de sa condition. Il lui incombe de refuser les schémas sexistes et de choisir son destin.