Beckett, Oh les beaux jours, acte I

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Beckett, Oh Les Beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020) - Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020) - Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Beckett, Oh les beaux jours, acte I

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

 

Acte I

Étendue d’herbe brûlée s’enflant au centre en petit mamelon. Pentes douces à gauche et à droite et côté avant-scène. Derrière, une chute plus abrupte au niveau de la scène. Maximum de simplicité et de symétrie. Lumière aveuglante.

Une toile de fond en trompe-l’œil très pompier représente la fuite et la rencontre au loin d’un ciel sans nuages et d’une plaine dénudée.

Enterrée jusqu’au-dessus de la taille dans le mamelon, au centre précis de celui-ci, Winnie. La cinquantaine, de beaux restes, blonde de préférence, grassouillette, bras et épaules nus, corsage très décolleté, poitrine plantureuse, collier de perles. Elle dort, les bras sur le mamelon, la tête sur les bras. À côté d’elle, à sa gauche, un grand sac noir, genre cabas, et à sa droite une ombrelle à manche rentrant (et rentré) dont on ne voit que la poignée en bec-de-cane.

À sa droite et derrière elle, allongé par terre, endormi, caché par le mamelon, Willie.

Un temps long. Une sonnerie perçante se déclenche, cinq secondes, s’arrête. Winnie ne bouge pas. Sonnerie plus perçante, trois secondes.

Winnie se réveille. La sonnerie s’arrête. Elle lève la tête, regarde devant elle. Un temps long. Elle se redresse, pose les mains à plat sur le mamelon, rejette la tête en arrière et fixe le zénith. Un temps long.

Winnie. – (Fixant le zénith.) Encore une journée divine. (Un temps. Elle ramène la tête à la verticale, regarde devant elle. Un temps. Elle joint les mains, les lève devant sa poitrine, ferme les yeux. Une prière inaudible remue ses lèvres, cinq secondes. Les lèvres s’immobilisent, les mains restent jointes. Bas.) Jésus-Christ Amen. (Les yeux s’ouvrent, les mains se disjoignent, reprennent leur place sur le mamelon. Un temps. Elle joint de nouveau les mains, les lève de nouveau devant sa poitrine. Une arrière-prière inaudible remue de nouveau ses lèvres, trois secondes. Bas.) Siècle des siècles Amen. (Les yeux s’ouvrent, les mains se disjoignent, reprennent leur place sur le mamelon. Un temps.) Commence, Winnie. (Un temps.) Commence ta journée, Winnie. (Un temps. Elle se tourne vers le sac, farfouille dedans sans le déplacer, en sort une brosse à dents, farfouille de nouveau, sort un tube de dentifrice aplati, revient de face, dévisse le capuchon du tube, dépose le capuchon sur le mamelon, exprime non sans mal un peu de pâte sur la brosse, garde le tube dans une main et se brosse les dents de l’autre. Elle se détourne pudiquement, en se renversant en arrière et à sa droite, pour cracher derrière le mamelon. Elle a ainsi Willie sous les yeux. Elle crache, puis se renverse un peu plus.) Hou-ou ! (Un temps. Plus fort.) Hou-ou ! (Un temps. Elle a un tendre sourire tout en revenant de face. Elle dépose la brosse.) Pauvre Willie – (elle examine le tube, fin du sourire) – plus pour longtemps – (elle cherche le capuchon) – enfin – (elle ramasse le capuchon) – rien à faire – (elle revisse le capuchon) – petit malheur – (elle dépose le tube) – encore un – (elle se tourne vers le sac) – sans remède (elle farfouille dans le sac) – aucun remède (elle sort une petite glace, revient de face) hé oui – (elle s’inspecte les dents dans la glace) – pauvre cher Willie – (elle éprouve avec le pouce ses incisives supérieures, voix indistincte) – bon sang ! – (elle soulève la lèvre supérieure afin d’inspecter les gencives, de même) – bon Dieu ! – (elle tire sur un coin de la bouche, bouche ouverte, de même) – enfin – (l’autre coin, de même) – pas pis – (elle abandonne l’inspection, voix normale) – pas mieux, pas pis – (elle dépose la glace) – pas de changement – (elle s’essuie les doigts sur l’herbe) – pas de douleur – (elle cherche la brosse à dents) – presque pas (elle ramasse la brosse) – ça qui est merveilleux – (elle examine le manche de la brosse) – rien de tel (elle examine le manche, lit) – pure… quoi – (un temps) – quoi ?

Samuel Beckett, Oh les beaux jours, © 1963 by Les Éditions de Minuit.

2. question de grammaire.

Lignes 41-45 et 50-55, quelle nature de mots et quelle modalité de phrase dominent ?

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Cette scène pose un problème à la lecture : faut-il ou non lire les didascalies ?

Le mieux est de demander à l’examinateur. S’il vous répond « non », ne lisez que le texte (très court), mais respectez les didascalies, notamment la « prière inaudible », la « voix indistincte », les silences et les sonneries (« dring »).

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Dans la seconde moitié du xxe siècle, certains dramaturges prennent le contre-pied du théâtre traditionnel pour rendre compte de l’absurdité de la vie humaine. Ainsi Beckett dans Oh les beaux jours brise les conventions théâtrales.

Après avoir analysé l’atmosphère créée à la représentation par la didascalie initiale, montrez en quoi cette scène d’exposition est déroutante et difficile à interpréter et quelle image de la condition humaine s’en dégage.

2. La question de grammaire

Repérez l’« anomalie » des phrases de Winnie dans ces lignes. Que manque-t-il ? Reconstituez-les en intégralité. Quelle ressemblance leur modalité présente-t-elle alors ? Identifiez quels mots suggèrent cette modalité.

Précisez quelle image de la condition humaine ces mots suggèrent.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Après les guerres mondiales, les dramaturges du xxe siècle, comme Ionesco dans Oh ! les beaux jours, entendent rendre compte de l’absurdité de la vie.

[Situer le texte] La pièce débute par une longue didascalie : deux personnages – un couple – sont visibles, puis la scène d’exposition proprement dite est composée d’un monologue sans réelle consistance de l’un d’eux, Winnie.

[Dégager l’enjeu du texte] Cette scène qui rejette les conventions théâtrales et ne prend sa mesure qu’à la représentation comporte une réflexion existentielle teintée d’ironie.

Explication au fil du texte

Une immense didascalie initiale : une atmosphère et des personnages déroutants (l. 1-20)

La didascalie initiale démesurée installe un paysage déroutant. Les indications spatio-temporelles font apparaître un lieu désertique, vaste et vide : « herbe brûlée » « plaine dénudée » (est-ce le fruit d’une catastrophe naturelle ?) « lumière aveuglante », absence de « nuages ». Le « mamelon » suggère un relief sans grande consistance. L’expression « représente la fuite », le « ciel » « au loin », la « plaine » et le « zénith » donnent l’impression d’immen­sité. Mais ce décor est volontairement artificiel (« Maximum de simplicité et de symétrie », « toile de fond en trompe-l’œil » ; absence de construction) comme pour rappeler que l’on se trouve au théâtre. La « bande-son » inquiète : le silence prédomine, la « sonnerie perçante », désagréable, nous surprend à deux reprises – elle aussi rappelle l’artifice théâtral, cet avertissement qui annonce aux spectateurs l’imminence d’une représentation.

Des positions sur scène déroutantes : Winnie est « enterrée » – ce qui limite les mouvements de l’actrice qui joue le rôle. Willie, « allongé par terre… caché », invisible pour le spectateur, est présent-absent et ne semble pas vivant ; tous deux dorment (« elle dort », « endormi »). Une impression funèbre prédomine, en dépit du grand soleil. Et les gestes de Winnie, son attitude (« fixe le zénith »), très ordinaires mais apparemment dénués de sens, ne la dissipe pas.

Un couple atypique : la proximité phonétique de leurs noms (« Winnie/Willie ») est étrange, presque comique (on pense à des noms de clowns). Winnie, physiquement décrite avec précision, est un mélange de personnage ordinaire (« grassouillette », « cabas »), de sensualité généreuse (« blonde, épaules nu(e)s, décolleté, poitrine plantureuse ») et d’élégance (« ombrelle »).

Le monologue antithéâtral de Winnie (l. 21-40)

à noter

Antonin Artaud, reprochant au théâtre occidental son « assujettissement à la parole » (Le Théâtre et son double, 1938), a voulu révolutionner cet « art indépendant et autonome, au même titre que la musique, la peinture, la danse ».

Quand commence la pièce, didascalies, sons, silences prédominent et les répliques sont très peu fournies, en contraste avec le « théâtre de la parole » traditionnel (Artaud). Certes, comme dans un vrai monologue, Winnie se parle à elle-même (« commence­, Winnie »). Néanmoins, Willie est là sur scène (mais reste muet) ; du coup, la situation d’énonciation est étrange : c’est un faux monologue. La rareté du texte, l’attention démesurée accordée aux objets (quotidiens : « sac, brosse à dents, dentifrice, capuchon, petite glace »), aux bruitages, rendent précieux les intonations, gestes et mimiques et, paradoxalement, les mots. Par moments, la voix de Winnie, parce qu’« inaudible » ou « indistincte », est anti théâtrale.

Winnie apparaît comme un personnage ordinaire. Ses activités banales retracent la routine de la journée : prière, toilette dentaire, salut à son compagnon, regard devant la « glace », considérations sur la journée qui s’ouvre… Elle est coquette (regard dans la « glace ») et affable (« tendre sourire », tendresse apitoyée de « Pauvre Willie »). Ses propos sont aussi ordinaires (« pas mieux, pas pis »), son niveau de langue courant, voire familier (onomatopées « hou-hou » ; jurons : « bon sang ! bon Dieu ! » ; phrases elliptiques). Elle est représentative d’une humanité moyenne.

Beckett brise ici les conventions théâtrales pour faire réfléchir sur cette condition humaine et délivre un message existentiel pessimiste sur l’absence de Dieu, sur le temps et sur le langage. Winnie prie (mots concluant un rituel de prière : « Jésus Christ », « Amen », etc.), mais cette prière semble vaine (« inaudible »). Les silences suggèrent la rupture de tout dialogue avec un Dieu sans doute inexistant. Le temps s’étire et l’existence de Winnie s’enlise en lui, comme son corps pris dans le mamelon. La seule consolation de l’homme est la parole, qui donne la sensation d’exister. Mais c’est un leurre : les silences, les propos émiettés, l’absence de réponse de Willie soulignent l’impossibilité de communiquer, donc l’enfermement de Winnie, dont le dédoublement (elle s’adresse à elle-même et se regarde dans la « glace ») l’aide à se sentir moins seule.

Willie moribond ? Tragique et humour noir (l. 40 à la fin)

Les éléments qui suggéraient la mort (l. 1-20) sont confirmés par le mutisme de Willie, les phrases à teneur négative (l. 41-56 : « pas, plus pour longtemps, rien à faire, sans, aucun ») et donnent à la scène une tonalité tragique.

Mais le message métaphysique de Beckett est proposé avec distanciation : l’humour noir se mêle au pathétique. La répétition mécanique des gestes (jeu avec des babioles) et des paroles révèle ce qui est grotesque (comique de répétition) et pitoyable dans l’existence. Beckett suggère l’inconscience fataliste de Winnie, résolument optimiste, alors qu’elle va s’enfoncer dans la terre : aux premiers mots « journée divine » (écho au titre de la pièce) répondent les derniers mots « pas de douleur », « ça qui est merveilleux ».

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] L’efficacité de cette scène d’exposition qui ne donne pas d’indication sur l’intrigue et n’ouvre aucune attente tient à son étrangeté. Mais elle dépasse le simple divertissement et incite à la réflexion en donnant une dimension philosophique et métaphysique au théâtre.

[Mettre l’extrait en perspective] Paradoxalement c’est par le recours à la parole que Beckett met en scène l’absurdité, la vanité de l’existence et l’incommunicabilité entre les êtres, comme Ionesco ou Camus à la même époque ou, plus tard, Genet.

2. La question de grammaire

La plupart de ces phrases ne comportent pas de verbes et reposent sur des mots à valeur négative (adverbes : « plus, pas » ; préposition : « sans », pronom/adjectif indéfinis : « rien, aucun »).

Si elles n’étaient pas elliptiques, elles seraient de modalité négative. Ex. : « [Il n’y a] rien à faire ; [Il n’y a] aucun remède ».

L’effet produit est celui d’un univers vide, sans relief, désespérant et absurde.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre pièce de théâtre : Le Roi se meurt de Ionesco. Pouvez-vous la présenter brièvement ?

2 Comparez l’image de la condition humaine que présentent ces deux pièces.

3 Laquelle des deux préféreriez-vous monter sur scène ? Pourquoi ?