Bergerac, L'Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : La Fontaine, Fables – Imagination et pensée au XVIIe siècle
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Bergerac, L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Comment critiquer les institutions les plus respectées tout en divertissant son lecteur ? Cyrano de Bergerac y parvient en racontant avec une fantaisie débridée un voyage interstellaire.

Commentez ce texte de Cyrano de Bergerac, extrait de L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil.

DOCUMENT

Cet ouvrage, ancêtre français de la « science-fiction », présente les voyages imaginaires du héros-narrateur, qui après avoir visité la Lune, se retrouve sur le Soleil. Là, il va être jugé par les oiseaux qui peuplent cet astre et traitent les hommes en ennemis. Une pie qui a séjourné sur Terre prend sa défense.

Elle1 achevait ceci, quand nous fûmes interrompus par l’arrivée d’un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d’un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genoux devant lui, croyant que ce fût le roi, si ma pie de sa patte ne m’eût contenu en mon assiette2. « Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fût notre souverain ? C’est une imagination de vous autres hommes, qui à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que l’aigle nous devait commander.

« Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour notre roi que le plus faible, le plus doux, et le plus pacifique ; encore le changeons-nous tous les six mois, et nous le prenons faible, afin que le moindre à qui il aurait fait quelque tort, se pût venger de lui. Nous le choisissons doux, afin qu’il ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne, et nous voulons qu’il soit d’une humeur pacifique, pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices.

« Chaque semaine, il tient les États3, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l’on procède à une nouvelle élection.

« Pendant la journée que durent les États, notre roi est monté au sommet d’un grand if sur le bord d’un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux l’un après l’autre passent par-devant lui ; et si quelqu’un d’eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l’eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu’il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »

Je ne pus m’empêcher de l’interrompre pour lui demander ce qu’elle entendait par le mot triste et voici ce qu’elle me répliqua :

« Quand le crime d’un coupable est jugé si énorme, que la mort est trop peu de chose pour l’expier, on tâche d’en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs, et l’on y procède de cette façon :

« Ceux d’entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre, sont délégués vers le coupable qu’on porte sur un funeste cyprès. Là ces tristes musiciens s’amassent autour de lui, et lui remplissent l’âme par l’oreille de chansons si lugubres et si tragiques, que l’amertume de son chagrin désordonnant l’économie de ses organes et lui pressant le cœur, il se consume à vue d’œil, et meurt suffoqué de tristesse.

« Toutefois un tel spectacle n’arrive guère ; car comme nos rois sont fort doux, ils n’obligent jamais personne à vouloir pour se venger encourir une mort si cruelle.

« Celui qui règne à présent est une colombe dont l’humeur est si pacifique, que l’autre jour qu’il fallait accorder4 deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c’était qu’inimitiés5. »

Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, 1657-1662.

1. Elle : la pie.

2. Ne m’eût contenu en mon assiette : ne m’eût fait conserver ma position.

3. Il tient les États : il tient une assemblée.

4. Accorder : mettre d’accord, réconcilier.

5. Inimitié : dispute, hostilité, haine.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Dans la lignée de l’Histoire véritable de l’écrivain grec Lucien (iisiècle), où le personnage voyage sur la Lune, ou de l’Utopia de l’humaniste Thomas More, Cyrano de Bergerac, écrivain et scientifique libertin du xviisiècle, écrit L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires du Soleil. Dans ce roman burlesque et fantaisiste, précurseur de la science-fiction, le narrateur-héros, un humain, voyage sur la Lune et sur le Soleil. Au fil de ses découvertes, il a des conversations philosophiques avec les habitants de ces mondes lointains.

[Présentation du texte] Sur le Soleil, au cours d’une discussion avec une pie, il découvre un nouveau système politique et social, la République des Oiseaux. Mais le texte dépasse l’anecdote, il prend des allures d’apologue et propose plusieurs niveaux de lecture.

[Annonce du plan] Le récit qui dépayse le lecteur en le faisant voyager dans un monde fantaisiste [I] dessine, à travers le discours de la pie, les contours d’une société utopique, très en avance sur son temps [II] et dresse implicitement la satire de l’organisation sociale et politique de notre monde [III].

I. L’attrait du dépaysement et de l’exotisme

Le secret de fabrication

Cette partie vise à analyser comment l’auteur, grâce à son imagination, divertit le lecteur en le dépaysant. Elle s’appuie sur le relevé et l’identification des détails fantaisistes (décor exotique, personnages mi-animaux mi-humains) et sur l’étude des sources de l’humour.

1. Mi-oiseaux, mi-humains

Le pittoresque du passage tient au cadre et à la nature des personnages. Le lecteur se trouve transporté dans un monde où toutes sortes d’« oiseaux » – « pie, aigle, moineaux, colombe » – vivent dans les « rameaux » des arbres « if, cyprès » au bord d’un « étang ». Logiquement, ces oiseaux se distinguent par leur « voix » (leur chant).

Mais, en même temps, ces oiseaux semblent étrangement humains. L’aigle vient « s’asseoir » (et non se percher), il a les « pieds » liés ; les moineaux sont des « musiciens ». Ils sont aussi dotés de la parole – ils savent même « justifie[r] » la raison de leurs démarches – et de sentiments : il est question de « haine », de vengeance, de « chagrin », d’« humeur pacifique », de « tristesse », de « tragique »… Ils ont aussi un système « politique » qui semble organisé selon des critères humains : ils tiennent des « États » (= des assemblées), ils ont un « gouvernement », des « élections », un « roi ».

Ce mélange de caractéristiques animales et humaines incite Cyrano à adapter avec humour certaines expressions figurées de notre monde à ce nouvel univers : ainsi « mourir de chagrin » devient l’amusant pléonasme « mort triste » ; « être pieds et poings liés » devient « pieds et ailes liés » et l’expression « jeter à l’eau [le roi] » rappelle l’expression « faire tomber un roi » !

2. Un étrange monarque

S’il répond bien au titre de « roi », le « souverain » est en tout point opposé au roi qui règne alors en France, comme le souligne l’erreur du narrateur qui prend l’aigle pour le roi et qui, « sottement » – comme le lui dit la pie – veut se « mettre à genoux devant lui ».

Le groupe ternaire de superlatifs qui qualifie leur roi – « le plus faible, le plus doux, le plus pacifique », trois qualités explicitées dans la fin du paragraphe s’oppose à un autre groupe ternaire qui caractérise les souverains des hommes : « aux plus forts, aux plus grands, aux plus cruels ».

3. D’étranges pratiques

Enfin, certaines pratiques semblent fort curieuses, comme le « supplice de la mort triste ». La musique et le chant ont le pouvoir non de divertir et de plaire, mais produisent des effets « psychosomatiques » qui « désordonn[ent] l’économie [des] organes et press[ent] le cœur » jusqu’à la mort.

II. Une république utopique

Le secret de fabrication

L’objectif de cette partie est de lire, derrière la fantaisie, le tableau d’un système politique et social idéal.

Mais derrière cette fantaisie, à travers le discours didactique de la pie, se dessine l’image d’une vie politique et sociale idéale, pleine de sagesse, en tout point contraire à celle des hommes.

1. Une république démocratique

L’organisation politique décrite correspond à celle d’une république démocratique. Elle repose sur une « élection » (et non sur une monarchie héréditaire de droit divin) à laquelle participe tout le peuple : « nous […] choisissons » renvoie au suffrage universel, comme le soulignent la fréquence du pronom « nous » et les expressions « où tout le monde est reçu » et « tous les oiseaux ».

Cette vie politique est précisément balisée et réglée. L’élection est relativement fréquente : « tous les six mois » et c’est « chaque semaine » que se « tiennent les États » qui durent « une journée » et se déroulent toujours dans un même lieu (« au sommet d’un grand if » qui n’est pas sans rappeler, de façon humoristique le « grand chêne » au pied duquel Saint Louis rendait la justice !). Les procès se tiennent lors de ces États.

2. Un roi soumis et sous surveillance

C’est la volonté de tous et de chacun (« seulement trois oiseaux », quelqu’un d’« eux ») qui peut infléchir la vie politique en cas d’erreur, comme en témoignent les champs lexicaux du choix et du changement : « choisissons (deux fois), dépossédé, nouvelle (élection), changeons, prenons, voulons ».

Le roi, loin d’être un monarque absolu, est soumis « pieds et ailes liés » à la décision de son peuple ; il peut être destitué à tout moment.

3. Une république pacifique et mesurée

L’identité du monarque qui guide ce monde d’oiseaux lors de la visite du narrateur est symbolique : il s’agit d’une « colombe », emblème de la paix et de la concorde, « dont l’humeur est si pacifique » (l’adjectif est utilisé deux fois) qu’elle ne conçoit pas l’existence de la violence et ne comprend pas « ce que c’était qu’inimitiés ».

C’est aussi un monde dont les passions sont exclues : le roi est choisi de façon qu’il « ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne ».

mot clé

L'utopie est un genre littéraire qui, à l’occasion du récit d’un voyage, décrit une société imaginaire idéale. Elle a pour fonction de faire réfléchir sur le monde réel et d’en critiquer les défauts.

La peine de mort existe mais elle n’est utilisée que pour punir le roi s’il est vraiment « coupable du dernier supplice » ou châtier tout oiseau qui l’aurait accusé à tort. Quoi qu’il en soit, tous essaient d’éviter « une mort si cruelle » et « un tel spectacle n’arrive guère ». Elle n’existe donc que pour sa force dissuasive. Le texte se présente bien comme une utopie.

III. Une satire implicite mais virulente de notre monde

Le secret de fabrication

Il s’agit ici de montrer que la description de cette société idéale imaginaire mène, par la comparaison implicite avec la nôtre, à une réflexion critique.

En filigrane se dessine une satire implicite du monde des humains.

1. Une pie critique et un narrateur-homme remis à sa place

La pie semble donner une leçon au narrateur. Son discours, très didactique, est rigoureusement structuré. Après avoir remis à sa place son auditeur, elle progresse de la théorie à l’exemple : elle explique l’organisation politique générale des oiseaux, puis l’illustre par la description de la « mort triste » pour conclure sur le portrait du roi idéal. Elle suit une progression allant du plus général au plus précis, marquée par les indications temporelles : « tous les six mois », « chaque semaine », « la journée ».

En face de cette pie qui sait raisonner, le narrateur (et avec lui les hommes) ne fonde son jugement que sur des croyances ou des imaginations (« pensiez-vous donc », « c’est une imagination », « vous avez sottement cru »).

2. La critique des humains

Mais l’exposé tient aussi du réquisitoire. La pie ne cesse d’égratigner la société des humains, en dénonçant leur anthropocentrisme et leur intolérance (« vous avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous »).

La pie condamne la guerre de façon très explicite comme le pire des fléaux à travers la périphrase et la métaphore qui la désignent en fin de paragraphe : « le canal de toutes les injustices ». Elle la présente comme la conséquence du mauvais choix des rois chez les humains. En effet, si les deux adjectifs qui les désignent comme « [les] plus grands, [les] plus forts » peuvent paraître laudatifs, le dernier qualificatif « [les] plus cruels » annule toute connotation positive des deux premiers et établit le lien entre le monarque et la guerre.

Par ailleurs, la description du système politique des oiseaux comme une république montre bien que la monarchie est présentée comme obsolète : le roi des oiseaux n’a en fait plus rien d’un roi européen.

Enfin, à la base de cette situation, la pie met en cause la soumission aveugle des hommes qui « laisse[nt] commander » à ceux qui ne le méritent pas.

Conclusion

[Synthèse] Le roman de Cyrano, apparemment plaisant et pittoresque, aborde en fait des sujets très sérieux et osés.

[Ouverture] Parodie des récits de voyage et des éloges à la mode, mais aussi apologue, il ouvre la voie, par sa stratégie, son humour et sa fantaisie, au conte philosophique du xviiie siècle, comme Candide, et au roman de science-fiction du xixe siècle.