Annale corrigée Explication de texte

Bergson, L'Énergie spirituelle

Liban • Mai 2017

explication de texte • Série ES

Bergson

Expliquer le texte suivant :

Qu'arrive-t-il quand une de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique ? La conscience s'en retire. Dans l'apprentissage d'un exercice, par exemple, nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu'il vient de nous, parce qu'il résulte d'une décision et implique un choix ; puis à mesure que ces mouvements s'enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. Quels sont, d'autre part, les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ? Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l'aurons fait ? Les variations d'intensité de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire qu'il en est ainsi de la conscience en général.

Henri Bergson, L'Énergie spirituelle, 1919.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise.

Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Qu'est-ce que la conscience ? N'est-elle qu'un simple savoir qui accompagne mes représentations ? Il semblerait que la conscience ne se donne pas tout d'un bloc. Elle se décline selon différents degrés. Comment le savoir ? Comment définir cette conscience qui porte sur elle-même ? Bergson propose de décrire les deux degrés extrêmes de la conscience.

Repérer la structure du texte et les procédés d'argumentation

Le texte se divise clairement en deux parties :

Tout d'abord, Bergson décrit la conscience lorsqu'elle se manifeste à un degré très faible, comme lorsque nous agissons par automatisme : c'est le degré le plus bas de la conscience.

En revanche, la conscience se montre la plus vive dans les moments de crise intérieure : il s'agit alors du degré le plus haut de la conscience.

Éviter les erreurs

Le plan du texte en deux parties va de soi. La conscience se décline selon deux degrés extrêmes. Encore faut-il le voir en ne juxtaposant pas simplement ces deux parties, mais en les comprenant l'une par rapport à l'autre. Vous devez avoir à l'esprit la définition courante de la conscience comme savoir qui accompagne nos représentations pour comprendre en quoi la définition de Bergson d'une conscience comme création est originale.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

conseil

Ne donnez l'étymologie d'un mot que si l'analyse l'impose pour éclairer le sens de celui-ci.

Qu'est-ce que la conscience ? Est-elle un état de savoir qui accompagne nos représentations comme son étymologie latine cum scientia semble l'indiquer ? En ce sens, la conscience semblerait se donner comme un tout présent ou absent selon notre connaissance ou ignorance de la réalité sur laquelle elle porte. Pourtant, n'y a-t-il pas des cas où la conscience puisse être plus ou moins intense ? Comment la saisir ?

C'est cette hypothèse d'une variabilité de degrés de la conscience que Bergson propose dans cet extrait de L'Énergie spirituelle de 1919. Cette étude, qui s'appuie sur l'analyse des deux extrémités d'intensité de la conscience et qui constitue les deux parties du texte, va permettre d'apporter une définition originale de la conscience.

1. Le degré le plus bas de la conscience

A. Quand la conscience se retire

Bergson, pour mener son analyse de la conscience, cherche à en observer les états limites. Il veut étudier deux moments caractéristiques : quand elle semble disparaître et quand elle apparaît le plus vivement. Il va ainsi s'appuyer sur un ensemble de faits révélateurs d'une action de la conscience.

Tout d'abord, quand semble-t-elle être à son degré le plus faible ? Elle semble disparaître, se retirer, « quand une de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique ». En effet, une action est le résultat de notre volonté, d'une décision. Une action spontanée est donc une action décidée par le sujet. Elle émane de sa liberté. Cette action libre prend sa source dans la conscience sans être déterminée par une contrainte extérieure.

Que se passe-t-il lorsque mon action devient automatique, semblant ne plus répondre à une décision particulière ? La conscience « [se] retire », elle s'éclipse, laissant le corps agir par lui-même selon un réflexe non pas naturel mais conditionné, la conscience y ayant laissé une trace en mémoire mais n'agissant plus directement.

B. Analyse de l'exemple de l'apprentissage

Pour mieux comprendre ce phénomène, Bergson prend le cas de l'apprentissage d'un exercice. Nous pouvons imaginer ce qui se passe par exemple lorsqu'on apprend à conduire. Au début de l'apprentissage des différents mouvements (pieds sur la bonne pédale, contrôle visuel des rétroviseurs, passage des vitesses…), la conscience est spontanée. Chaque mouvement exige une attention de la conscience qui dicte ce qu'il faut faire. Puis progressivement, à force d'entraînement, l'habitude s'installe et le bon conducteur sera celui qui a assez conduit pour avoir intégré tous ces automatismes. Les « mouvements s'enchaînent » entre eux « mécaniquement » comme dans une machine sans que notre conscience n'ait besoin de choisir quoi que ce soit.

C. L'idée d'un degré moindre de la conscience

Mais alors, n'y a-t-il pas un paradoxe : là où on nous demande d'être le plus vigilant, le plus à même d'exercer notre responsabilité et donc notre liberté, pour la conduite d'un véhicule, on perdrait tout contrôle de soi pour agir inconsciemment ? Le processus décrit par Bergson est en réalité celui de la constitution d'un réflexe conditionné. En entraînant le corps à faire certains mouvements, en agissant sur le système nerveux qui crée de nouvelles connexions, la conscience a constitué une mémoire habitude qui permet au corps, une fois que la conscience se retire, de continuer à agir comme la conscience le lui a appris.

Cette action automatique ne fait pas du conducteur, par exemple, un être irresponsable. Au contraire, elle le dispense d'avoir à réfléchir dans des situations à risque de manière à pouvoir réagir rapidement et ainsi à éviter des accidents. Le conducteur n'est pas un être inconscient pour autant. La conscience reste disponible à tout moment pour réviser son mouvement, comme lorsqu'on change de voiture, on change ses habitudes.

info

Leibniz évoque la possibilité philosophique d'un inconscient psychique, mais contrairement à l'inconscient freudien, il ne s'agit pas d'une faculté autonome, mais seulement d'un degré moindre de la conscience.

La conscience s'efface mais ne disparaît pas. Elle se réduit à un degré si faible qu'on ne l'identifie plus. C'est une sorte d'inconscience que Leibniz appelle « petites perceptions » dans ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain. Ainsi, mes perceptions ne se confondent pas nécessairement avec ma conscience. Le corps peut intégrer des informations sans que celles-ci soient l'objet d'une connaissance distincte. Ce sont alors les informations en mémoire qui sont la cause du mouvement automatique et non ma conscience, mais cela n'empêche pas la conscience d'être disponible pour d'autres tâches ou pour rectifier ses mouvements automatiques. Les mouvements automatiques inconscients ne constituent pas une aliénation.

[Transition] Si la conscience peut s'effacer dans les actions automatiques, si la conscience peut faiblir jusqu'à devenir inconscience, à quel moment la conscience a-t-elle alors le plus de vivacité ?

2. Le plus haut degré de la conscience

A. Les moments de crise intérieure

Quand est-ce que la conscience atteint son degré le plus élevé ? Quand elle hésite, quand elle a le choix entre plusieurs possibles, autrement dit dans les moments de crise intérieure.

À l'autre extrême de son échelle de variation, la conscience s'intensifie, se rend encore plus attentive lorsqu'elle doit prendre une décision pour départager deux choses possibles. Contrairement à ce que le sens commun pourrait avancer, l'hésitation n'est pas le signe d'une faiblesse de la conscience mais d'un excès de conscience qui envisage tous les possibles, pèse le pour et le contre, délibère afin de pouvoir faire le bon choix, un choix réfléchi. La conscience attentive est en même temps conscience de sa portée.

La conscience vive et hésitante est conscience immédiate toute à son affaire présente et en même temps conscience de soi et de sa responsabilité sur les conséquences de son action choisie. La conscience qui se réfléchit elle-même sent que « notre avenir sera ce que nous l'aurons fait » ; en délibérant sur la portée de son action, elle prend la mesure de sa responsabilité. Une décision peut rompre la contingence des événements en inscrivant son action dans un enchaînement de cause à effet nécessaire. La conscience n'est plus seulement le savoir qui accompagne mes représentations – une conscience psychologique – mais elle désigne la possibilité de porter un jugement sur ses actions, la conscience devient morale.

B. La conscience comme choix

L'étude de ces deux cas extrêmes de la conscience, l'action automatique et l'état de crise, amène Bergson à proposer une définition originale de la conscience. En effet, les « variations d'intensité de notre conscience » semblent correspondre « à la somme plus ou moins considérable de choix ».

Autrement dit, la puissance de la conscience se mesure à la quantité de choix offerts. La conscience est donc l'instrument de la liberté. En instaurant une causalité nouvelle dans le cours des événements, la conscience est en même temps création. Chaque fois qu'elle fait quelque chose de nouveau, plutôt que de répéter d'anciennes actions automatiques, elle gagne en vivacité.

attention

La thèse bergsonienne de la durée n'est pas directement donnée dans le texte mais peut en être déduite. Vous n'êtes pas obligé d'y recourir pour expliquer le texte mais, si vous la connaissez, cela peut ajouter de la valeur à votre devoir.

C. La dimension temporelle de la conscience

De la mémoire habitude à la décision déterminante pour l'avenir, la conscience est une tension entre le passé et le futur afin d'agir sur le présent. Ainsi, la conscience se caractérise par sa dimension temporelle. Pour Bergson, la conscience se fait « durée », une réalité concrète qui est marquée par la continuité entre le passé, le présent et le futur. Elle est alors le vecteur d'une liberté qui, tout en portant une mémoire, permet d'anticiper sur l'avenir.

Conclusion

Qu'est-ce que la conscience ? L'auteur donne une réponse originale à partir d'une étude de cas où l'on peut observer les deux degrés extrêmes de la conscience. Si, à son degré le plus faible, elle laisse place à des mouvements automatiques et, à son degré le plus élevé, elle laisse place à un état de crise, d'hésitation, c'est qu'elle peut s'étendre d'un passé à un avenir en exprimant des choix. Et c'est dans cette durée qu'elle peut manifester une liberté créatrice.

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