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Bergson, La Perception du changement

Le temps

Bergson, La Perception du changement

Explication de texte

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • « Le temps, irréparable, fuit » (Virgile) : ce genre de devises latines ornant les cadrans solaires souligne à quelle vitesse le temps s'écoule. Si rien ne résiste au passage du temps, comment dès lors définir ce qui nous échappe ?

 

Expliquez le texte suivant :

Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la distinction d'un « avant » et d'un « après » juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c'est la continuité même de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d'« avant », et d'« après » qu'il nous plaît, c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire. Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur.

Henri Bergson, La Perception du changement, 1911, coll. « Quadrige » © PUF, 2011.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Les clés du sujet

Définir le thème et la thèse

Dans ce texte, Bergson cherche à définir le temps en s'opposant à la conception classique que nous en avons.

Bergson manifeste ici la continuité essentielle du temps : le temps est d'abord ce qui dure, et non ce qui sépare des états successifs. Autrement dit, toute décomposition n'est possible que parce que le temps est ce qui lie les instants entre eux, à l'image de la mélodie que compose le musicien en articulant les notes les unes aux autres.

Dégager la problématique

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Repérer les étapes de l'argumentation

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : 1. Le temps n'est pas constitué par l'avant et par l'après (l. 1 à l. 8); En quoi la définition classique du temps peut-elle sembler paradoxale ?Quelle est la fonction de l'exemple musical dans l'argumentation ?; Ligne 2 : 2. Le temps décomposable est spatialisé (l. 8 à l. 15); Cherchez des exemples d'« images spatiales » du temps.Pourquoi la nature du temps diffère-t-elle de celle de l'espace ?; Ligne 3 : 3. Le temps est une durée qui permet d'appréhender le changement (l. 15 à l. 17); Définissez la durée.En quoi, selon Bergson, le changement implique-t-il la durée et non la décomposition du temps ?;

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] Dans ses Confessions, Saint Augustin se demande : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. » La définition du temps se présente ainsi comme un problème philosophique fondamental. C'est à cet enjeu que prétend répondre ce texte de Bergson. [Problématique] Comment peut-on rendre compte de ce qui dure alors même qu'on définit le temps comme une suite d'états successifs et distincts les uns des autres ? [Annonce du plan] Bergson s'oppose d'abord à la définition classique du temps : nous ne pouvons pas le définir comme la différence entre un avant et un après. Cette définition repose en réalité sur un amalgame : elle confond la nature du temps et celle de l'espace, qui permet de séparer chacune de ses parties. Bien au contraire, le temps ne se fonde pas sur la succession d'instants distincts, mais sur l'unité indivisible de la durée.

1. Le temps n'est pas constitué par l'avant et par l'après

A. Une critique de la définition classique du temps

Bergson interroge ici la définition aristotélicienne du temps. Celle-ci procède de l'examen d'un paradoxe : le temps est composé du passé qui n'est plus, du futur qui n'est pas encore et du présent qui s'évanouit sans cesse. C'est donc l'être même du temps qui pose problème.

Pour y répondre, Aristote avance que l'on ne perçoit le temps que dans le changement : c'est la différence entre un avant et un après. Le temps se présenterait ainsi fondamentalement dans l'écart entre plusieurs états que l'on peut positionner les uns par rapport aux autres.

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citation

« Lorsque nous percevons l'antérieur et le postérieur, alors nous disons qu'il y a du temps, car voilà ce qu'est le temps : le nombre du mouvement selon l'antérieur et le postérieur » (Aristote, Physique).

Or Bergson s'inscrit en faux contre cette définition du temps comme succession de l'avant et de l'après. Il ne s'agit pas de nier l'idée selon laquelle « le temps implique la succession » : autrement nous serions incapables de distinguer le passé du présent et du futur. Il nous faut plutôt montrer que la succession de plusieurs états séparables implique elle-même l'existence du temps comme durée, à partir de laquelle nous pourrons isoler lesdits états.

Le secret de fabrication

L'enjeu est ici de montrer que Bergson veut donner une solution au paradoxe mis en évidence par Aristote : il faut résoudre le problème d'une ontologie du temps. La succession d'un avant et d'un après ne peut pas constituer l'être même du temps, dans la mesure où cette succession réclame à son tour une condition de possibilité : l'idée d'une durée dans le temps.

B. La définition du temps comme continuité

Pour définir le temps, Bergson invoque l'exemple de l'écoute musicale. Il affirme ici que la succession s'identifie non pas à la différence entre deux états, mais à la « continuité » qui fait la « mélodie ».

La musique implique par elle-même la succession : lorsque nous écoutons une mélodie et que nous cherchons par exemple à la fredonner, nous comprenons qu'elle exige la succession de plusieurs notes dans le temps. Quand bien même il serait possible de chanter toutes les notes à la fois, nous ne produirions qu'un brouhaha indiscernable. C'est la raison pour laquelle l'impression produite par la mélodie est « aussi éloignée que possible de celle de simultanéité ».

Mais pour que la mélodie existe en tant que telle, il faut en saisir la « continuité » : nul ne peut la saisir en se contentant de la « décomposer ». La mélodie, ce n'est pas seulement chaque note inscrite sur la partition, que l'on pourrait séparer des autres : c'est le rapport que ces notes entretiennent entre elles dans la suite de la phrase musicale.

[Transition] Le temps ne se définit pas d'abord dans la pure et simple succession d'états indifférents les uns aux autres : il implique la continuité. Pourquoi nous en tenons-nous alors spontanément à l'image d'un temps décomposable en avant et en après ?

2. Le temps décomposable est spatialisé

A. Il faut distinguer le temps de l'espace

La définition classique du temps confond le temps et l'espace : elle fait de l'essence du temps le corollaire de l'essence de l'espace.

Le secret de fabrication

Le reproche de Bergson n'est pas anodin : le temps et l'espace ont été définis de la même manière par de nombreux philosophes. Aristote traite du temps et de l'espace dans un même livre de la Physique ; Kant fait de ces représentations les deux conditions transcendantales de l'expérience.

Lorsque nous cherchons à représenter la différence entre l'avant et l'après, il n'est pas rare que nous dessinions un segment de droite. Nous inscrivons alors dans l'espace la différence entre deux moments du temps : l'expérience du temps est ainsi imprégnée d'« images spatiales ».

Mais le temps est pour Bergson tout autre qu'une frise chronologique : il implique de percevoir la continuité indivisible entre l'avant et l'après. Aussi n'avons-nous conscience de la mélodie que parce qu'une note s'articule à celle qui la suit. Nous ne pouvons isoler les différents moments du temps qu'en comprenant aussi les liens qui les unissent entre eux.

Il faut donc distinguer clairement le temps de l'espace : « Dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. » Cela signifie que s'il est possible d'isoler chacune des portions de l'espace, les moments du temps s'appellent au contraire les uns les autres. Il n'y a d'instant que sur le fond de la continuité qui lie les moments du temps.

B. Le temps de l'expérience quotidienne est un temps spatialisé

Bergson affirme que le temps de nos préoccupations quotidiennes n'est autre que le « temps spatialisé », c'est-à-dire le temps décomposable en moments séparés les uns des autres.

De fait, dans la vie courante, nous cherchons à organiser notre temps : c'est ce qui nous éloigne de la conscience du temps comme continuité. Nous découpons le temps relativement à nos activités et nos projets, et nous formalisons ce découpage dans un emploi du temps. Lorsque nous rapportons le temps à une finalité pratique, nous ne percevons plus le « bourdonnement de la vie ­profonde ».

à noter

Baudrillard, dans La Société de consommation, souligne que la reconduction systématique du temps à des buts déterminés contribue à son aliénation. À force de le découper ainsi, nous nous privons d'un temps qui serait véritablement libre.

[Transition] Le temps qui peut être découpé et spatialisé ne permet pas pour autant de rendre compte de sa nature véritable. Au-delà de la différence entre deux moments, le temps est au contraire ce qui résiste dans l'expérience de la durée.

3. Le temps est une durée qui permet d'appréhender le changement

A. Le temps se définit comme durée

La véritable nature du temps se dévoile lorsque nous nous intéressons à la « durée réelle ». Nous l'avons vu, celle-ci se cache en deçà de nos préoccupations quotidiennes.

Proust explique ainsi, dans Le Temps retrouvé, que le temps « à l'état pur » n'est perçu qu'au moyen de certaines expériences spécifiques, qui font émerger le passé dans le présent. Dans l'épreuve de la réminiscence, le sujet comprend que le passé n'est pas simplement ce qui n'est plus : le temps lie indissolublement les moments entre eux. C'est précisément ce que l'on appelle la durée.

définition

La réminiscence consiste en le retour à la conscience d'un souvenir latent, dominé par une dimension affective. Elle rappelle la continuité du passé dans le présent, quand bien même nous n'en garderions pas consciemment la mémoire.

B. L'écart entre deux états ne peut se mesurer sans la continuité du temps

Paradoxalement, pour pouvoir découper ou décomposer le temps, il faut d'abord reconnaître que celui-ci se définit par sa pure continuité. Pour que quelque chose évolue dans le temps, il est nécessaire que celui-ci assure la permanence de ce qui change.

En ce sens, la nature du temps peut être appréhendée à partir du problème de l'identité. Au cours de l'existence, l'homme ne reste jamais tout à fait le même : il se transforme au gré des expériences. Toutefois, pour comprendre ce changement, il est nécessaire d'accorder l'existence d'un je qui dure et qui constitue la matière même du changement.

Bachelard soutient au contraire que le temps ne se définit que dans l'instant. L'intuition de la durée serait étrangère à la conscience : celle-ci ne pourrait habiter que l'instant présent. L'expérience du temps ne suppose pas une durée ou une continuité indivisible : celle-ci s'interrompt lorsque nous sommes absents à nous-mêmes. Aussi écrit-il qu'« une description temporelle du psychisme comporte la nécessité de poser des lacunes » (La Dialectique de la durée).

Conclusion

Ainsi, nous avons montré que la définition bergsonienne du temps implique sa continuité : par nature, le temps résiderait dans la durée. Si nous pouvons bien isoler certains moments du temps, ce n'est qu'en les rapportant à la totalité qui les unit entre eux. C'est ce que manifeste le phénomène de l'écoute musicale : la mélodie n'est pas une simple succession de notes, elle réside dans l'articulation de ces notes au sein de la composition. Si l'expérience quotidienne nous éloigne de cette conscience réelle du temps, la décomposition du temps implique en réalité l'intuition fondamentale de la durée, qui fonde l'identité de la conscience dans le temps.

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