Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

 

10

Pondichéry • Avril 2016

Série L • 16 points

Célébrer les hommes et le monde

Commentaire

 Vous ferez le commentaire du poème de Blaise Cendrars (texte A).

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes.

Poème en vers irréguliers (genre) qui raconte (type de texte) un voyage en train (thème), qui décrit (type de texte) Moscou (thème), qui rend compte (type de texte) des états d’âme du poète (thème) lyrique, (registre) autobiographique, pittoresque, exotique, pictural, enthousiaste, nostalgique, critique (adjectifs), pour raconter un voyage, se remémorer son adolescence et suggérer sa conception de la poésie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Un guide touristique coloré et désordonné

Analysez les composantes du « tableau » : d’où vient son pittoresque ?

Étudiez le traitement des notations spatio-temporelles.

Qu’est-ce qui rend cette description vertigineuse et éblouissante ?

Deuxième piste : Un autoportrait nostalgique et critique

Qu’est-ce qui apparente ce poème à une autobiographie ?

Quel portrait Cendrars dresse-t-il de lui adolescent ?

Qu’est-ce qui traduit le regard critique qu’il jette sur lui-même ?

Troisième piste : Un art poétique : le manifeste du simultanéisme

Quelle conception de la poésie révèle ce poème ? Comment se marque la revendication de liberté du poète ?

Qu’est-ce qui donne au poème sa dimension quasi religieuse ?

En quoi le voyage peut-il être l’allégorie de la destinée humaine ?

 Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

 La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Comme Rimbaud, Cendrars fut un poète « aux semelles de vent ». Dès seize ans, il fugue vers la Russie, premier voyage d’une longue série d’aventures qui le mènent dans le monde entier. Explorateur du monde géographique et exotique, mais aussi de toutes les ressources de la poésie, il poursuit, après Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire, la libération du vers et l’invention d’images insolites. [Présentation du texte] Dans La Prose du Transsibérien, le poète se souvient de sa découverte émerveillée de la Russie. Son poème n’est pas seulement un récit de voyage [I], c’est aussi un fragment d’autobiographie où le jeune homme se rappelle l’adolescent exalté qu’il était et le juge [II]. De ce récit halluciné et de cet autoportrait nostalgique se dégage un idéal poétique révolutionnaire que poursuit Cendrars, aventurier du vers [III].

I. Un guide touristique coloré et désordonné

1. Des nombres vertigineux pour un voyage exotique

Dès le vers 3, les nombres font tourner la tête : « J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance » ; Moscou, ses « sept gares » et ses « mille et trois clochers ».

L’idée de voyage s’impose par tout un réseau lexical avec « voies, lieu, s’envolaient, mer, voyage, gares… ». Les lieux exotiques défilent : « Place Rouge », « Moscou », « Kremlin », « Novgorode », « Saint Esprit »… Les images se succèdent parfois dans un fondu enchaîné dynamique, la vision des pigeons (v. 18) se substituant par exemple sans transition à celle du « vieux moine ».

Bien que l’on roule sur des rails, on a l’effet d’une vision aérienne du monde comme si le poète volait avec les « pigeons » pour un tour d’horizon spectaculaire sur les cloches, les tours et les cathédrales.

2. Un guide insolite où temps et lieux se mélangent

Dans ce guide insolite, l’ancien et le moderne, Orient et Occident se mélangent, Russie et monde occidental se rapprochent et s’éloignent.

Le poème multiplie les références au passé : l’« immense gâteau tartare » fait allusion aux « Tatars » de Crimée qui ont souvent envahi la Russie, « la légende de Novgorode » à la plus ancienne ville de l’empire russe.

Le poète réunit dans une double comparaison le « temple d’Éphèse », l’une des sept merveilles du monde dans la Grèce antique incendiée au début de notre ère, et « la Place Rouge de Moscou », cœur d’une ville moderne, illuminée par un coucher de soleil (v. 8).

II. Un autoportrait nostalgique et critique

Blaise Cendrars livre un autoportrait nostalgique et critique de sa vie adolescente, mouvementée et aventureuse.

1. Le poème autobiographique…

Cendrars est âgé de vingt-six ans quand il écrit son poème, dix ans après le voyage qu’il évoque. Mais ici ce laps de temps écoulé, propre à l’autobiographie, sonne à la façon d’un conte, par la formule d’ouverture : « En ce temps-là ».

Les repères autobiographiques sont nombreux et la première personne du singulier est mise en valeur, notamment dans les premiers vers, avec l’anaphore de « j’étais » (v. 1, 3-4) et « j’avais » (v. 2 et 5) ; il multiplie des adjectifs possessifs de la première personne (« mon », « mes », et « ma »).

L’imparfait transforme ce séjour à Moscou en une légende personnelle, figée dans le passé, qui revient par vagues, rythmées par des repères temporels (l’« enfance », les « seize ans » de l’« adolescence »).

2. Un adolescent ardent, affamé de rêves et… de gâteaux

Le voyage est marqué par l’élan de l’adolescent qui désire s’approprier le monde ouvert à lui, sans en être jamais rassasié : il n’a pas « assez des sept gares et des mille et trois tours »… L’exaltation de Cendrars se marque dans les hyperboles. Les « seize ans » se démultiplient en « seize mille lieues » et dans une surenchère de nombres avec « sept gares » et « mille tours ». Les procédés d’insistance sont nombreux : « si ardente et si folle » (v. 6), « si mauvais poète » (v. 10), « toutes blanches » (v. 14).

Le long enjambement des vers 6 à 8 traduit une excitation fiévreuse, de même que les comparaisons monumentales : le cœur a l’ardeur de l’incendie du « Temple d’Éphèse » ou celle de « la Place Rouge » ; puis il devient la locomotive qui tire le Transsibérien ; les yeux ressemblent à des phares qui « éclairaient des voies anciennes » (v. 9). Le poète se métamorphose même en « albatros » pour s’envoler avec les « pigeon du Saint-Esprit ».

L’adolescent prétend en avoir fini avec son enfance, comme si elle ne l’intéressait pas parce qu’il cherche déjà autre chose (« je ne me souvenais déjà plus de mon enfance »). Mais sa boulimie « ardente et folle » pour tout savoir et découvrir conserve un parfum d’enfance, comme chez le Rimbaud de « Ma Bohême », « petit poucet rêveur ». Elle transparaît dans la métaphore pâtissière qui transforme les cathédrales de Moscou en un gigantesque « gâteau » « croustillé », « mielleux », constellé d’« amandes » et rappelle ainsi les contes de fées, Hansel et Gretel, le palais de Dame Tartine…

3. Un regard critique sur le poète adolescent

Cependant, tout en se présentant comme un adolescent passionné et tourné vers l’avenir, Cendrars porte un jugement sévère sur le poète précoce qu’il prétendait être alors. Pourquoi se qualifie-t-il de « fort mauvais poète » ? Serait-ce parce qu’il ne savait pas, parce qu’il n’osait pas « aller jusqu’au bout » de sa révolution poétique pour rompre avec la versification traditionnelle ?

III. Un art poétique : le manifeste du simultanéisme

Observez

Un art poétique est un texte – souvent un poème – dans lequel un poète explique sa conception de la poésie, ses buts et ses moyens.

La Prose du Transsibérien est aussi un manifeste de la poésie moderne. La peintre Sonia Delaunay illustra par un livre accordéon de deux mètres de long ce « Premier livre simultané », livre-objet qui raconte « le voyage […] de l’écriture associée à la peinture ».

1. Une liberté revendiquée : poésie, peinture et musique

Cendrars revendique une totale liberté. Dans la typographie d’abord : il décale les vers, les regroupe en strophes ou met en valeur un ou deux mots dans un seul vers. Il s’autorise une syntaxe orale, invente des mots (« croustillé ») et comme Baudelaire, rend compte de toutes les sensations visuelles, gustatives, tactiles, auditives (v.11-19) par des synesthénies, comme ce Kremlin « croustillé » d’or et l’or « mielleux » des cloches…

Il invente le « simultanéisme » pour reproduire et métamorphoser le réel dans toutes ses dimensions et simultanément. À la façon d’un « collage » en peinture, il juxtapose des images, souvent insolites, déjà surréalistes (v. 11 et v. 13), des souvenirs autobiographiques teintés de lyrisme, des images grandioses, des remarques triviales et prosaïques (« j’avais faim »).

Par sa dédicace aux musiciens, Cendrars revendique une musicalité qui est l’essence même de la poésie : c’est paradoxal pour un poème qui se présente comme de la « prose », fait en réalité d’un mélange entre alexandrin (v. 1), décasyllabes (v. 9-10), vers de 14, 4, 16, 6, 13, 3 et 13 et même 26 syllabes (vers 7). Le poème reproduit, à sa manière, le rythme de la marche du train, avec des élans, des saccades, des arrêts. Des moments réguliers, avec la reprise en anaphore, par exemple du verbe « j’étais » (vers 1, puis 3 et 4), alternent avec des ruptures brutales (deuxième strophe). L’absence de ponctuation renforce cette impression de marche en avant irrégulière. Cendrars préfigure ici l’œuvre du musicien Arthur Honegger qui, dix ans plus tard, compose son célèbre Pacific 231, évocation symphonique d’une énorme locomotive.

2. Tradition et modernité : une dimension religieuse…

La modernité n’exclut pas la permanence de thèmes traditionnels de la poésie. La Prose du Transsibérien est un hymne quasi religieux à la découverte des splendeurs du monde. Le train devient le dieu du monde moderne, célébré dans « sept gares » (sept est un chiffre sacré) qui se dressent à côté des « cathédrales » ; un vieux « moine » lit des légendes ; les « pigeons du Saint-Esprit » évoquent la Pentecôte, l’Esprit Saint qui descend sur les apôtres. Cendrars n’a-t-il pas écrit, un an auparavant, « Les Pâques à New York » ?

3. Une quête métaphysique

Plus symboliquement, le poème, fondé sur un rythme de train avançant par étapes, reproduit la progression d’une vie, de « l’enfance » à l’âge adulte, en passant par les rêves fous de l’adolescence.

La fascination de Cendrars pour les mondes disparus (la Mésopotamie aux « caractères cunéiformes », le « temple d’Ephèse »), pour les vieux récits légendaires de la Russie médiévale où il est question d’affrontements contre les Tatars, reflète la conscience du caractère éphémère de toute vie.

La triple répétition du mot « dernier » à la fin résonne comme un glas qui rythme avec mélancolie la fin annoncée d’un grand voyage vers la mort.

Conclusion

[Synthèse] Dans cet extrait de La Prose du Transsibérien, Cendrars raconte à la fois son ouverture enthousiaste au monde, sa nostalgie du passé, ses vagabondages dans les lieux réels et ses souvenirs, sa quête de soi-même et sa recherche d’une modernité poétique qu’exige « l’esprit nouveau » du début du xxe siècle, célébré par Apollinaire. [Ouverture] Cendrars, par son cosmopolitisme, préfigure le poète citoyen du monde et sa poésie-collage en liberté, qui illustre une esthétique simultanéiste, a contribué à façonner notre regard, à l’habituer à une autre perception du monde et des images.