Boulle, La Planète des singes

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Verne, Voyage au centre de la Terre – Science et fiction
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Pierre Boulle, La Planète des singes

4 heures

20 points

Intérêt du sujet Dans La Planète des singes, l’auteur inverse les rôles entre l’homme et le singe. Dans cet extrait, il nous invite à réfléchir à la cruauté des expériences de laboratoire sur les animaux.

Commentez ce texte de Pierre Boulle, extrait de La Planète des singes, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Étudiez l’horreur des expériences scientifiques décrites.

Dégagez le questionnement éthique que produit l’inversion des rôles entre l’homme et le singe.

DOCUMENT

Au terme d’un voyage spatial, trois astronautes découvrent une planète où les singes sont les êtres les plus évolués, et les hommes, à l’inverse, n’ont pas dépassé leur état primitif. Capturé par les singes, le narrateur, Ulysse Mérou, parvient à apprendre leur langage et faire reconnaître son intelligence. Il est invité à visiter l’Institut des recherches biologiques.

Hélius1 me fit pénétrer dans une salle semblable à toutes celles de l’Institut, garnie de deux rangées de cages. Je fus frappé en entrant par une odeur pharmaceutique rappelant celle du chloroforme. Il s’agissait, en effet, d’un anesthésique. Toutes les opérations chirurgicales, m’apprit mon guide, étaient maintenant exécutées sur des sujets endormis. Il insista beaucoup sur ce point, prouvant le haut degré atteint par la civilisation simienne2, qui avait le souci de supprimer toute souffrance inutile, même chez les hommes. Je pouvais donc être rassuré.

Je ne l’étais qu’à moitié. Je le fus encore moins quand il conclut en mentionnant une exception à cette règle, le cas, précisément, des expériences ayant pour but d’étudier la souffrance et de localiser les centres nerveux où elle prend naissance. Mais je ne devais pas en voir aujourd’hui.

[…]

« Si vous désirez assister à une opération, vous constaterez par vous-même que le patient ne souffre pas. Non ? Alors, allons voir les résultats. »

Laissant de côté la cellule fermée d’où émanait l’odeur, il m’entraîna vers les cages. Dans la première, je vis un jeune homme d’assez belle apparence, mais d’une maigreur extrême. Il était à demi étendu sur sa litière. Devant lui, presque sous son nez, on avait déposé une écuelle contenant une bouillie de céréales sucrées, dont tous les hommes étaient friands. Il la contemplait d’un œil hébété, sans faire le moindre geste.

« Voyez, me dit le directeur. Ce garçon est affamé ; il n’a pas mangé depuis vingt-quatre heures. Cependant, il ne réagit pas en présence de sa nourriture favorite. C’est le résultat de l’ablation d’une partie du cerveau antérieur, pratiquée sur lui il y a quelques mois. Depuis, il est toujours dans le même état et il faut l’alimenter de force. Observez sa maigreur. »

Il fit un signe à un infirmier, qui pénétra dans la cage et plongea la face du jeune homme dans l’écuelle. Celui-ci se mit alors à laper la bouillie.

« Un cas banal ; en voici d’autres plus intéressants. On a effectué sur chacun de ces sujets une opération altérant diverses régions de l’écorce cérébrale. »

Nous passâmes devant une suite de cages occupées par des hommes et des femmes de tout âge. À la porte de chacune, un écriteau précisait l’intervention subie, avec un grand luxe de détails techniques.

« Certaines de ces régions intéressent les réflexes naturels ; d’autres, les réflexes acquis. Celui-ci, par exemple… »

Celui-ci, l’écriteau indiquait qu’on lui avait enlevé toute une zone de la région occipitale3. Il ne distinguait plus la distance ni la forme des objets, ce qu’il manifesta par une série de gestes désordonnés quand un infirmier s’approcha de lui. Il était incapable d’éviter un bâton placé en travers de sa route. Au contraire, un fruit offert lui inspirait de l’émoi et il tentait de s’en écarter avec terreur. Il ne parvenait pas à saisir les barreaux de sa cage et faisait des efforts grotesques, en refermant ses doigts sur le vide.

Pierre Boulle, La Planète des singes, 1963.

1. Hélius est un singe directeur de la section de l’Institut consacrée aux expériences sur le cerveau.

2. Simienne : des singes.

3. Région occipitale : zone située à l’arrière du crâne.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

La problématique est la suivante : comment le romancier, en inversant dans ce récit les rôles entre l’homme et le singe, fait-il réfléchir le lecteur sur les dérives de la science ?

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Les années 1960 sont marquées par une rivalité entre grandes puissances pour la conquête de l’espace, dans un contexte de Guerre Froide. La thématique du voyage intersidéral gagne alors la littérature et notamment le genre de la science-fiction, en plein essor.

[Présentation du texte] Dans La Planète des singes, publiée en 1963, Pierre Boulle imagine une planète où le singe, et non l’homme, est la créature la plus évoluée. Dans l’extrait que nous étudions, le narrateur, un astronaute terrien, est invité à visiter le laboratoire d’un institut scientifique où l’on pratique des expériences sur les humains.

[Problématique] Comment le romancier fait-il réfléchir le lecteur sur les dérives de la science ?

[Annonce du plan] Pour répondre à cette question, nous analyserons dans un premier temps les expériences scientifiques décrites dans le récit [I], puis nous nous interrogerons sur les problèmes éthiques qu’elles soulèvent [II].

I. Des expériences scientifiques cruelles

Le secret de fabrication

On montre ici comment le récit, qui décrit des expériences cruelles, est fait pour susciter l’effroi du narrateur, Ulysse, et de nous-mêmes, lecteurs.

1. Des expériences terribles

Le récit suit la progression du narrateur, guidé par le discours explicatif d’Hélius, vers des découvertes de plus en plus horribles : il voit d’abord une cellule vide, puis « un cas banal », puis toute « une suite » d’expériences.

Les conditions de vie des sujets sont déplorables : les hommes sont enfermés dans des cages, disposées en « deux rangées » puis en « suite », ce qui laisse imaginer le manque d’espace. Les expériences qu’ils subissent privent les sujets de leurs réflexes vitaux (se nourrir, éviter les obstacles et se mouvoir dans leur environnement).

2. La souffrance des hommes

à noter

Le récit est propre à susciter la pitié, mais le registre pathétique n’est que sous-jacent. Il naît de la situation plus que des mots des personnages.

La première expérience, en supprimant la capacité à se nourrir, pousse l’homme à s’affamer lui-même. La deuxième le jette dans la confusion. Le lexique de la souffrance qui évoque ces deux cas est propre à susciter la pitié, avec des termes comme « maigreur extrême », « hébété », « affamé », « émoi » ou « ­terreur ».

Hélius précise que les opérations chirurgicales sont « maintenant exécutées sur des sujets endormis » ; l’adverbe « maintenant » suggère que ça n’a pas toujours été le cas. On peut imaginer l’horreur d’une intervention chirurgicale à vif, sans anesthésie. Dans tous les cas, les conséquences des opérations entraînent forcément de la souffrance : le premier sujet est nourri « de force », le second se heurte à des obstacles dans son environnement.

Le deuxième paragraphe évoque une exception : certaines expériences visent à « localiser » la naissance de la souffrance. Il est donc évident que les sujets sont torturés.

3. Le personnage d’Hélius

Hélius joue le rôle de guide. Les verbes de perception à l’impératif « voyez » et « observez » invitent Ulysse à porter toute son attention sur l’aliénation des hommes.

Son détachement vis-à-vis des sujets se voit dans l’emploi systématique des pronoms ou articles démonstratifs : « ce garçon », « celui-ci », « ces sujets ». À aucun moment il ne témoigne d’affection ni d’empathie pour les hommes.

La satisfaction avec laquelle il présente ses expériences contraste avec l’horreur de la situation.

[Transition] Cette visite de laboratoire, où souffrent des créatures humaines, est donc propre à susciter l’effroi. Mais elle repose avant tout sur l’inversion d’une situation entre l’homme et l’animal, qui a pour but de nous questionner sur nos pratiques et nos valeurs.

II. Le questionnement éthique sur les rapports entre homme et animal

Le secret de fabrication

Comment la souffrance des hommes devenus animaux de laboratoire entre les mains des singes conduit-elle le lecteur à s’interroger sur les limites éthiques des recherches scientifiques ? C’est la question qui sous-tend cette partie.

1. Des hommes déshumanisés

Un lexique animal est utilisé pour décrire les hommes : ils n’ont pas un lit mais une « litière », mangent dans une « écuelle » de la « bouillie de céréales » qu’ils ne peuvent que « laper ». C’est particulièrement dégradant pour le premier sujet, à qui un infirmier « plong[e] la face » dans sa nourriture. Ils sont dénués d’identité, traités seulement de « cas » et réduits au contenu de l’expé­rience qu’ils ont subie, décrite sur un « écriteau ».

des points en +

Vous pouvez parler de négation grammaticale (adverbes qui portent sur la phrase) et de négation lexicale (adjectifs ou noms de sens négatif).

L’aliénation des hommes apparaît dans des adjectifs négatifs, comme « désordonnés » ou « incapable », et dans des adverbes de négation (« sans faire le moindre geste », « il ne parvenait pas »). La seule chose que l’homme arrive à saisir, à la fin du texte, est le « vide ».

Cette déshumanisation des hommes crée un malaise chez le lecteur, qui ne peut plus s’identifier aux personnages humains du roman. Cette scène lui renvoie l’image inversée des expériences que les hommes pratiquent sur les animaux sur Terre, et lui fait prendre conscience de l’horreur de ces pratiques.

2. Un singe trop savant ?

Le discours d’Hélius, personnage savant, contient les procédés du registre didactique : l’emploi du présent de vérité générale, mais aussi d’un lexique spécialisé (« ablation », « cerveau antérieur », « écorce cérébrale », « réflexes naturels », « réflexes acquis ») et d’impératifs (« Voyez », « Observez »).

Son discours suscite chez Ulysse une distance critique chargée d’ironie, que l’on sent au début du second paragraphe dans quelques expressions hyperboliques à mettre au crédit d’Hélius (« prouvant le haut degré atteint par la civilisation simienne », « un luxe de détail technique ») : elles soulignent brutalement le décalage entre la réalité de pratiques barbares et la conviction du singe, pleine de fierté et de sérénité, d’œuvrer pour le bien et pour le progrès.

3. Une réflexion sur la science

Bien qu’il présente le fruit de ses expériences à un homme, Hélius ne dissimule pas son mépris pour ces créatures (mépris que trahit l’expression « même chez les hommes »). Lorsqu’il affirme fièrement avoir supprimé « toute souffrance inutile », est-il de bonne foi ? Est-il parfaitement aveugle sur les conditions de vie de ses sujets, ou considère-t-il simplement que l’infé­rio­rité des êtres humains justifie ces sacrifices pour le bien de la science ? Cette inversion suscite chez le lecteur une prise de conscience : le discours scientifique dissimule souvent les problèmes éthiques soulevés par les inventions ou expériences.

Par ailleurs, l’attitude d’Hélius vis-à-vis du narrateur est ambiguë. Est-il vraiment heureux de lui faire part de ses découvertes scientifiques, ou n’y a-t-il pas dans cette visite une forme de cruauté, un plaisir à mettre Ulysse mal à l’aise face à des expériences dégradantes pour ses semblables ? On peut se poser la question notamment lorsqu’il l’invite à assister à une opération : « Si vous désirez assister à une opération, vous constaterez par vous-même que le patient ne souffre pas. Non ? Alors, allons voir les résultats. » Est-il vraiment surpris du refus du narrateur ?

Conclusion

[Synthèse] Le récit est effrayant. Mais au-delà de l’émotion qu’il éveille, il nous propose, par une simple inversion de rôles entre homme et animal, une réflexion très critique sur les expérimentations scientifiques : la science, au nom même du progrès, n’hésite pas à se livrer à d’horribles expériences de laboratoire – sur des hommes (planète des Singes) ou sur des animaux (notre planète, la Terre).

[Ouverture] Ce texte nous permet d’apprécier l’efficacité de la science-fiction pour soulever, à travers l’exploration de mondes inconnus, les questions éthiques que nous posent les avancées scientifiques humaines.